Littérature péruvienne

Penser la littérature


L’atelier du roman, conversation avec Rubén Gallo, une réflexion littéraire de Mario Vargas Llosa

Oublions vite la triste image récente d’un Mario Vargas Llosa, Prix Nobel de littérature, au premier rang d’une manifestation madrilène de rétrogrades aigris, adversaires pour la plupart du mariage pour tous et défenseurs de ce qu’ils nomment « la tradition » sans préciser… Il nous faut penser à l’homme de lettres, à l’écrivain qui se penche sur son œuvre dans un dialogue avec les enseignants et les étudiants d’une université nord-américaine.

Photo : Université Princeton

Mario Vargas Llosa a été invité à plusieurs reprises à l’université de Princeton. L’Atelier du roman reprend quelques unes des interventions de l’écrivain interrogé par professeurs et étudiants. Le principal interlocuteur est Rubén Gallo, ami de confiance, et Mario Vargas Llosa évite les deux pièges qui pouvaient se présenter à lui : quand on parle en public avec un proche, soit on tombe dans trop d’intimité, soit on donne un spectacle. Il se livre ici, en ne disant que le nécessaire pour éclairer certains aspects de l’homme et surtout de l’œuvre. Ses revirements politiques ne sont pas éludés, il les explique même de façon convaincante. Pour le reste, il est inutile, si l’on connaît un minimum Vargas Llosa, de souligner l’intelligence de ses propos sur l’évolution du roman depuis les années 1960 ou sur la censure. On pourra seulement, peut-être, regretter leur brièveté.

L’analyse de quatre romans (Conversation à La Catedral, Histoire de Mayta, Qui a tué Palomino Molero et La fête au Bouc), ainsi que Le Poisson dans l’eau, est très enrichissante sur le plan littéraire. Mais là aussi l’analyse politico-historique laisse planer des doutes : les dictatures militaires qui ont suivi dans toute l’Amérique latine ou presque à partir des années 1960 ne seraient qu’une réponse aux tentatives révolutionnaires qui ont suivi l’arrivée de Fidel Castro au pouvoir, l’économie espagnole ne se serait développée qu’après la disparition de Franco, cela est tout de même un peu simpliste et pas du tout exact sur le plan historique ! Oublions !

En revanche, les origines d’Histoire de Mayta ou de La fête au Bouc, leur élaboration, le sens qu’a voulu leur donner leur créateur, ne peuvent que passionner tout lecteur de ces romans. Les judicieuses questions posées par les interlocuteurs donnent un relief supplémentaire, obligeant parfois l’auteur à s’engager sur des chemins qu’il n’aurait pas abordés seul. Parfois, et c’est tout à fait normal, il n’a pas la réponse, par exemple quand on lui fait remarquer qu’il n’y a pratiquement jamais de dates précises, ou de laps de temps entre deux épisodes : il doit le reconnaître, sans pouvoir l’expliquer.

Le dialogue avec les universitaires, organisé mais très spontané aussi, revient sur les sources d’inspiration, les influences littéraires, Hemingway en tête, les lieux qu’il a fréquentés, enfant, permet de découvrir des pans d’intimité peu connus des lecteurs et aident à mieux comprendre certains détails de sa création.

Un dernier chapitre reprend la visite de Philippe Lançon, le journaliste parisien qui vient de publier Le Lambeau (Prix Femina 2018). Cette visite à Princeton a été sa première intervention publique après l’attentat contre Charlie Hebdo où il a été gravement blessé. Ses mots sont forts et émouvants, il revient sur la notion de terrorisme et sur les leçons que nous devons malgré tout en tirer.

Le passage le plus faible de cet ouvrage, il fallait s’y attendre, est la partie consacrée aux mémoires de Mario Vargas Llosa, Le Poisson dans l’eau, centré sur sa désastreuse campagne électorale, dont il n’est de toute évidence pas remis. Vingt-cinq ans plus tard, la leçon, pourtant très simple, n’a pas été tirée : on peut être Prix Nobel de littérature et un des plus grands écrivains de son siècle et n’avoir pas de don pour la politique. Si l’on se place du côté du lecteur, le nôtre, la morale de l’histoire est aussi simple : apprécions l’écrivain, ses mots, ses phrases, fermons les yeux sur ce qui est extérieur à la pure littérature.

Christian ROINAT

L’atelier du roman de Mario Vargas Llosa et Rubén Gallo, traduit de l’espagnol (Pérou) par Albert Bensoussan et Daniel Lefort, éd. Gallimard (collection Arcades), 312 p., 21 €. Mario Vargas Llosa en espagnol : Conversación en Princeton con Rubén Gallo, ed. Alfaguara. Mario Vargas Llosa en français est essentiellement publié aux éditions Gallimard.

Écrivain péruvien, Mario Vargas Llosa est (tout comme Julio Cortázar, Carlos Fuentes, Gabriel García Márquez ou José Donoso) l’un des principaux réalisateurs de ce que l’on a appelé, dans les années 1960, le boom de la littérature latino-américaine : explosion soudaine et fulgurante d’œuvres et de talents originaux qui provoquèrent l’admiration et l’intérêt passionnés du public de langue espagnole, suivi aussitôt par les lecteurs du monde entier. Il a obtenu le prix Nobel de littérature en 2010.

 
 

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