Impressionnant, foisonnant, atterrant, inclassable ou saisissant, nombreux sont les adjectifs qui pourraient qualifier Les lieux souterrains. Mais ce grand roman total, cette chronique furieuse d’une réalité historique et politique infame de l’Amérique latine du XXe siècle, est avant tout magistralement captivant et déroutant.
L’histoire et la fiction s’y entremêlent pour articuler et donner une forme aux traumatismes de la violence d’État des dictatures latino-américaines du siècle passé et à la folie de notre humanité. Les lieux souterrains est donc un texte sombre et macabre, pourtant tellement haletant, peuplé de personnages vivants, de fantômes ou de cadavres, et qui, huit ans après sa parution au Pérou, nous fait enfin découvrir Gustavo Faverón Patriau en France. Il est né en 1966 à Lima, au Pérou. Étudiant puis docteur en littérature, il a d’abord travaillé comme journaliste dans différents médias. Aujourd’hui professeur associé au Bowdoin College de Brunswick dans le Maine aux États-Unis, il enseigne désormais la littérature et l’histoire politique contemporaines latino-américaines, pendant que ses recherches portent quant à elles sur des sujets tels que la théorie ou la création littéraire. Véritable référence en Amérique latine, Gustavo Faverón Patriau est encore très peu connu en France, mais a déjà publié plusieurs essais, romans, recueils de nouvelles ou livres scientifiques. Les lieux souterrains (Vivir abajo, 2018), édité après El anticuario (2010) mais avant Minimosca (2024) et Madame Vargas Llosa (2025), est chronologiquement son deuxième roman, le premier traduit en français.
« Les lieux souterrains »
Juxtaposées, deux notices biographiques et encyclopédiques ouvrent énigmatiquement Les Lieux souterrains. La première fait allusion à une liste de réalisateurs américains underground ; la deuxième, à celle de tueurs américains qualifiés de « romantiques ». Ces deux brèves biographies, dissonantes, évoquent pourtant la même personne : un certain George Walker Bennett. Né à Portland, au début des années 1960, fils d’un tortionnaire de la CIA et d’une mère bolivienne torturée, le jeune homme est à la fois un cinéaste marginal et un assassin engendré par son monstrueux et inextricable passé familial. Son crime, perpétré en 1992 dans un sous-sol de Lima, est d’ailleurs le point de départ réel de l’action du roman qui, en laissant émerger la destinée meurtrière de George au gré des bifurcations et des embranchements générés par toutes les autres histoires, invite le lecteur à démêler tous les fils et tous les nœuds du texte de Gustavo Faverón Patriau.
Dans Les lieux souterrains, bien tapie au milieu de son incessant élan narratif de récits parallèles et de plans enchevêtrés, l’Histoire est aux aguets : puissamment évocatrice, elle alimente une mosaïque de voix. Pourtant, le roman de Gustavo Faverón Patriau écorche l’Histoire, invoquant surtout sa face cachée, dans l’Amérique latine, les États-Unis et l’Europe du XXe siècle. Elle devient alors l’histoire intime d’hommes et de femmes, de victimes et de bourreaux, d’agents de la CIA et de guérilleros, en somme le récit horrifique des atrocités du nazisme, des ravages des dictatures de Stroessner, de Videla et de Pinochet, ou encore des abominations du Sentier Lumineux dans le Pérou de Fujimori. Mais, si les références historiques sont nombreuses, Les lieux souterrains n’en est pas moins une œuvre de fiction, qui se ramifie, suivant les tribulations de George, en une myriade d’autres histoires, étalées sur des décennies : récits d’érudits, d’espions, de soldats américains déployés en Yougoslavie, d’écrivains ou de poètes maudits, d’enfants maltraités, d’exilés, de disparus, de prisonniers anonymes, de survivants ou de morts oubliés, etc.
