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avril 2019

La Semaine de l’Amérique latine et des Caraïbes revient en France à partir de mai prochain

L’événement qui donne de la visibilité à l’Amérique latine est de nouveau programmé. La sixième Semaine de l’Amérique et des Caraïbes se tiendra du 23 mai au 8 juin 2019, d’après la volonté du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères français. Les événements et activités prévus seront organisés dans plusieurs lieux en France.

Photo : Jane Anne Craigie

En France, depuis 2011, le 31 mai est proclamé par le Sénat comme la Journée de l’Amérique latine et des Caraïbes. Pour cette occasion, depuis 2014, à l’initiative du président de la République, celle-ci s’est convertie en une Semaine de l’Amérique latine et des Caraïbes. Depuis la première édition, le programme a comporté des rencontres politiques et des manifestations, scientifiques, culturelles et économiques, aussi bien à Paris que dans le reste de la France.

L’Institut des Amériques a contribué de multiples manières à cette Semaine. Il en est donc devenu un acteur incontournable. Les colloques organisés chaque année, avec le soutien du Sénat, sont devenus la principale expression du partenariat stratégique avec la Fondation EU-LAC (Union européenne – Amérique latine et Caraïbes). Ces colloques ont été à l’origine d’un rapprochement de plus en plus marqué entre l’Institut et l’Agence française de développement, dans le cadre de la stratégie du développement de la culture latino-américaine en France.

Pendant les précédentes éditions de la Semaine, plusieurs enjeux ont été apportés lors de conférences ou débats. L’objectif de l’événement est donc en partie d’apporter des réflexions sur des sujets choisis tout en donnant de la visibilité à la culture de l’Amérique latine et des Caraïbes. L’année dernière, pour la cinquième édition du festival, un Séminaire avait été organisé autour de la thématique «Les énergies renouvelables et la Ville durable, nouveaux modèles de partenariats entre l’Amérique latine, les Caraïbes et la France».

Cette Semaine de l’Amérique latine et des Caraïbes connaîtra en 2019 sa sixième édition. L’Ambassadeur Philippe Bastelica, le secrétaire général de la Semaine de l’Amérique latine et des Caraïbes, est l’un des organisateurs principaux du festival. Le lien entre le festival et le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, entretenu par Philippe Bastelica, permet d’accorder une portée importante à l’événement. Ainsi, durant la Semaine, des activités telles que conférences, tables rondes, expositions, spectacles auront lieu partout en France. À Lyon, les Nouveaux Espaces Latinos organiseront du 21 au 24 mai le festival Primavera Latina dans le cadre de cette semaine spéciale. Pour davantage d’informations sur les événements prévus, le site attitré à la Semaine de l’Amérique latine et des Caraïbes sera très prochainement en ligne.

D’après la Semaine de l’Amérique latine et des Caraïbes

Olinka et l’univers politique du Mexique dans le nouveau roman d’Antonio Ortuño

Le nouveau roman d’Antonio Ortuño, auteur mexicain, intitulé Olinka, est sorti en Espagne le 17 mars 2019. «Il n’y a pas de problème social qui n’ait pas lieu au Mexique», explique l’écrivain. Consacré à des thèmes tels que le blanchiment d’argent, la corruption et la spéculation immobilière au Mexique, cet ouvrage révèle aussi l’univers politique du pays.

Photo : José Quezada

À travers l’histoire d’Aurelio Blanco, Antonio Ortuño compose une histoire de corruption et d’argent sale produite à Guadalajara, mais qui pourrait avoir eu lieu n’importe où au Mexique. Le héros du roman est emprisonné durant quinze ans pour une fraude commise par sa famille politique, los Flores, qui voulait édifier une urbanisation inspirée de l’Olinka du Dr Atl. «Ça fait un moment que je suis fasciné par beaucoup d’histoires en rapport avec ma ville. Fasciné avec l’idée de reprendre le plan utopique du Dr Atl, et l’adapter à ce qu’est le Mexique contemporain ; c’est-à-dire, cette machine de destruction de rêves de ceux qui habitent dans le pays et aussi à celle des années passées» partage en interview téléphonique, depuis Berlin, Antonio Ortuño.

Guadalajara a toujours été présente dans la littérature d’Antonio Ortuño. Mais auparavant, la terre natale de ce puissant auteur mexicain n’apparaissait que de façon latérale. Dans son nouveau roman, Olinka, Guadalajara joue un rôle protagonique lié à son histoire plus sombre sur le blanchiment d’argent, la corruption, la spéculation immobilière et la gentrification. Dans Olinka, Guadalajara est latente, mais ce n’est pas un livre «affectif ni touristique avec cette ville que je connais même avec les yeux fermés», indique Ortuño, qui assure que c’est un livre revêche sur sa terre natale.

Ortuño déclare qu’Olinka pourrait se dérouler dans les périphéries de Mexico ou Monterrey, mais que Guadalajara a ses propres particularités. Elle est la capitale du blanchiment d’argent et une ville où la classe dominante est pratiquement la même depuis les temps des conquêtes espagnoles. Mais l’essentiel est que la gentrification et l’extermination des communautés suburbaines sont présentes partout au Mexique. «La cupidité des agents immobiliers détruit tout sur son passage et le caractère soumis de la classe moyenne a transformé des millions de personnes en adeptes et servantes du pouvoir. Cela nous a donné la classe moyenne qu’on a. Une classe dépolitisée et démobilisée qui pense que s’engager c’est envoyer des tweets.»

