LITTÉRATURE BRÉSILIENNE

Antônio Xerxenesky


Un nouveau roman en français de l’écrivain brésilien Antônio Xerxenesky

Avaler du sable, publié en français il y a un an et demi avait surpris, bousculé, ravi ses lecteurs, Antônio Xerxenesky apparaissait à vingt-six ans comme une révélation des lettres brésiliennes. Voici son deuxième roman au titre on ne peut plus bref, F, qui confirme la première impression. Les éditions Asphalte ont été créées en 2010 par deux jeunes femmes passionnées, Estelle Durand et Claire Duvivier dans l’objectif de parler de ville, de culture urbaine en mélangeant les  genres et en proposant, avec chaque ouvrage, une playlist choisie par l’auteur lui-même, une dizaine de titres musicaux qui peuvent accompagner la lecture.

De l’extérieur, elle a tout pour elle, Ana, la narratrice. Née dans une famille brésilienne « bien sous tout rapport », elle possède la jeunesse (on sait qu’elle a vingt-cinq ans), le charme (on ne peut l’imaginer que jolie), l’énergie (elle avoue sans détours qu’elle a déjà tué quantité d’êtres humains en étant rétribuée pour ça). Pourtant, apparaît assez vite un indéniable défaut : elle a tendance à voir les choses, en particulier ce qui touche à la création, de façon négative. Les Quatre-cents coups est un film raté, Led Zeppelin lui casse les oreilles. Ce détail ne lui pose donc pas de problème majeur quand on lui demande d’aller assassiner Orson Welles.

Pour qui a lu le délirant et génial (je n’exagère pas) Avaler du sable, F pourra surprendre : le style est devenu classique, avec évidemment une pointe d’humour toujours bien venu, ce qu’Antônio Xerxenesky lui-même définit quand il écrit à propos d’un conte que lit l’héroïne: « une langue polie, héritée des auteurs réalistes du XIXème siècle ». Ce classicisme, loin d’ôter du charme, en rajoute au contraire, en faisant ressortir par une fausse neutralité les « excès » qui sont racontés.  Ce roman est aussi passionnant à suivre qu’un film de Quentin Tarentino, mais la comparaison s’arrête là, c’est bien une œuvre littéraire que fait Antônio Xerxenesky. Toute ressemblance avec le cinéma, si elle n’est pas fortuite, nous mènerait sur une fausse piste. Le cinéma est presque partout dans ce roman, qui est et reste purement un roman.
Des tueurs à gages, chacun de nous en a rencontré beaucoup (au moins dans l’univers de la fiction !). Ana leur ressemble et en est très différente. Sa morale propre est assez savoureuse, un mot banalement grossier la choque sincèrement, ses passions culturelles l’aident à bien faire son « métier ». Antônio Xerxenesky fait de telle sorte que le parallèle entre artiste et tueur à gages n’apparaisse pas comme un paradoxe mais comme une évidence logique. Tout est très relatif dans F, à commencer par les goûts de chacun : on peut adorer Cléo de 5 à 7 et détester La Chambre verte, adorer La Nuit des morts vivants et détester L’Avventura, il faut surtout ne rien s’interdire, ne jamais censurer ses goûts. La vraie question (la seule ?) est de savoir si les  œuvres, films ou livres, seraient susceptibles, en humanisant le monde, de le transformer, de l’améliorer.
Il nous est donc offert tout un panorama de réflexions d’une profondeur inattendue dans un polar sur l’art (le film d’horreur Zombies ne pourrait-il pas être considéré comme l’égal de Falstaff ?) ou sur la politique (peut-on avoir un jugement sensé sur Cuba ou les États-Unis quand, à seize ans, on n’a vécu que sous la dictature militaire brésilienne ?). Au passage, comme si de rien n’était, Antônio Xerxenesky égratigne plutôt gentiment le mode de vie des Brésiliens, des Nord-Américains et des Parisiens en jouant, mais jusqu’à un certain point seulement, sur les clichés qui les concernent.  Passionnant, riche d’idées et de sensations, ce très bel hommage au cinéma et à la littérature répond aussi à la question fondamentale posée : oui, un roman peut donner, sinon au monde du moins à ses lecteurs, une belle bouffée de bonheur.
Christian ROINAT
F, de Antônio Xerxenesky, traduit du portugais (Brésil) par Mélanie Fusaro, éd. Asphalte, 230 p., 21 €. / Antônio Xerxenesky en portugais : Areia nos dentes / F, éd. Rocco / Entre (nouvelles), éd. Movimento/ A página assombrada por fantasmas (nouvelles),  éd. Rocco. Antônio Xercenesky en français : Avaler du sable, éd. Asphalte.