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23 avril 2019

Poèmes de la mémoire et autres mouvements de la Brésilienne Conceição Evaristo

Née en 1946 à Belo Horizonte dans une favela, Conceição Evaristo a pu, à force de volonté, obtenir un doctorat en littérature comparée tout en exerçant le métier d’institutrice à Rio de Janeiro. Ses premiers romans ont été publiés au Brésil au début du XXIesiècle et sont très vite traduits en anglais et en français. 

Photo : Fora do Eixo

Depuis des décennies, l’enseignant que j’ai été, le commentateur que je suis, un homme, se pose la question : existe-t-il une littérature purement féminine ? Beaucoup des auteures avec qui j’en ai discuté refusent l’idée. La qualité est là ou pas, c’est tout ce qui compte, et j’ai tendance à aller dans ce sens. C’est donc l’homme que je suis, plutôt qu’un être neutre et détaché qui va partager ses réactions devant ces soixante et quelques poèmes d’une femme brésilienne.

La femme est omniprésente, avec sa part de passé, une femme qui a dû souffrir, peut-être parfois même sans le savoir : son sort était celui de toutes ses petites voisines, et devoir travailler pour aider sa famille dès ses huit ans n’était pas rare dans sa favela. Ayant obtenu son doctorat et étant reconnue comme romancière, elle n’a bien sûr pas oublié ce passé de lutte personnelle. Les allusions sont bien présentes, transfigurées par la poésie.

Elle n’est pas militante, encore moins revendicatrice. Le poème « Favela » ne compte que dix vers, mais tout est dit : décor, violence, espoirs réduits à néant. La misère, souvent évoquée, n’est pas désespérée, elle est même souvent joyeuse : on n’a pas d’or, on a les fruits sauvages ‒gratuits !‒ à partager en riant. Jamais elle n’oublie l’horreur des diverses misères (matérielle, morale, mentale), elle constate, avec des mots superbes, et ce constat est si puissant qu’il n’est pas nécessaire de lui ajouter une morale quelconque.

Un peu de mythologie afro-brésilienne, des allusions à l’histoire du pays, des tranches de vie quotidienne, des évocations de la beauté pure, du temps qui passe pour chacun, les duretés des vies modestes, Conceição Evaristo métamorphose par ses mots le quotidien en profondeur. Ce sont des thèmes qu’on retrouve ailleurs, mais ici, les mots et la forme des vers font que ces sujets banals deviennent émotion et réflexion.

Peut-on parler de «poésie sociale» ? Je me répéterai : «féministe», «sociale», qu’importe ? On est comblé, homme ou femme, par la richesse de cette poésie, c’est tout, et c’est un immense cadeau. 

Christian ROINAT 

Poèmes de la mémoire et autres mouvements de Conceição Evaristo, édition bilingue, traduit du portugais (Brésil) par Rose Mary Osorio et Pierre Grouix, avec une préface d’Izabella Borges et une postface de Pierre Grouix, éd. des femmes-Antoinette Fouque, 208 p., 16 €. Conceição enportugais : Poemas da recordação e outros movimentos, ed. Malé, Rio de Janeiro. Conceição Evaristo en français : les éditions Anacaona ont publié en traduction française les romans Banzo, mémoires de la favela, L’Histoire de Poncia et Insoumises.

Conceição Evaristo est l’une des grandes voix de la littérature brésilienne contemporaine. Née en 1946 dans une favela de Belo Horizonte (Minas Gerais), contrainte à travailler dès l’âge de 8 ans, elle réussit néanmoins à terminer sa scolarité à force de volonté. Elle s’installe à Rio de Janeiro où elle fera toute sa carrière d’institutrice. Tandis que ses premiers écrits sont publiés dans les années 1990, elle obtient un doctorat en littérature comparée. Ses romans, qui ont reçu de nombreux prix, sont vendus à des dizaines de milliers d’exemplaires au Brésil et ont été traduits dans différentes langues dont le français. Sa poésie est traduite pour la première fois en langue française.

Fraîcheur littéraire et féminine pour la 7e édition du festival Bellas Francesas

Depuis le 22 avril, à l’occasion du festival Bellas Francesas, le Pérou accueille deux artistes féminines, Catherine Meurisse et Nina Yargekov. Le 26 avril, c’est le Chili qui prendra le relais pour continuer cette septième édition. Catherine Meurisse est une scénariste et dessinatrice de l’équipe Charlie Hebdo depuis 2005. Quant à Nina Yargekov, c’est une écrivaine et traductrice française, deux fois lauréate du programme «Mission Stendhal». 

Photo : J. Andre.

Durant ces sept dernières éditions, Bellas Francesas a eu la chance de coopérer avec des partenaires généreux. Les Instituts français, Alliances françaises et institutions culturelles locales ont permis de développer la dynamique du festival. Cela a contribué à la qualité des programmations. Lancé en avril 2013 en Amérique latine, le festival voit défiler une vingtaine d’écrivains français. Ceux-ci sont souvent connus grâce à des prix littéraires de notoriété internationale, comme le Prix Goncourt. Pour d’autres auteurs plus jeunes, connus en France, le festival est un moyen de les faire découvrir en Amérique latine. 

Le programme de cette année

Au Pérou, le lundi 22 avril, les deux femmes sont intervenues dans le lycée franco-péruvien sur le thème de la «La Construction du personnage». Elles ont ensuite enchaîné leur journée avec une table ronde à la salle de cinéma de l’Alliance française de Lima. Le lendemain, Catherine Meurisse a tenu l’atelier «Feria del Independiente» au ministère de la Culture de Lima. Un peu plus tard, la scénariste a lancé le «Concurso Nacional de Novela Gráfica». En parallèle, Nina Yargekov a échangé avec un groupe d’étudiants à l’Alliance française de La Molina de Lima. Le dernier jour du festival au Pérou, les deux femmes ont donné des conférences. Catherine Meurisse s’est rendu à Cusco, et Nina Yarkov à Trujillo.

Le festival se poursuivra jusqu’au 30 avril au Chili. Vendredi 26 avril, Catherine Meurisse se rendra à Santiago pour intervenir auprès d’étudiants en art et illustration afin d’échanger avec eux. Le soir, l’Institut du Chili de Providencia organisera la rencontre littéraire «Le récit autobiographique». La présence des deux artistes rythmera la soirée qui se poursuivra à la Libraire le Comptoir pour une séance de dédicaces. Le lendemain, la dessinatrice rencontrera une dizaine d’illustrateurs chiliens. Alors que Nina Yargekov interviendra dans le cadre du cours «Les genres du Moi» à l’Université Alberto Hurtado. Enfin, la dernière journée permettra à Catherine Meurisse de partager sa passion avec des étudiants en art et illustration de l’Université de Valparaíso à Viña del Mar.

Nina Yargekov, une artiste multi-profession

Nina Yargekov est une écrivaine franco-hongroise de 38 ans. Son doctorat en sociologie juridique lui a permis, par le passé, d’être enseignante d’université. Aujourd’hui, elle travaille comme traductrice-interprète judiciaire. Son premier livre, Tuer Catherine, est publié en 2009. Ce roman, proche de l’autofiction, lui donne vite de la visibilité. Deux ans plus tard, elle livre un nouveau roman : Vous serez mes témoins. L’année d’après, la création du Centre national du livre reconnaît son talent et décide de lui offrir une bourse. En 2016, son œuvre Double nationalité remporte le prix de Flore. Sa dernière publication paraît en 2018 dans La Nouvelle Revue française sous le nom de La petite fille obéissante

Catherine Meurisse, une femme aux revendications 

Catherine Meurisse est une dessinatrice et scénariste née en 1980. Elle consacre d’abord ses études aux lettres modernes puis rentre à l’École supérieure des arts décoratifs de Paris. En 2005, elle rejoint l’équipe de Charlie Hebdo pour transmettre ses idées à travers ses illustrations. C’est à cette époque que les lecteurs commencent à découvrir l’artiste à travers des journaux, magazines et livres pour la jeunesse. Dans les bandes dessinées qu’elle écrit, ses revendications féministes apparaissent. Celles-ci peuvent être retrouvées dans Savoir-vivre ou mourir, Drôles de femmes ou Scènes de la vie. D’autres de ses albums comme Mes hommes de lettres, Le Pont des arts ou Moderne Olympia se caractérisent davantage par le dialogue entre les arts. La Légèreté est un album qu’elle publie en 2016, dans lequel elle raconte sa «quête de beauté après l’attentat contre Charlie Hebdo», mais aussi ses adieux pour le dessin politique. Les Grands espaces, sa dernière bande dessinée, rend hommage aux œuvres littéraires, picturales ou végétales qui l’ont inspirée. Aujourd’hui, Catherine Meurisse continue de transmettre son art illustré dans la presse et l’édition.

Photo : J. Andre. Premiers échos de Bellas Francesas au Pérou. De gauche à droite, Nicolas Mezzalira (Directeur de l’Alliance française de Lima), Catherine Meurisse, Nina Yargekov, Antoine Grassin (ambassadeur de France au Pérou) et Patrick Bosdure (Conseiller de Coopération et d’Action Culturelle).

Désormais, tous les auteurs sont traduits en espagnol, ce qui permet d’élargir l’audience des lecteurs latino-américains. Mais une telle volonté ne peut se construire seule. Alors, pour renouveler des partenariats durables, le Centre national du livre se voit apporter une grande aide financière au festival. Sur la durée, le festival pourra de nouveau prospérer chaque année, s’il parvient à diversifier les auteurs invités, mais aussi les institutions culturelles impliquées. Finalement, par le biais des Bellas Francesas, les Nouveaux Espaces latinos participent comme acteur et médiateur à des coopérations de part et d’autre de l’Amérique latine.

Eulalie PERNELET 

Les misères d’une société malade avec La Saison des ouragans de Fernanda Melchor

En mai, au Mexique, la fin de la saison sèche approche, bientôt ce seront les pluies et les ouragans, l’ambiance se tend face à ces dangers que l’on pressent, que l’on sait inévitables. La découverte d’un cadavre dans des eaux boueuses provoque les commentaires des voisins, ceux qui ne sont que spectateurs et ceux qui, peut-être, sont impliqués dans le meurtre, car il s’agit bien d’un crime.

Photo : Hugo Ortuno

Quelque part dans un coin perdu du Mexique, celle que tout le monde appelle la Sorcière dans les environs, est retrouvée morte. Son cadavre a séjourné plusieurs jours dans l’eau croupie d’un canal. Elle avait mauvaise réputation à La Matosa, ce hameau où tout le monde se connaît. Qui l’a jetée dans le canal ?

Dans des chapitres très denses, Fernanda Melchor nous fait pénétrer dans la vie, presque dans la pensée, de divers habitants de La Matosa, impliqués ou non dans le mystérieux décès. Les cancans se répondent, les jugements péremptoires sur le voisin, plus souvent encore sur la voisine, se succèdent et montrent une humanité qui souffre, plongée dans la misère et qui, impuissante à faire bouger quoi que ce soit, finit par accepter cette existence de violence dans laquelle le seul moyen d’être vivant est de rabaisser les autres, fussent-ils ses propres enfants.

C’est une vie terrible que subissent tous les personnages sans exception. D’où vient le mal ? Comment en est-on arrivé là ? On ne le saura pas, on ne se pose même pas la question, tant on est, lecteur compris, immergé dans ce marécage dans lequel Fernanda Melchor nous enfonce la tête.

On a du mal à respirer dans ces dizaines de pages sans paragraphes, mais on a encore plus de mal à arrêter la lecture, happés que l’on est par les détails criants de vérité de ces vies à l’abandon, par ce besoin de vivre qu’ont hommes et femmes. Leur environnement est plus que rude, le sexe, triste la plupart du temps, est très présent, il est rarement plaisir, il est plutôt moyen de s’imposer à l’autre, les mots sont crus, rudes, répétés, à l’image de ces pauvres vies. Tout cela culmine pendant un carnaval provincial envahi par des foules de folles travesties, qui singent une mariée ou une fée couverte de paillettes que pourchassent des adolescents. 

Autour de la Sorcière, les ragots ne manquent pas : elle aurait un trésor caché quelque part dans sa masure, elle serait un homme… Avant et même après sa mort misérable, elle attire les soupçons et surtout les envies. Existe-t-il, ce supposé trésor ? Tout se reconstruit par bribes, mais la reconstitution est implacable.

Par sa façon de mener le récit, par cette construction par blocs d’une dureté, d’une intensité extrêmes, Fernanda Melchor, dont le point de départ était un fait divers, ne cherche en rien à plaire, elle assène, avec un immense talent, le tableau diabolique d’une société qui meurt d’intolérance, d’abandon de soi et d’autrui, de violence aveugle, la société mexicaine… Seulement mexicaine ?

Christian ROINAT

La saison des ouragans de Fernanda Melchor, traduit de l’espagnol (Mexique) par Laura Alcoba, éd. Grasset, 288 p., 20 €.

Née en 1982 à Veracruz, au Mexique, Fernanda Melchor a très tôt été remarquée par la critique pour ces publications dans divers journaux et revues. C’est lors de la parution de La Saison des ouragans, son deuxième roman, que le monde entier a découvert cette voix unique dans la littérature hispanophone contemporaine.

Autoritarisme et désinformation, danger pour la liberté de la presse en Amérique latine

Le dernier rapport annuel de Reporters sans frontières (RSF) sur la liberté de la presse révèle une préoccupante détérioration de la situation de la liberté de la presse en Amérique latine. Les conditions de travail pour la presse se sont dégradées dans la plupart des pays de la zone, où les journalistes sont encore régulièrement confrontés aux violences, aux pressions et à la censure d’État.

Photo : La prensa Mexico periodistas

La légère embellie observée lors de la précédente édition du Classement RSF aura été de courte durée en Amérique latine. L’environnement dans lequel évoluent les journalistes de la région est de plus en plus hostile, et la couverture de sujets sensibles s’accompagne d’une augmentation des violences, intimidations et pressions en tout genre. C’est ainsi que la tenue d’élections au Mexique (144e, +3), au Brésil (105e, -3), au Venezuela (148e, -5), au Paraguay (99e, +8), en Colombie (129e, +1), au Salvador (81e, -15) ou encore à Cuba (169e, +3) en 2018 a engendré une recrudescence d’attaques contre les journalistes, perpétrées notamment par la classe politique, les fonctionnaires et les cybermilitants. Ces incidents ont contribué à renforcer un climat de défiance, parfois de haine, généralisé contre la profession.

Censure d’État et dérives autoritaires 

Avec un plongeon de 24 places, le Nicaragua enregistre la plus forte baisse du continent et se retrouve au 114e rang du Classement. La répression du gouvernement de Daniel Ortegacontre la presse indépendante a pris un nouveau virage en avril 2018 avec l’aggravation de la crise politique et les protestations massives de l’opposition dans le pays. La profession de journaliste est désormais constamment stigmatisée et est régulièrement la cible de campagnes de harcèlement et de menaces de mort, sans compter les arrestations arbitraires. Lors des manifestations, les reporters nicaraguayens, considérés comme des opposants, sont fréquemment agressés, et nombre d’entre eux ont été contraints à l’exil pour ne pas être, comme certains de leurs confrères, accusés de terrorisme et jetés en prison.

La situation est tout aussi préoccupante au Venezuela (148e), qui perd cinq nouvelles places et se rapproche dangereusement de la zone noire du Classement. La dérive autoritaire de l’administration du gouvernement Maduro, au pouvoir depuis 2013, semble ne plus avoir de limites. En 2018, la répression s’est intensifiée contre la presse indépendante, et RSF a enregistré un nombre record d’arrestations arbitraires et de violences perpétrées par les forces de l’ordre et les services de renseignement vénézuéliens. Parallèlement, la Commission nationale des télécommunications (Conatel) a privé des radios et télévisions trop critiques de leurs fréquences de diffusion, tandis que plusieurs journalistes étrangers ont été arrêtés, interrogés, ou même expulsés du territoire. La dégradation de la situation a poussé de nombreux journalistes à quitter leur pays pour fuir les menaces et préserver leur intégrité physique.

C’est également pour échapper au contrôle permanent de l’information et à la répression que les journalistes cubains, considérés comme trop critiques, prennent le chemin de l’exil. Malgré une progression de trois places de Cuba par rapport à 2018, due notamment à l’amélioration progressive de la couverture internet sur l’île permettant aux voix indépendantes et aux blogueurs de se faire entendre, le régime castriste, désormais incarné par le président Díaz-Canel, reste le pire élève de la région pour la 22e année consécutive, à la 169e position.

La situation de la Bolivie (113e, -3), mieux placée dans le Classement, n’en est pas moins alarmante. Suivant le modèle cubain, le gouvernement du président Evo Morales, en place depuis 2006, contrôle l’information et parvient à censurer et réduire au silence les voix trop critiques du pays, générant une forte autocensure parmi les journalistes.

La peur et l’autocensure

Ce phénomène se retrouve dans de nombreux pays de la zone, confrontés à des niveaux de violence et de corruption dramatiques. C’est notamment le cas en Amérique centrale, comme au Salvador, qui enregistre la seconde plus forte baisse de la zone (-15) pour se retrouver au 81e rang du Classement. Les conditions de travail pour la presse, qui est régulièrement la cible d’attaques armées, de pressions et de tentatives d’intimidations de la part de la classe politique, s’y sont passablement dégradées en 2018. La situation est similaire au Honduras (146e, -5) et au Guatemala (116e), pays minés par la corruption et le crime organisé. Les journalistes de la presse d’opposition et des médias communautaires qui osent dénoncer les malversations des responsables politiques et des élus sont régulièrement agressés, menacés de mort, contraints à l’exil ou assassinés.

Le pays le plus dangereux du continent pour la profession reste cependant le Mexique (144e), avec au moins 10 journalistes assassinés en 2018. La collusion entre le crime organisé et les autorités politiques et administratives corrompues, notamment au niveau local, menace gravement la sécurité des acteurs de l’information et entrave le fonctionnement de la justice à tous les niveaux du pays. L’arrivée au pouvoir du président Andrés Manuel López Obrador le 1er décembre 2018, après une campagne électorale marquée par d’innombrables agressions de journalistes à travers tout le pays, a quelque peu apaisé les relations entre les pouvoirs publics et la presse mexicaine. Cette transition politique, couplée à une relative diminution du nombre d’assassinats dans le pays, justifie la légère progression du Mexique (+3).

Désinformation et cyberharcèlement 

Le Brésil se rapproche de la zone rouge et perd trois positions au Classement 2019, reculant à la 105e position. L’année 2018 y a été particulièrement mouvementée, puisque marquée par quatre assassinats de journalistes et une vulnérabilité toujours plus grande des reporters indépendants qui couvrent les thèmes liés à la corruption, aux politiques publiques ou au crime organisé dans les petites et moyennes villes du pays. Surtout, l’élection de Jair Bolsonaro en octobre 2018, après une campagne marquée par les discours de haine, la désinformation, les violences à l’égard de journalistes et le mépris des droits humains, augure d’une période sombre pour la démocratie et la liberté de la presse.

Dans un pays où les eux tiers de la population s’informent sur les réseaux sociaux, le système de messagerie WhatsApp a joué un rôle central dans la campagne. Étant la source d’information privilégiée pour une large majorité (61 %) des électeurs de Bolsonaro, particulièrement méfiante envers la presse nationale, WhatsApp s’est substitué aux sources d’information classiques. C’est sur cette application que les fausses informations, visant notamment à décrédibiliser le travail des journalistes critiques du candidat, les campagnes de dénigrement et autres théories complotistes se sont structurées puis ont été largement relayées et partagées. Dans ce contexte tendu, les journalistes brésiliens sont devenus une cible de choix, et sont régulièrement attaqués par des groupes haineux et partisans de Bolsonaro, notamment sur les réseaux sociaux.

Ces attaques en ligne contre les journalistes, une tendance en hausse sur l’ensemble de la région, ont également été très virulentes au Honduras, au Nicaragua et surtout en Colombie (129e, +1). Dans ce pays où les agressions, menaces de mort (notamment sur Twitter) et kidnappings de journalistes restent fréquents, l’élection du président conservateur Iván Duqueen août dernier n’a pas été accompagnée de signes encourageants pour améliorer la situation de la liberté de la presse.

Parmi les autres mouvements significatifs de ce nouveau Classement, le Chili (46e) perd huit places. En 2018, le secret des sources y a été régulièrement mis à mal, et RSF a déploré de nombreux cas de poursuites judiciaires abusives contre des journalistes abordant des thèmes sensibles comme les revendications des communautés mapuches ou la corruption de la classe politique. La situation s’est également dégradée en Argentine (57e, -5), et en Équateur (97e, -5). L’apaisement des tensions entre le pouvoir équatorien et de nombreux médias privés entamé depuis l’élection du président Lenín Morenoen mai 2017 a été éclipsé en 2018 par l’enlèvement puis l’assassinat de l’équipe de journalistes du quotidien El Comercio à la frontière colombienne. Ce tragique épisode a par ailleurs soulevé de nombreuses questions sur la sécurité et sur les méthodes de travail dans ces zones de conflit échappant à tout contrôle des pouvoirs publics. 

Dans ce tableau régional assez sombre, le Costa Rica, qui demeure le pays le mieux placé du continent avec sa 10e place au Classement, n’en fait que davantage figure d’exception.

D’après Reporters sans frontières

Après un an de dictature au Nicaragua, une résistance opprimée mais vaillante

Voilà un an déjà que le Nicaragua est plongé dans l’obscurité. Le 18 avril 2018, le pays est entré dans une crise politique et sociale sans précédent dans son histoire récente. Lors de contestations contre une réforme de la Sécurité sociale, le gouvernement de Daniel Ortega, au pouvoir depuis 2006, réprima par le sang et la violence les manifestants. Le pays le plus pauvre de l’Amérique latine est depuis anéanti.

Photo : Freddy Rios

Durant cette période, les violences politiques ont fait plus de 325 morts. Le gouvernement autoritaire ne s’est pas pour autant arrêté là puisqu’il a emprisonné plus de 600 adversaires opposés. Depuis un an, plus de 60 000 Nicaraguayens ont émigré. La répression intense, l’économie paralysée et la peur diffuse participèrent à faire sombrer le pays dans cette crise. Pour «commémorer» cette année «d’insurrection civique et pacifique», l’opposition avait lancé un appel à manifester. Or les demandes d’autorisation de manifestation ont toutes été rejetées par les autorités.

Dans les années 1980, la révolution guévariste du Nicaragua avait été une réussite. À ce moment-là, le Nicaragua des Sandinistes proposait un projet politique fondé sur plus de justice sociale. Les plus pauvres, dont ceux du monde ouvrier, étaient alors davantage écoutés. L’éducation et la santé se développaient pour être accessibles au plus grand nombre. Durant cette période, Ortega était l’un des commandants de cette révolution. Or aujourd’hui, son gouvernement sandiniste est à l’opposé de cette ancienne dynamique de développement.

Avant la crise de 2018, le pays avait une croissance annuelle du PIB de 4 à 5%. La Banque mondiale avait annoncé que la pauvreté avait reculé d’environ 25% en 2016. Mais avec la récession des populations, le PIB a chuté de 3,8% en 2018, 294 000 emplois ont alors été détruits. L’économie du pays n’a pas l’air de s’améliorer cette année, puisque le Fonds monétaire international prédit une nouvelle chute de 5% du PIB. Malgré cette crise économique, les sanctions internationales et une opposition qui ne désarme pas, Daniel Ortega s’accroche encore au pouvoir.

Cependant, ces derniers jours, le gouvernement répressif du Nicaragua est revenu sur ses emprisonnements excessifs. Mardi 16 avril, l’État a annoncé la libération conditionnelle de 636 prisonniers à l’occasion de la Semaine sainte. Parmi eux, 13 opposants avaient été emprisonnés pour avoir pris part à des manifestations antigouvernementales. Le ministère de l’Intérieur a annoncé que tous les prisonniers libérés «vont bénéficier d’un régime d’assignation à résidence». En décembre et en février, le gouvernement avait déjà procédé à ce type de remises en liberté pour 2908 personnes.   

Eulalie PERNELET

Soirée de sensibilisation le vendredi 26 avril à Lyon

Vendredi 26 avril, un groupe de Nicaraguayens à Lyon vous propose une soirée culturelle. Elle débutera avec le vernissage de l’exposition Regards de résistance sur la résistance citoyenne pacifique actuelle. Cette exposition multidisciplinaire d’art contestataire aura lieu à 19h. À 20h30, la soirée se poursuivra avec la projection du documentaire Nicaragua, une révolution confisquée, un documentaire d’analyse de Gilles Bataillon et Clara Ott qui porte sur la révolution sandiniste.

En 1979, au Nicaragua, à cause de cette révolution, la famille Somoza doit quitter le pays. Cet exil suscita un grand espoir dans le peuple nicaraguayen opprimé par 50 ans de dictature. Neuf mois plus tard, la vague révolutionnaire déboucha sur une guerre civile mettant les Sandinistes au pouvoir. Le documentaire apporte des thématiques politiques et sociales sur les idéaux revendiqués par Daniel Ortega, mais aussi par ses opposants.

L’exposition Regards de résistance met en lumière les nouvelles formes de participation citoyenne de la société nicaraguayenne. En réponse à cette crise sociopolitique, cette société remet en question, par de nouveaux moyens, les mécanismes de pouvoir traditionnels. Un nouveau regard artistique émerge alors. Plein de contradictions, il prend pour la première fois les sujets féministes au sérieux. Les œuvres présentées sont celles de plus de 100 artistes qui expriment leur souffrance pour les morts et les disparus de la répression. L’exposition suggère un avenir pour le Nicaragua de demain.

Pour participer à cette soirée, organisée par le collectif de solidarité avec le peuple du Nicaragua, rendez-vous à Espaces Latinos, 4 rue Diderot à Lyon. Pour réserver un nacatamal à 8 euros (plat traditionnel nicaraguayen), veuillez remplir ce formulaire.


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