Ortuño s’inspire de deux devises mises dans deux des endroits les plus emblématiques de Guadalajara, le théâtre Degollado et la Minerve. Elles disent respectivement «Que n’arrive jamais la rumeur de la discorde» et que «La justice, la sagesse et la force veillent sur cette ville fidèle». Grâce à ces pensées, Ortuño aborde sa ville avec l’ironie et l’humour noir qui caractérisent sa littérature. «J’ai repris ces phrases ironiquement pour montrer ce côté sombre, ce côté aride de la ville, qui est justement l’opposé de ce que ces devises veulent dire. Devises qui n’ont rien à voir avec la ville hyper violente qu’est Guadalajara aujourd’hui. Avec ses centaines et centaines de morts, des camions remplis de cadavres, Guadalajara est une ville où l’on constate un boom immobilier et économique produit du blanchiment d’argent. On voit des tours qui apparaissent partout, des tours auxquels le tapatió moyen ne pourrait jamais avoir accès, ces quartiers absurdement coûteux, qu’a privatisés l’espace public», déclare le collaborateur fidèle d’El País.

La fiction réelle d’Antonio Ortuño

L’auteur résident à Berlin pour le Deutscher Akademischer Austauschdienst affirme que s’il choisit d’aborder ces thèmes-là, s’il construit les personnages qu’il construit c’est parce que c’est sa façon d’essayer que la fiction soit une manière de naviguer dans ces réalités. «Il n’y a pas de problème social qui me vient à l’esprit qui n’a pas actuellement lieu au Mexique, chaque semaine on peut trouver quelque chose. Avec le mouvement #MeToo, on parle de l’ampleur du problème de la violence contre la femme, qui est un problème très ancré dans la société mexicaine. On peut parler aussi des déplacés, des disparus, des assassinés, des problèmes de santé, des problèmes d’éducation, de toute la société qui semble être fissurée de partout. Dans ce sens-là, la fiction s’avère être une possibilité pour reléguer cela», affirme Antonio Ortuño. 

L’auteur d’El buscador de cabezas et La fila india» ajoute : «Je ne fais pas d’études sociologiques. Mes personnages ne correspondent pas à des profils propres à la sociologie, ce n’est pas mon intention. Je cherche plutôt à créer un espace qui nous permet de faire le lien avec ces terribles situations qui arrivent autour de nous. La fiction devrait atteindre là où le peuple mexicain arrive. Si les personnes tuent, violent et disparaissent, il me semble que la fiction doit aborder ces sujets-là. La plume, le clavier du narrateur doivent être là et éclairer ces situations, pas du point de vue d’un journaliste, mais du point de vue d’un narrateur. L’écrivain peut et doit entrer dans la tête des personnages, l’écrivain peut et doit approfondir ses motivations. Je pense que c’est là une des principales utilités de la fiction» conclut Antonio Ortuño.

Antonio Ortuño sera présent à Lyon pour la 18e édition du festival Bellas Latinas qui aura lieu du 9 au 19 octobre 2019. Il viendra présenter son livre Méjico, traduit et publié en France aux éditions Christian Bourgois. 

Monica GIORDANELLI
D’après la presse espagnole

Olinka d’Antonio Ortuño, éd. Seix Barral, 248 p., 18,50 €.

Né à Guadalajara en 1976, Antonio Ortuño est l’auteur de plusieurs romans lui ayant valu différentes distinctions ainsi que de recueils de nouvelles. Il s’intéresse surtout à l’actualité politique de son pays. En 2010, il figure sur la liste établie par le magazine britannique Granta des meilleurs écrivains hispanophones. L’édition mexicaine du magazine GQ le désigne auteur de l’année 2010. 

Entre l’Allemagne nazie et le Brésil actuel : Les Deux Vies de Sofia de Ronaldo Wrobel

Allemagne, années 1930. Brésil, 2013. Entre les deux, Sofia, juive née à Hambourg, installée au Brésil peu avant le début de la Seconde Guerre mondiale. Roberto W. est son petit-fils et aussi le narrateur. Grâce à un vieux carnet qui a appartenu à Sofia, il reconstitue une partie de la jeunesse de sa grand-mère, son amitié avec Klara Hansen en pleine montée du nazisme. Un coup de téléphone les pousse à traverser l’Atlantique avec, en prime, peut-être, un trésor… Sept millions d’euros, tout de même !

Photo : Métailié / Alexandre Sant’ Anna

Sofia, en 2013, est une vieille dame atteinte de la maladie d’Alzheimer, mais dans une forme sans violence : elle a toujours été fantasque et, si elle s’échappe désormais de la maison de Copacabana, c’est, vêtue de sa plus belle robe noire, pour se retrouver dans un cabaret en train de chanter au micro devant un public amusé autant qu’admiratif. La promesse de toucher sept millions d’euros vient de loin : entre 1933 et 1938, Sofia, fille d’un accordeur de pianos juif, est l’amie de Klara, une jeune villageoise récemment installée à Hambourg avec sa mère et son frère Hugo.

Klara est pure aryenne, Sofia juive. Leur amitié ne résiste pas à la montée du nazisme. Pourtant, avant de mourir en 1938, Klara déclare par écrit laisser tout ce qu’elle possède à son ancienne amie. Des décennies plus tard, la juge Julia Kaufmann retrouve par hasard Ronaldo qui donc se rend à Hambourg avec son insaisissable grand-mère.

