Le pape Léon XIV a entamé dès ce samedi 6 juin son voyage en Espagne, d’une durée d’une semaine. Cette visite est inédite, puisqu’il s’agit de la première intervention du chef de de l’Eglise Catholique sur le sol espagnol depuis 2011, la dernière s’étant produite sous le pontificat de Benoît XVI. Cela engendre un questionnement plus large sur la place que peut occuper la papauté dans le débat public.
Un discours inédit devant les forces politiques majeures du pays.
Ces premiers jours du séjour papal en Espagne ont avant tout visé à défendre les valeurs humaines, et notamment les migrants. En effet, même si cela a été fait sous le prisme de la moralité religieuse, son discours du lundi 8 juin réalisé devant le Congrès espagnol n’en abordait pas moins des problématiques profondément politisées. Premièrement, un discours d’une figure religieuse devant une assemblée constituée des principales forces politiques du pays est assez irrégulier. Le Pape doit avant tout guider les catholiques dans la pratique de leur foi. Cependant, cela ne veut pas dire qu’il ne donne pas d’avis politiques : justement, tout sujet peut être abordé par le Pape lorsqu’il concerne ses fidèles et la manière dont ils doivent l’approcher.
Dans cette optique, Léon XIV s’est intéressé à la gestion de la crise migratoire au nom de la dignité humaine, plaidant pour une contextualisation et un effort de compréhension des migrants : « le principe universel de l’égale dignité de tous les êtres humains est gravement bafoué ». De la même manière, il n’a pas hésité à réaffirmer la liberté de conscience, de pensée et de religion. Alors, en ce qui concerne le régime démocratique, le pape tient une position ambivalente : s’il demande effectivement la défense des libertés, il reste nuancé, affirmant que « Cette dignité de la personne précède toute concession de l’État et ne peut être subordonnée à des consensus sociaux changeants ni aux aléas des majorités du moment ». Cette formulation, qui s’inscrit dans la continuité de la doctrine sociale de l’Église, peut être lue comme une tension avec le principe majoritaire lui-même. En outre, le pape a profité de ce discours pour développer une nouvelle fois son opposition au réarmement sur le plan international : cela fait écho aux critiques qu’il avait formulées en avril lors de la crise irano-américaine, à propos de la politique étrangère du président des Etats-Unis.
Au-delà de la figure papale, la religion peut être un instrument politique, d’autant que son interprétation est large. Ainsi, sur les questions de l’avortement et de l’euthanasie, le gouvernement socialiste est en désaccord avec l’autorité religieuse, mais il reste soutenu sur le plan migratoire, l’Espagne ayant récemment autorisé la naturalisation à grande échelle de 500 000 sans-papiers. De l’autre côté du prisme politique, Vox a pu instrumentaliser les valeurs catholiques, notamment le droit à la vie, mais ne peut qu’être en désaccord avec l’ouverture migratoire. Cela explique d’ailleurs le commentaire d’Abascal qui a affirmé que « Tout le monde sait faire la différence entre les discours et la politique concrète », avant de faire un rappel sur la politique migratoire de l’Etat du Vatican, « où l’entrée illégale est passible d’amendes et de prison ». Une manière d’ironiser sur les points de désaccord tout en ne disqualifiant pas tous les éléments de son discours, certains étant politiquement intéressants pour le parti d’extrême-droite.

Une visite en Catalogne
Le Pape est actuellement en Catalogne, pour une durée d’environ deux jours, du 9 au 11 juin. Hier, il a déjà eu l’occasion de se rendre à la cathédrale de Barcelone. Ce fut l’occasion pour lui de transmettre un message d’unité en alternant entre le catalan et l’espagnol. Cette première journée dans la communauté autonome a été saluée par le président de la Generalitat Salvador Illa. A son programme ce 10 juin, des étapes au centre pénitentiaire Brians 1, à l’abbaye de Montserrat, et à la paroisse de Sant Agustí. Pour clôturer la journée, il se rendra à la Sagrada Familia, évènement symboliquement chargé, où il bénira la tour centrale dont la construction a récemment été achevée, appelée “Tour de Jésus Christ”. Cette conclusion spirituelle garde une dimension politique, puisqu’elle a été au cœur de critiques de la part des indépendantistes catalans, qui souhaitaient que l’hommage religieux soit fait dans leur langue, et non en espagnol comme cela a été prévu par le Vatican.
Une figure spirituelle, une influence temporelle
Ainsi, le Pape exerce une influence politique, sans que la politique soit son objectif ou sa raison d’être. Il peut donner son opinion sur les régimes, les questions nationales et internationales, les choix des dirigeants…. Cela ouvre un questionnement plus large. Les catholiques d’Amérique Latine représentent 40% de l’ensemble des fidèles à l’échelle mondiale. Or, outre les gouvernements de droite radicale déjà établis au Chili, en Argentine ou au Salvador, on observe une présence accrue de cette tendance politique ailleurs dans la région, comme le montrent actuellement les élections en Colombie. Alors, Léon XIV se défend d’agir en dehors de sa mission pastorale. Ses prises de position sont formulées dans un cadre moral et religieux, non partisan. Mais leur résonance dans des sociétés catholiques en mutation, confrontées à des choix politiques structurants, est réelle et difficile à ignorer.
Elisa HAININ-MIRAILLET