Tous, à leur façon, ont une quelconque relation avec la trame principale ; tous, à leur façon, sont tributaires de la pulsion de conter, de se raconter ou d’écrire ; tous sont un petit fragment d’une vérité diffuse et éparse, qui ne peut émerger qu’à la fin de l’enquête du narrateur ou de la lecture du roman. Cette fictionnalisation de l’Histoire n’est d’ailleurs pas innocente, car, non seulement elle propose une histoire souterraine de l’Amérique latine et de sa violence politique, mais elle brise aussi les récits officiels nationaux et réajuste ses relations historiques complexes avec l’Europe et le nord de l’Amérique. C’est ainsi que Les lieux souterrainspeuvent alors sonder les racines héréditaires des maux latino-américains et les cicatrices mal refermées de son XXe siècle.
Les lieux souterrains ne sont pas sans rappeler le roman total du Boom. Il n’est pas seulement une descente dans l’abîme de l’histoire d’une violence politique atavique ; il est aussi un entrelacs construit sur les secrets familiaux et les filiations fallacieuses. Les lieux souterrains est donc un authentique labyrinthe de galeries secrètes et souterraines, où Gustavo Faverón Patriau tire les fils d’un meurtre, prétexte pour nous entraîner dans un dédale d’époques, de noms de lieux ou de personnages innombrables. Les portes sont multiples et peuvent avoir la forme d’un patronyme, d’une référence à un roman, à une nouvelle, à un film ou à un tableau, portes multiformes parfois révélatrices, parfois sans issue. Le parcours tout entier, en apparence du moins, paraît quelquefois empreint de hasard, quelquefois de logique, souvent de folie, oscillant entre la haine la plus excessive et l’amour le plus pur.
Les apparences sont presque toujours trompeuses : que dire du narrateur presque invisible et fantomatique du début du roman, qui se révèle finalement, dans les dernières lignes, comme le seul protagoniste véritable de son propre récit-témoignage ? À son image, l’humanité apparaît comme égarée au milieu des tempêtes de l’Histoire dans les enchaînements a priori inévitables d’une tragédie, ou plutôt d’une tragicomédie. George, par exemple, fera tout ce qu’il peut pour donner un sens à son destin, mais le destin n’a de cesse de se moquer de lui, sans qu’il s’en rende compte. Dans ces conditions, la question centrale du mal reste insoluble et l’extirpation des démons ou des traumatismes de l’histoire, symbolisée dans Les lieux souterrains par le lieu commun de l’extraction de la pierre de folie ne peut en être que plus illusoire, ou finalement impossible.
Les lieux souterrains ne peuvent échapper à la grande lignée latino-américaine des romans de la violence. Mais au-delà de la présence tutélaire évidente de Roberto Bolaño et de son dernier grand roman 2666 (2004), une ombre d’influences renouvelées et hétéroclites plane sur l’écriture de Gustavo Faverón Patriau. Pedro Calderón de la Barca, Werner Herzog, William Shakespeare, Brueghel l’Ancien, Jorge Luis Borges, Jaime Saenz, Nathaniel Hawthorne, Jérôme Bosch ou encore Alejandra Pizarnik gratifient ainsi la littérature péruvienne d’une généalogie inédite et offrent des perspectives de nouveau ambitieuses à la littérature latino-américaine. L’écrivain péruvien les convoque tous dans un roman protéiforme aux thématiques multiples et impossibles à lister exhaustivement. En somme, Les lieux souterrains pourrait être un roman sur la littérature, l’histoire, la vengeance, la violence, la politique, l’identité, etc., mais c’est surtout un roman fascinant, une prolifération d’histoires, une chronique furieuse à travers les territoires encore mal explorés de la folie humaine. Paru le 27 août 2026 en librairie, Les lieux souterrains de Gustavo Faverón Patriau est disponible aux éditions Christian Bourgois.
Cédric JUGÉ
Les lieux souterrains de Gustavo Faverón Patriau, traduit de l’espagnol (Pérou) par Robert Amutio, Éditions Christian Bourgois, 704 p., 2026.