Il se lance alors dans une aventure débridée qui mêle passé trouble et présent hasardeux : un peu de romance sur fond de nazisme, un peu de mélo, un peu de polar, des rebondissements rocambolesques. On s’aime et on se trahit, on chante dans des cabarets, à l’occasion on se prostitue, on disparaît pour (peut-être réapparaître), on tue ou on blesse pour se sauver, on change de pays, de continent et une des protagonistes est douée d’une mémoire absolue, elle n’oublie rien…

Ronaldo Wrobel a voulu jouer avec son lecteur, il a réussi une histoire qui émeut, qui amuse, qui tient en haleine dans un contexte historique lui-même passionnant. Que demander de plus ?

Christian ROINAT

Les deux vies de Sofia de Ronaldo Wrobel, traduit du brésilien par Hubert Tézenas, éd. Métailié, 260 p., 20 €. Ronaldo Wrobel en portugais : O romance inacabado de Sofia Stern / Traduzindo Hannah, ed. Record, Rio de Janeiro / São Paulo. Ronaldo Wrobel en français : Traduire Hannah, éd. Métailié.

Ronaldo Wrobel est né en 1968, il est avocat et vit à Rio de Janeiro. Il est l’auteur de plusieurs romans, Traduire Hannah a été son premier roman traduit en français.

Les indigènes et Lula da Silva contestent la gouvernance du Brésil par Jair Bolsonaro

Le rassemblement annuel pour les droits des indigènes au Brésil, le Camp de la terre libre, a eu lieu la semaine du 22 avril. Il était particulièrement important, à la suite d’une série de déclarations du président Bolsonaro dans lesquelles il attaquait les droits des indigènes. Quant à l’ex-président brésilien Lula da Silva, il lui a été accordé sa première interview depuis son emprisonnement en avril 2018.

Photo : Jean-Claude Gerez

Chaque année des milliers d’indigènes s’installent en plein cœur de Brasilia dans le cadre du Camp de la terre libre (Acampamento Terra Livre). Le rassemblement, qui se tient depuis 2004, est un espace de débat où les communautés indigènes discutent et dénoncent les problèmes qui les touchent. Cette année, le thème était «Sang indigène : dans les veines la lutte pour terre et territoire». La cérémonie d’ouverture consistait en des danses et chants des différentes ethnies de tout le pays. Une fois achevée, les 4000 présents ont participé à un défilé jusqu’au Tribunal suprême fédéral, la Cour constitutionnelle brésilienne.

Avec ce rassemblement, les leaders indigènes cherchent à empêcher que le Congrès brésilien accorde le décret 870/19 signé par Jair Bolsonaro dès son arrivée au pouvoir. Ce décret a retiré à la Fondation nationale de l’Indien (Funai) ses attributions en matière de démarcation des terres. Ces tâches seraient maintenant sous le pouvoir du ministère de l’Agriculture qui favorise les activités minières et l’industrie de l’agriculture et de l’élevage. «La Funai est en train de s’effondrer» partage le cacique Bruno Guajajara. Les leaders indigènes ont rencontré le président de la Chambre des députés, Rodrigo Maia, ainsi que le président du sénat Davi Alcolumbre, pour leur demander de ne pas ratifier le décret. Ces rencontres ont été qualifiées de «rencontres d’Indiens» par le président, une qualification plutôt péjorative en portugais. Durant ces derniers jours, Bolsonaro a aussi insisté sur sa volonté d’exploiter commercialement l’Amazonie.

La figure de l’extrême droite, Jair Bolsonaro, actuellement président, se voit fortement critiquée par l’opposition, notamment par l’ancien président
Luiz Inácio Lula da Silva. Lors de sa première interview depuis son incarcération en 2018, il a fortement critiqué le nouveau gouvernement d’extrême droite de Jair Bolsonaro qu’il estime dirigé par une «bande de fous» et de «laquais des États-Unis». Au cours des deux heures d’interview, Lula a regretté ce qu’il considère comme la chute du Brésil. Chute selon lui due aux opinions controversées de Bolsonaro, écartant la puissance émergente de la communauté internationale.

Bolsonaro a répliqué face aux déclarations de Lula en évoquant des rumeurs passées sur sa tendance à boire : «Au moins le pays n’est pas dirigé par une bande d’ivrognes.» Bolsonaro a aussi contesté la décision de la Cour suprême de laisser deux médias espagnols interviewer Lula en prison. «Dans un premier temps, je pense que Lula ne devrait pas être en train de donner des interviews. C’est une erreur que la justice ait accordé le droit de donner des interviews. Un prisonnier doit achever sa peine.» 

Enfin, la Cour de justice brésilienne a décidé de réduire de 26% la sentence de l’ancien président Lula. Sa peine, qui originellement était de 12 ans et 1 mois, est maintenant de 8 ans 10 mois et 20 jours. Cela sous-entend la possibilité qu’à partir de septembre la peine de Lula devienne une peine de résidence surveillée.

D’après France 24
Traduit par Monica Giordanelli

L’ombre Kirchner plane sur la scène politique argentine sur fond de crise économique

Avec la chute du peso et une inflation de plus de 50% sur les douze derniers mois, l’Argentine s’enfonce dans la crise. Les mesures entreprises par le président Mauricio Macri n’ont pas permis d’inverser la tendance. Son avenir politique est de plus en plus compromis avec la possibilité d’un retour de Cristina Fernández de Kirchner.

