Javier Milei, president argentin : « Perseverare diabolicum ? »

Le manquement répété aux usages diplomatiques est la norme revendiquée par Javier Milei.  Elle a pourtant cette fois-ci mis dans l’embarras ses amis idéologiques des partis Vox et PP (Parti Populaire). Le cache-cache de Santiago Abascal[2], qui jusque-là, lui déroulait le tapis rouge des grandes occasions a surpris. Tout autant que le silence du responsable du PP, Alberto Nuñez Feijoo. Alors que le 30 septembre, le président français, Emmanuel Macron, en recevant Javier Milei au palais de l’Élysée, lui avait concédé un label international de bonne conduite.

Javier Milei, comme en d’autres occasions est venu à Madrid partager de façon provocatrice son credo avec les adeptes locaux de l’école économique libérale autrichienne. Il a « communié » un entre soi sectaire avec les fidèles espagnols de ce qui au-delà de l’économie s’apparente à une croyance. Ce réseau social, a célébré à l’occasion de la Xe Conférence internationale d’économie autrichienne, les vertus de l’anarcho-capitalisme dans la Bibliothèque Miguel de Cervantes, de l’université « Roi Juan Carlos ».  Un ami de toujours présidait à ces agapes, le professeur Jesus Huerta de Soto Ballester. 

Javier Milei compte-tenu de la dégradation de l’économie argentine avait, comme à Paris fin septembre, convié plusieurs personnages représentatifs de milieux d’affaire, invités à investir en Argentine : le vice-président de la Banque Santander, le président de KPMG Espagne, (agence de consultants), le président de Gestamp, (composants automobiles), la présidente de la Fondation Princesse des Asturies, institution financée par les grandes banques espagnoles et le groupe Masaveu. « Regardez vers le sud » leur a-t-il dit. « Regardez-nous pour investir, regardez-nous pour produire » (..) L’Argentine d’aujourd’hui a fait la démonstration que se battre contre la décadence donne des fruits ».

Comme il l’a déjà fait six fois auparavant, Javier Milei, a dédié son déplacement madrilène à ses amis d’extrême droite, actuellement en campagne électorale[3]. Ses soutiens internationaux l’ambassadeur de Donald Trump, Benjamin Leon Jr, et celui de Benjamin Netanyahou, