Bolivie, Chili, Colombie, Cuba, Pérou : Radicalitées ignorées et pourtant déstabilisantes

Il est vrai que le sort du monde ne se joue pas à Bogota, La Paz, Lima, ou Santiago. Mais l’instabilité, où que ce soit, non ou mal gérée pousse ses métastases aux quatre coins du monde. Les traitements de choc, apanage du puissant, sont incertains. On voit à Ormuz combien les États-Unis se sont pris les pieds dans le tapis interventionniste. Le coup militaire gagnant du 3 janvier, une opération coup de poing au Venezuela a fonctionné. Mais pourrait-il se répéter en duplicata musclés de la Bolivie à la Colombie, de Cuba au Pérou, si les circonstances intérieures de ces pays venaient à se détériorer simultanément ?

Le président Donald Trump a fait le pari de la régulation unilatérale. Il a cassé les reins des organisations internationales. La paix en souffre. L’ONU tourne au ralenti. Elle se cherche un, une Secrétaire général/e.  Son responsable actuel multiplie les déclarations tombant dans l’oreille de distraits. L’UNASUR (Union des Nations d’Amérique du Sud), hier actif diplomatique ayant réglé plusieurs différents sud-américains, internes en Bolivie et bilatéraux entre Colombie et Venezuela, ne fait plus parler d’elle. Les BRICS ont perdu leur horizon, pris entre attraction étatsunienne pour certains des siens, le contre-coup de l’invasion ukrainienne par l’un de ses membres la Russie, les positionnements divergents de l’Inde et de la Chine.

Pendant ce temps-là, « l’arrière-cour » américaine que tente de reconstituer Donald Trump, se lézarde, au risque de retombées dommageables. La peur distillée par le locataire de la Maison Blanche paralyse tout le monde, y compris les douze gouvernements ayant choisi la soumission volontaire en adhérant le 7 mars dernier au « Bouclier des Amériques ». Le triomphalisme verbal et verbeux affiché par le Secrétaire d’Etat (ministre des Affaires étrangères) Marco Rubio, peine à masquer la détérioration de l’étranger proche de Miami.

La Bolivie, premier de ces champs de ruine, annoncée par ordre alphabétique, a sombré dans une crise « Gilets jaunes » dont on voit mal l’issue. Un ami de Donald Trump, Rodrigo Paz, a été élu président le 19 octobre 2025. « Nous avons fait une révolution sans un coup de feu », avait-il déclaré à un journaliste espagnol en janvier 2026. Effectivement peu après sa prise de fonction il avait supprimé les subventions sur l’essence, au nom de la vérité des prix. L’État avait-il ajouté doit fonctionner comme la société, de façon capitaliste. Début mai tous ceux qui pour vivre utilisent un camion, ou un véhicule à moteur, ont bloqué les routes. D’autres revendications ont alourdi la pression ainsi exercée sur le président. Le pays est paralysé. Il y a des morts. Aux abois et refusant de renoncer Rodrigo Paz a décrété l’état d’exception et autorisé l’intervention de l’armée.

Le Chili a élu un président d’extrême-droite pur sucre le 14 décembre 2025, José Antonio Kast. Bien né, il a été adoubé par les nostalgiques du dictateur Augusto Pinochet en raison d’antécédents familiaux sans équivoque. Mais il était attendu ailleurs, sur l’économie et le rejet des migrants. Cent jours après son entrée au Palais de La Moneda, le compte n’est pas au rendez-vous. Ses électeurs attendent toujours la prise de mesures boutant effectivement vénézuéliens et autres boliviens, haïtiens et péruviens du sol national. Or le Pérou a bouclé sa frontière. Plus personne ne passe. L’application de la tronçonneuse Javier Milei, revendiquée en économie dès son premier jour, s’est avérée plus compliquée que prévu. Certes il y eu l’annonce de baisses d’impôt sur les entreprises, et sur les donations, la suspension de mesures protectrices de l’environnement, pour faire sauter des obstacles à la croissance, la suppression comme à Buenos Aires de services publics de défense des autochtones, de programmes d’appui à l’identité de genre, à la culture, l’essence a augmenté. Mais cette scie budgétaire a fait peur. Et des manifestants ont depuis la fin mars pris la rue de façon musclée et répétée.

La Colombie est en élections présidentielles. Le pays est polarisé. Deux candidats disputent le deuxième tour, le 21 juin. À droite un extrémiste, Abelardo de la Espriella, à gauche Iván Cepeda. Chacun a fait plus de 40 % au premier tour. Les périphéries du pays souffrent, victimes de toutes sortes de groupes violents plus ou moins délinquants plus ou moins politisés, Clan del Golfo, ELN, scissions concurrentes des FARC. La politique brouillonne de paix totale voulue par le président Gustavo Petro, aujourd’hui en fin de mandat, a démobilisé les forces de l’ordre, sans intéresser les factions armées, plus actives que jamais. L’économie va plutôt bien, mais au prix d’un lourd déficit des finances publiques (7 % du PIB). La forte hausse du salaire minimum a certes rallié les plus défavorisés. Ils soutiennent le président Petro, et le candidat progressiste Ivan Cepeda. Mais la radicalisation de la campagne voulue par Abelardo de la Espriella, relevée comme un défi par Gustavo Petro, ne fait pas les affaires d’Ivan Cepeda. D’autant plus que Donald Trump, et à sa suite Marco Rubio, ont pris publiquement parti au lendemain du 31 mai, premier tour des présidentielles. « Félicitation », a déclaré le 2 juin Donald Trump, « au candidat présidentiel, le Tigre, Abelardo de la Espriella, pour sa première place au premier tour ». Dans un tel contexte la disparition des candidats de centres parallèle à la montée des haines croisées, sur fond de violences, interpelle sur les lendemains du 21 juin.

Cuba a le nez sous la ligne de flottaison. Les sanctions redoublées imposées par Donald Trump, ont plongé le pays dans une incertitude qui se vit au quotidien. L’électricité est coupée avec ses conséquences domestiques, plus de lumière, plus de réfrigérateur, l’essence se faisant rare, il n’y a quasiment plus de transport, des difficultés d’approvisionnement, la suspension des liaisons aériennes nécessaires au tourisme. De grandes chaines hôtelières canadienne et espagnoles, menacées par les États-Unis, se sont retirées. Cuba va peut-être cette fois-ci plier, d’autant plus que la pression pourrait se faire encore plus forte si Donald Trump n’arrive pas à sortir de sa guerre du Golfe dans les prochains mois. Mais le trophée éventuellement acquis pourrait se révéler à double tranchant. Qui dit Cuba à genoux, s’expose nécessairement à un afflux potentiel de migrants… vers le Nord, vers Miami.

Le Pérou, enfin, n’est pas en meilleure posture. Il s’est réveillé sonné, le 8 juin, au lendemain du deuxième tour des présidentielles. La polarisation qui avait imposé sa dynamique à la campagne n’a rien résolu. Le candidat arrivé en tête, Roberto Sanchez, gauche andine, l’a emporté avec 50,16 % des voix, contre 49,984 % à Keiko Fujimori, la candidate populiste de droite. Autant dire qu’il y a de la contestation dans l’air. Les résultats définitifs ne sont pas attendus, avant digestion d’innombrables contestations, sans doute vers la mi-juillet. Le déroulement agonistique du dépouillement à l’issue du premier tour, étalé sur plusieurs semaines, marqué par la démission forcée de l’état-major de l’ONPE (Oficina Nacional de Procesos Electorales/Bureau National des Processus Electoraux), n’augure rien de bon.

Bolivie, Chili, Colombie, Pérou, traversent de façon parallèle des moments difficiles. Le monde l’ignore, ou feint de ne rien voir. Il est vrai qu’il s’agit de Donald Trump. Et que les États-Unis se disent forts d’avoir reconstitué avec succès l’arrière-cour de leurs anciens. Mais cette poussée de fièvres régionales déstabilisatrices pourra-t-elle être contenue dans l’enclos de l’Amérique latine ? Donald Trump pourra-t-il le gérer au mieux des intérêts étatsuniens sans risque de contagions, et d’effets secondaires allant bien au-delà ?