Photo : Stephanie Maze

La situation économique et sociale en Argentine n’est guère florissante. Deux indicateurs clés illustrent les difficultés actuelles du pays : la chute du peso, qui a perdu la moitié de sa valeur en un an, et l’importante inflation de 55% sur les douze derniers mois. Ces données économiques se traduisent surtout par de grandes difficultés sociales vécues au quotidien par les Argentins. Les taux d’intérêts prohibitifs empêchent les classes moyennes d’accéder au crédit et la faim a refait son apparition. Désormais, 32% des Argentins sont pauvres. Ce taux de pauvreté est au plus haut depuis la terrible crise économique de 2001 qui hante encore les mémoires.

Plusieurs mesures prises par le gouvernement de centre droit du président Mauricio Macri devaient permettre de reprendre le contrôle sur la situation mais il n’en est rien. La contestation prend de l’ampleur pour critiquer les politiques d’austérité imposées par le Fonds monétaire international (FMI) à la suite de l’octroi du plus important prêt jamais accordé de 56 milliards de dollars. «L’Argentine n’est pas gouvernée par Macri mais par Christine Lagarde» ironisent les adversaires de M. Macri.

Le chef de l’État avait promis de rompre avec les méthodes dites «populistes» de sa prédécesseure Cristina Fernández de Kirchner (2007-2015). Il vient cependant de remettre au goût du jour la pratique du gel des prix des produits de consommation courante pendant sux mois, en dévoilant ce dispositif dans une mise en scène télévisée savamment orchestrée en s’invitant chez une famille de la classe moyenne. Ces méthodes rappellent davantage les pratiques d’un temps qui se voulait révolu, celui du kirchnerisme. Elles donnent surtout l’impression que le gouvernement panique à l’approche des élections présidentielles en octobre 2019 pendant que la cote de popularité de M. Macri dégringole.

Le retour de Mme Kirchner au pouvoir semble aujourd’hui une hypothèse de plus en plus probable. Alors qu’elle n’a pas encore annoncé sa candidature, les derniers sondages indiquent qu’elle gagnerait sans difficulté avec 46% des suffrages contre 36% pour Macri.

Selon M. Macri, la crise économique est liée directement à la méfiance des marchés, à l’incertitude électorale et à la peur d’un retour au pouvoir de Mme Kirchner, associée au populisme et au fantasme d’un nouveau défaut de paiement de la dette comme en 2001. Le FMI a en effet accordé à l’Argentine le plus gros prêt de son histoire parce qu’il avait foi dans les politiques libérales proposées par le gouvernement.

Finalement, Mme Kirchner jouit d’un avantage paradoxal. En gardant le silence sur sa candidature, elle reste omniprésente sur la scène politique. Plus son retour au pouvoir devient probable et plus les marchés financiers paniquent, rendant la tâche encore plus difficile pour le gouvernement Macri.

Pour l’instant, tout semble aller pour le mieux pour Mme Kirchner. Elle reste malgré tout sous le coup de la menace judiciaire, avec sa mise en examen dans onze affaires de corruption. Elle est pour l’instant protégée par son immunité parlementaire qui la met à l’abri d’une détention préventive alors que certains de ses proches sont d’ores et déjà en prison pour corruption.

Gabriel VALLEJO

Quête identitaire au cœur des Caraïbes avec Vidalina du Cubain William Navarrete

Cuba, à notre époque. Elba est seule à La Havane, ses enfants sont partis à l’étranger en vue d’une autre vie, l’un à Miami et l’autre au Mexique. Elle souhaite les rejoindre en Floride mais ne réussit pas à obtenir de visa, étant considérée par les autorités comme une potentielle émigrante. C’est alors qu’une nouvelle lui parvient, au détour d’un café : le gouvernement espagnol octroierait la nationalité aux Cubains qui prouveront leur filiation espagnole.

Photo : éditions Emmanuelle Collas/Jean François Cadet

Cette «loi de la mémoire historique» résonne alors comme un coup de tonnerre dans la vie d’Elba qui se lance dans une double quête, celle de la nationalité espagnole et celle, intrinsèquement liée, de ses origines. Elle apprend que Vidalina, son arrière grand-mère, aurait eu un enfant avec un militaire originaire de Valence. Elle ne sait presque rien de cette ancêtre. La découverte d’un petit cahier où son arrière grand-mère y consignait sa vie quotidienne la plonge dans le Cuba de la fin du 19e siècle, au cœur des relations avec la garnison espagnole. Parviendra-t-elle à retisser la toile de la vie familiale ?

William Navarrete nous plonge au cœur de cette recherche identitaire, à travers un voyage sur plusieurs générations entre les Caraïbes et l’Espagne. Cuba, berceau de l’histoire, nous livre ces épopées contemporaines et passées entre La Havane, Matanzas, Varadero, ou encore la baie de Guantánamo.

«Personne ne savait exactement quelle raison avait poussé Vidalina à aller accoucher à l’autre bout du pays, alors qu’elle était originaire de la ville de Holguin. Ceux qui avaient tenté de lever le voile sur son histoire soutenaient qu’elle avait été déportée par les autorités coloniales car on l’accusait d’avoir tué un officier espagnol durant la guerre de 1868.»

Dans ce décor, mythes et légendes s’entremêlent avec les événements actuels ; des vies qui se croisent, des personnages qui se questionnent sur un passé enfoui et un futur indéterminé. Vidalina et Elba, deux femmes au destin lié, nous emmènent vers des histoires dramatiques, sentimentales, épiques, étonnantes. Cette quête apportera-t-elle les réponses aux questions que chacun se pose ?

Alexandra JAUMOUILLÉ 

Vidalina de William Navarrete, traduit de l’espagnol (Cuba) par Marianne Millon, éditions Emmanuelle Collas, 406 p., 21 €. William Navarrete en espagnol : Deja que se muera España, ed. Planeta.

William Navarrete, né à Cuba en 1968, réside entre Paris et Nice depuis plus de vingt ans. Il collabore avec divers médias dont El Nuevo Herald de Miami. Il a écrit plus d’une douzaine de livres d’art, de poésie et d’essais. Son premier roman, La danse des millions, a été publié chez Stock en 2012.

Tremblements, un film contre l’homophobie du Guatémaltèque Jayro Bustamente

Tremblements, un beau film qui sort le 1er mai, porte sur la vie de Pablo. Pablo, 40 ans, est un «homme comme il faut», religieux pratiquant, marié, père de deux enfants merveilleux. Quand il tombe amoureux de Francisco, sa famille et son Église décident de l’aider à se «soigner». Dieu aime peut-être les pécheurs, mais il déteste le péché.

Photo : Tremblements – François Silvestre de Sacy

Jayro Bustamente, le réalisateur de Tremblements, déclare À l’origine de l’histoire de Pablo ,il y a le récit que m’a fait un homme rencontré alors que je terminais Ixcanul. Il m’a parlé de sa vie, de son homosexualité. Ce qui aurait pu être le simple récit d’un coming-out est devenu peu à peu beaucoup plus complexe, car je réalisais que j’avais face à moi un homme qui était gay et homophobe à la fois. Je réalisais progressivement que les contradictions qui habitaient cet homme venaient du carcan dans lequel il vivait, du poids de la société dans laquelle il avait grandi et vécu jusque-là.»

«La plupart des hommes et des femmes avec qui j’ai discuté m’ont dit qu’ils avaient suivi un traitement, pas forcément tel que décrit dans le film, mais ils avaient été voir un psy, et le plus souvent ils avaient fait cela à la demande ou sous la pression de leur famille. Cette démarche n’était évidemment pas constructive : il n’était pas question de les aider à mieux se comprendre et s’accepter, il s’agissait de les remettre dans ce que la société considère comme le droit chemin, ils devaient ni plus ni moins être guéris de leur homosexualité.»

«Au Guatemala, les mouvements évangélistes sont quasiment devenus une force politique dans le pays –et en Amérique latine plus largement. La diversité des cultes propres à l’évangélisme a permis de toucher toutes les couches de la société. La main mise est totale. La religion est omniprésente à tous les niveaux. Tout le monde ou presque se revendique d’une église que ce soit en famille ou au travail. Votre religion peut même figurer dans votre CV. Il est très difficile de vivre en dehors des préceptes religieux, de s’échapper du cadre admis par la majorité, de vivre selon ses propres règles et désirs. C’est ce que raconte Tremblements. L’histoire de Pablo n’est pas propre à ce personnage, elle est partagée par beaucoup de gens dans un pays où 98% de la population est croyante. Les églises évangélistes ont pu prendre une telle importance au Guatemala à cause des carences même de l’État. Elles se sont souvent substituées à celui-ci pour assurer de nombreux services et assurer une sorte d’unité sociale.»

Tremblements, titre inspiré par les tremblements de terre qui secouent Guatemala City et qui sont interprétés comme l’expression de Dieu dans une société très fermée où l’on n’accepte pas la différence. Contrairement à Ixcanul qui se déroulait à la campagne au pied d’un volcan, ce film-ci se passe en ville. Plus que la description de l’homosexualité, le film expose le poids de la religion et de la famille. Mais cela est montré sans image violente. Justement, car il s’agit d’un homme déjà inséré dans le carcan de la société avec femme et enfants qui va se retrouver seul. Il acceptera donc les conseils du pasteur pour se faire soigner.

Il a été difficile au réalisateur de trouver des acteurs. La plupart ont refusé. «En revanche, Juan Pablo Olyslager et Mauricio Armas Zebadúa qui interprètent respectivement Pablo et Francisco ont parfaitement compris ma démarche. Pour eux, hétérosexuels dans la vie, il s’agissait avant tout de trouver le ton juste, de jouer des homosexuels sans tomber dans la caricature. Ils n’ont pas eu peur d’assumer leur sensibilité. Juan Pablo Olyslager, qui est un des acteurs les plus connus au Guatemala, s’est complètement investi dans le film. Il a même accepté de perdre 12 kilos. Il a donné au personnage de Pablo ce physique ténébreux que j’avais en tête.» C’est donc par sa sensibilité que le film nous touche et a touché le public du Festival Cinelatino de Toulouse qui lui a accordé son prix.

Alain LIATARD

Tremblements de Jayro Bustamente, Drame, Guatemala, 1 h 40 – Voir la bande annonce

Le Sénat mexicain approuve une réforme qui accorde des droits aux employées de maison

Ce mardi 23 avril, le Sénat mexicain a approuvé, à l’unanimité, l’avis des commissions législatives qui réforment les lois fédérales du travail et de la Sécurité sociale, avec l’objectif de réguler le travail domestique rémunéré, ainsi que de reconnaître et de garantir les droits des personnes qui se consacrent à ce travail.

