Sciences humaines et sociales

Gangs en Amérique centrale


Immersion au sein des gangs en Amérique latine dans le dernier numéro de Cultures & Conflits

Les gangs fascinent, interpellent, effraient et nourrissent les imaginaires liés au banditisme. Phénomène datant du XIXe siècle au Brésil, des années 1930-1940 au Mexique, ces groupes ont connu une expansion dans les dernières décennies, notamment en Amérique centrale. L’instabilité économique des États a créé une brèche favorable à l’expansion des gangs. Qui sont-ils ? Comment agissent-ils ?

Photo : Dennis Rodgers

Loin du sensationnalisme médiatique, ce numéro de Cultures & Conflits publié aux éditions L’Harmattan nous éclaire sur ce sujet complexe et nous présente les travaux de recherche d’anthropologues, sociologues, politologues, et criminologues, ayant réalisé des enquêtes de terrain auprès de gangs, voire s’en sont fait membres afin d’être au plus proche de la réalité. Ce livre restitue en grande partie les contributions des participants au colloque de juin 2017 «Gangs, marahs et bandits. Pour une ethnographie du phénomène en Amérique latine», co-organisé avec le politologue David Garibay de l’Université Lumière Lyon 2.

Identité plurielle et hétérogénéité des gangs

Les gangs latino-américains présentent une grande hétérogénéité, et une diversité des appellations : commando au Brésil, marahs au Salvador, pendillas au Nicaragua, banda au Mexique et en Colombie, parche ou gallada en Colombie, naciones en Équateur, chapulines au Costa Rica. En Amérique centrale, on rencontre principalement deux grandes distinctions : les marahs (groupes nés de l’incarcération de jeunes centraméricains aux États-Unis puis renvoyés dans leur pays d’origine), et les pendillas (groupes présents dans toute l’Amérique latine depuis le XIXe siècle et qui ont connu diverses évolutions).

Ces nouveaux outsiders présentent une grande diversité identitaire, et détiennent chacun des caractéristiques propres : structure du groupe, organisation, nature de la délinquance, genre, culture, statut, codes du groupe (vêtements, tatouages).

Le gang représente à la fois une stratégie de survie sociale et une forme de banditisme. Il développe différents types d’activités (trafic de stupéfiants, crimes organisés, extorsions, vols, petite délinquance). Les membres de gangs sont des acteurs puissants qui modélisent et influencent la vie de leur région, et inversement se meuvent en fonction de l’évolution du contexte.

La violence au sein des gangs est présente à différents niveaux d’intensité selon les gangs et représente à la fois un mode opératoire et un mode de contrôle interne de ses membres (rites d’intronisation, gestion des statuts hiérarchiques en interne). À la suite de l’essor de l’économie, de la drogue au sein des gangs dans les années 1990, ces groupes, qui autrefois pouvaient apporter une sécurité aux habitants du quartier, représentent aujourd’hui davantage une menace, le gang se concentrant sur ses propres intérêts. Les recherches montrent une professionnalisation croissante des membres, notamment dans les cartels mexicains avec un accroissement des exportations de drogues vers les États-Unis.

Bien que les femmes soient de plus en plus présentes dans les gangs, jusqu’à 40% dans certains, le poids de la domination masculine et de la culture machiste sont importants. Par ailleurs, les recherches montrent la dimension très genrée des rôles au sein du gang.

Apport des sciences sociales

Les données et statistiques officielles concernant les gangs sont quasi inexistantes et peu fiables, les médias sont plus proches de la caricature que de la réalité. Aussi l’ethnographie permet d’apporter une vision éclairée sur le sujet, au plus près des espaces et du quotidien de ces groupes. Après des décennies de recherche centrée essentiellement sur les gangs nord-américains, la période de recherche contemporaine s’est intéressée à l’Amérique latine. Cependant, en France, la criminologie l’emporte encore largement dans l’étude des gangs, les laboratoires de recherche en sciences sociales et leurs financeurs se montrant plus frileux à envoyer des chercheurs dans des zones dangereuses, contrairement aux Anglo-Saxons.

Immersion sur le terrain parmi les gangs

Les différents chapitres nous invitent à entrer en immersion dans différentes régions d’Amérique latine où les chercheurs ont dû parfois s’intégrer aux gangs par choix réel ou contraint. Cette opportunité très riche de récolte de données a bien sûr entraîné la confrontation à des dilemmes moraux et parfois des mises en danger. Aux confins du réel, ces recherches emmènent le lecteur dans cet équilibre fragile entre proximité et distanciation avec les enquêtes.

Les gangs, phénomène social mondial en constante évolution, sont un sujet qui n’en finit pas de passionner et d’interpeller. Ces recherches ethnographiques nous proposent alors un axe de lecture et de compréhension de ces groupes sociaux complexes et hétérogènes.

Alexandra JAUMOUILLÉ

« Ethnographier les gangs », Cultures & Conflits, n°110111, Laurent Bonelli, 13 février 2019, 218 p., 23,50 €.

Laurent Bonelli est maître de conférences en science politique à l’université Paris X Nanterre et rattaché à l’institut des sciences sociales du politique (ISP). Il est spécialisé dans les questions de sécurité urbaine, de surveillance  et de lutte contre le terrorisme et la radicalisation. Il est corédacteur en chef de la revue Cultures & Conflits et associate editor de la revue International Political Sociology (Oxford University Press). Il participe également au réseau scientifique TERRA (Travaux, Études, Recherches sur les Réfugiés et l’Asile) et à la revue en ligne Asylon(s). Il intervient régulièrement comme expert dans les travaux sur la cohésion sociale du Conseil de l’Europe.

 
 

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