Photo : Cuartoscuro Isaac Esquivel

Entre autres choses, la réforme, approuvée à 112 votes, établit que les personnes employées de maison ont droit aux vacances, à des primes de vacances, à des jours de congés payés, un accès obligatoire à la Sécurité sociale, une prime de Noël, et toute autre prestation qui pourrait être conclue entre les parties ; la Commission nationale des salaires minimum fixera les salaires qui devront être payés à ces employées et employés, qui ne pourront en aucun cas être inférieurs à deux salaires minimums actuels.

Pendant la discussion sur le projet de loi, des sénatrices de différents groupes parlementaires ont mis l’accent sur plusieurs aspects de la réforme. «Pour elles, de longues journées de travail, avec tous types de tâches, dont quelques-unes très ingrates et abusives […] et, en retour, elles reçoivent les salaires les plus bas», a déclaré la sénatrice Bertha Xóchitl Gálvez Ruiz. Martha Lucía Micher Camarena, du parti présidentiel Morena, a exposé les inégalités dont souffrent les femmes dans le domaine du travail domestique par rapport aux hommes.

La sénatrice a expliqué que trois hommes employés de maison sur dix gagnent deux salaires minimum ou moins, alors que la proportion augmente à quatre sur dix dans le cas des femmes. De plus, 83,2% des hommes dédiés au travail domestique rémunéré ne disposent pas d’accès aux services de soin, alors que le pourcentage des femmes dans cette situation augmente à 98%.

«Un des grands problèmes auquel nous sommes confrontés dans la valorisation sociale du travail, est les stéréotypes et les préjugés existant liés à ces activités, qui sont considérées comme presque naturelles. Non, chèr·e·s collègues, nous les femmes, nous ne sommes pas nées avec le plaisir de laver et repasser, ou de changer la couche d’un bébé à trois heures du matin quand nous n’avons pas du tout dormi. Rien n’est naturel, ce n’est pas inhérent aux femmes, c’est un sujet qui a à voir avec le patriarcat, avec cette culture machiste et avec une culture qui a donné un privilège aux hommes et les a caractérisés comme des gens qui ne peuvent ni laver ni repasser», a-t-elle affirmé.

Elvia Marcela Mora Arellano, du parti Encuentro Social, a rappelé le texte écrit par Rosario Castellanos en 1970 pour le journal Excélsior dans un article intitulé «Casandra de sandales : la libération de la femme, ici» : «quand la dernière bonne disparaîtra sur le petit matelas où repose maintenant notre conformité, la première rebelle furieuse apparaîtra. »

Elle a ajouté que «le Mexique commence à peine à payer la dette qu’il a envers des générations et des générations de femmes, dont beaucoup sont pauvres et qui, sans disposer d’autres alternatives, ont opté pour ce travail, à ce qu’on en a romancé en l’investissant comme une relation quasi filiale et familiale pour nier les droits du travail». «L’infantilisation que les patrons encouragent pour ne pas reconnaître que nous sommes en train de parler de personnes employées, cela arrive à sa fin, ou nous espérons que cela finira, avec cet avis», a-t-elle conclu.

La sénatrice du Movimiento Ciudadano Patricia Mercado a reconnu les différents faits qui se sont conjugués pour une approbation unanime de la proposition. Elle a reconnu la décision de la Cour suprême de justice de la nation qui a déclaré inconstitutionnel le fait que les employées de maison ne soient pas inscrites à l’Institut mexicain de la Sécurité sociale, comme la majorité parlementaire du parti Morena, qui a une vision syndicaliste et cherche la reconnaissance de la dignité des travailleuses et travailleurs.

Pendant son exposé, Patricia Mercado s’est émue en rappelant que le jour précédent, la sénatrice du parti PAN Xóchitl Gálvez lui a dit avoir travaillé avec force pour cette initiative parce que sa mère s’était dédiée à laver des vêtements. «J’ai été très touchée que tu me le dises et j’ai compris ton engagement», a-t-elle déclaré, s’adressant à Gálvez.

La sénatrice du PAN, de son côté, a dédié l’approbation de l’initiative aux employées de maison : «Pour elles, parce qu’elles sont principalement des femmes, de longues journées de travail, avec tous types de tâches, dont certaines très ingrates et abusives ; des responsabilités dans l’éducation et le soin des enfants et des personnes malades ; parfois mangeant les restes du repas principal. En retour, elles ont reçu des salaires plus bas que le minimum, elles ne disposaient pas de prestations sociales, et leur situation d’exploitation silencieuse prend une nuance encore plus grave car elle se passe dans l’intimité du domicile de ses employeurs. Cette tyrannie devait arriver et va arriver à sa fin.»

D’après Aristegui Noticias
Traduit par Cécile Spanu

Les indiens Waorani d’Équateur remportent une victoire contre les entreprises pétrolières

Les indiens Waorani d’Amazonie en Équateur ont remporté vendredi 26 avril une victoire judiciaire historique contre les entreprises pétrolières. Après deux semaines de délibérations, pour donner suite à leur plainte en justice, le tribunal pénal de Puyo, de la région amazonienne au centre de l’Équateur, a décidé d’accepter le recours des indigènes contre le projet du gouvernement. Celui d’ouvrir 1800 km2 de leur territoire à l’exploitation d’hydrocarbures.

Photo : CRE Satelitl

Cette décision est d’autant plus importante qu’elle pourrait constituer un précédent pour d’autres zones de gisements dans le pays sur des terres indigènes. La demande fut présentée par seize communautés. Les juges et la présidente du tribunal Pilar Araujo ont déterminé en première instance que cette exploitation représentait une atteinte au droit constitutionnel des peuples à l’autodétermination. Ces peuples devront être préalablement consultés de manière claire et précise chaque fois qu’un projet d’exploitation de ressources non renouvelables serait envisagé sur leur territoire. Le tribunal a enjoint en conséquence l’État de mener une nouvelle consultation publique conforme aux exigences de la Cour interaméricaine des droits de l’homme, dont le siège est à San José du Costa Rica.

Ce jugement va faire l’objet évident d’un appel des ministères concernés, ceux de l’Énergie et de l’Environnement, ainsi que du ministère public et de la Cour d’appel de la province de Pastaza. Pour l’heure, c’est une première étape qui a été franchie et gagnée.

La réaction du gouvernement

Le gouvernement affirme avoir réalisé en 2012 une consultation au cours du gouvernement de l’ancien président Rafael Correa. Les Waorani soutiennent quant à eux que celle-ci ne s’est pas faite dans les règles. Les fonctionnaires de l’État sont arrivés à ce moment-là par un petit avion avec des agapes et promesses alléchantes obtenant l’accord des populations grâce à des arguments trompeurs.

L’État «ne nous a pas consultés en bonne et due forme, il a fait une simple visite d’une demi-heure», a indiqué l’avocate Yajaira Curipallo, déléguée de la Defensoría del Pueblo en Pastaza, qui avait soutenu la demande des natifs. Elle a ajouté qu’en 2012 «les représentants du gouvernement sont venus chez nous pour nous proposer santé, éducation, des logements et d’autres bénéfices, mais nous ne savions pas qu’il s’agissait de nous convaincre d’accepter l’exploitation pétrolière sur nos terres. Notre territoire est sain, propre, non pollué. Nous, Pikenanis (les sages waorani), n’accepterons jamais la vente de nos terres à l’industrie pétrolière».

Les Waorani sont environ 5000 et possèdent 800 000 hectares environ de la jungle de Pastaza, Napo et Orellana, une petite partie du bassin amazonien équatorien. Ils vivent de la chasse, de la pêche et de la collecte des fruits. La loi reconnaît la souveraineté de leurs terres ancestrales, mais l’État maintient la propriété du sous-sol, comme c’est souvent le cas dans les pays ayant une population indigène. Les Waorani se considèrent comme les gardiens de la forêt amazonienne, qui couvre plusieurs provinces de l’Est de l’Équateur.

Un précédent

Tel que mentionné plus haut, l’État peut faire appel à cette décision de justice, mais cette résolution judiciaire historique risque de marquer un précédent et de faire jurisprudence. Lorsque les Waorani ont appris la nouvelle de leur victoire, ils sont sortis manifester leur joie dans les rues de Puyo célébrant ainsi une décision qui leur permettra de garder encore ce qu’ils considèrent comme le dernier morceau de territoire dans son état original. Au cours de leur marche, ils scandaient : «La jungle ne se vend pas, la jungle on la protège» ou «Oui à l’eau, non au pétrole».

Il faut savoir cependant que l’exploitation du pétrole est, depuis les années 1970 en particulier, l’un des piliers de l’économie équatorienne. Cette exploitation a laissé des traces de destruction de l’environnement sur des vastes superficies, sur des sources d’eau devenues contaminées, des montagnes de déchets ainsi que la disparition de la faune. Mais l’exploitation du sous-sol date depuis plus longtemps, comme cela est le cas dans la localité de Nemompare qui a adopté le nom de la multinationale pétrolière européenne implantée depuis près d’un siècle dans l’État de Pastaza, devenue ainsi un symbole de la pénétration des activités d’extraction en Amazonie.

Le jugement constitue«un précédent important pour l’Amazonie», a déclaré l’avocate des plaignants Lina Maria Espinosa, qui a estimé que d’autres peuples de la région pourraient suivre l’exemple des Waorani. Lances et flèches empoisonnées sont toujours à portée de main pour faire face à l’envahisseur. Mais cette fois, les indiens Waoranis d’Équateur comptent sur la justice. Pour l’heure, le combat se livre devant la justice, mais l’histoire des Waorani est traversée d’épisodes violents qui font craindre leur réaction. Des entreprises forestières, qui avaient recouru à l’usage d’armes pour exploiter une partie de leur territoire, ont été la cible des lances des Waorani. Dans ces territoires vivent également d’autres ethnies et leurs conflits se règlent aussi parfois dans la violence.

Un des Indiens plaignants, l’ancien Waorani Memo Yahuiga Ahua Api, devant la Cour provinciale de Pastaza, a dit : «Mes ancêtres défendaient la jungle avec des lances contre les envahisseurs, ils les tuaient. Moi, je suis venu me défendre avec des mots.»

Les Waorani ont remporté une première bataille, mais la suite de cette affaire risque d’être longue et périlleuse, car le pétrole représente pour l’Équateur le principal produit d’exportation et génère environ 30% des revenus de l’État. Les avocats du gouvernement ont déjà présenté leur demande en appel. Cette décision empêche au moins, pendant le processus judiciaire, l’exploitation de l’or noir.

Olga BARRY

Immersion au sein des gangs en Amérique latine dans le dernier numéro de Cultures & Conflits

Les gangs fascinent, interpellent, effraient et nourrissent les imaginaires liés au banditisme. Phénomène datant du XIXe siècle au Brésil, des années 1930-1940 au Mexique, ces groupes ont connu une expansion dans les dernières décennies, notamment en Amérique centrale. L’instabilité économique des États a créé une brèche favorable à l’expansion des gangs. Qui sont-ils ? Comment agissent-ils ?

Photo : Dennis Rodgers

Loin du sensationnalisme médiatique, ce numéro de Cultures & Conflits publié aux éditions L’Harmattan nous éclaire sur ce sujet complexe et nous présente les travaux de recherche d’anthropologues, sociologues, politologues, et criminologues, ayant réalisé des enquêtes de terrain auprès de gangs, voire s’en sont fait membres afin d’être au plus proche de la réalité. Ce livre restitue en grande partie les contributions des participants au colloque de juin 2017 «Gangs, marahs et bandits. Pour une ethnographie du phénomène en Amérique latine», co-organisé avec le politologue David Garibay de l’Université Lumière Lyon 2.

Identité plurielle et hétérogénéité des gangs

Les gangs latino-américains présentent une grande hétérogénéité, et une diversité des appellations : commando au Brésil, marahs au Salvador, pendillas au Nicaragua, banda au Mexique et en Colombie, parche ou gallada en Colombie, naciones en Équateur, chapulines au Costa Rica. En Amérique centrale, on rencontre principalement deux grandes distinctions : les marahs (groupes nés de l’incarcération de jeunes centraméricains aux États-Unis puis renvoyés dans leur pays d’origine), et les pendillas (groupes présents dans toute l’Amérique latine depuis le XIXe siècle et qui ont connu diverses évolutions).

Ces nouveaux outsiders présentent une grande diversité identitaire, et détiennent chacun des caractéristiques propres : structure du groupe, organisation, nature de la délinquance, genre, culture, statut, codes du groupe (vêtements, tatouages).

Le gang représente à la fois une stratégie de survie sociale et une forme de banditisme. Il développe différents types d’activités (trafic de stupéfiants, crimes organisés, extorsions, vols, petite délinquance). Les membres de gangs sont des acteurs puissants qui modélisent et influencent la vie de leur région, et inversement se meuvent en fonction de l’évolution du contexte.

La violence au sein des gangs est présente à différents niveaux d’intensité selon les gangs et représente à la fois un mode opératoire et un mode de contrôle interne de ses membres (rites d’intronisation, gestion des statuts hiérarchiques en interne). À la suite de l’essor de l’économie, de la drogue au sein des gangs dans les années 1990, ces groupes, qui autrefois pouvaient apporter une sécurité aux habitants du quartier, représentent aujourd’hui davantage une menace, le gang se concentrant sur ses propres intérêts. Les recherches montrent une professionnalisation croissante des membres, notamment dans les cartels mexicains avec un accroissement des exportations de drogues vers les États-Unis.

Bien que les femmes soient de plus en plus présentes dans les gangs, jusqu’à 40% dans certains, le poids de la domination masculine et de la culture machiste sont importants. Par ailleurs, les recherches montrent la dimension très genrée des rôles au sein du gang.

Apport des sciences sociales

Les données et statistiques officielles concernant les gangs sont quasi inexistantes et peu fiables, les médias sont plus proches de la caricature que de la réalité. Aussi l’ethnographie permet d’apporter une vision éclairée sur le sujet, au plus près des espaces et du quotidien de ces groupes. Après des décennies de recherche centrée essentiellement sur les gangs nord-américains, la période de recherche contemporaine s’est intéressée à l’Amérique latine. Cependant, en France, la criminologie l’emporte encore largement dans l’étude des gangs, les laboratoires de recherche en sciences sociales et leurs financeurs se montrant plus frileux à envoyer des chercheurs dans des zones dangereuses, contrairement aux Anglo-Saxons.

Immersion sur le terrain parmi les gangs

Les différents chapitres nous invitent à entrer en immersion dans différentes régions d’Amérique latine où les chercheurs ont dû parfois s’intégrer aux gangs par choix réel ou contraint. Cette opportunité très riche de récolte de données a bien sûr entraîné la confrontation à des dilemmes moraux et parfois des mises en danger. Aux confins du réel, ces recherches emmènent le lecteur dans cet équilibre fragile entre proximité et distanciation avec les enquêtes.

Les gangs, phénomène social mondial en constante évolution, sont un sujet qui n’en finit pas de passionner et d’interpeller. Ces recherches ethnographiques nous proposent alors un axe de lecture et de compréhension de ces groupes sociaux complexes et hétérogènes.

Alexandra JAUMOUILLÉ

« Ethnographier les gangs », Cultures & Conflits, n°110111, Laurent Bonelli, 13 février 2019, 218 p., 23,50 €.

Laurent Bonelli est maître de conférences en science politique à l’université Paris X Nanterre et rattaché à l’institut des sciences sociales du politique (ISP). Il est spécialisé dans les questions de sécurité urbaine, de surveillance  et de lutte contre le terrorisme et la radicalisation. Il est corédacteur en chef de la revue Cultures & Conflits et associate editor de la revue International Political Sociology (Oxford University Press). Il participe également au réseau scientifique TERRA (Travaux, Études, Recherches sur les Réfugiés et l’Asile) et à la revue en ligne Asylon(s). Il intervient régulièrement comme expert dans les travaux sur la cohésion sociale du Conseil de l’Europe.

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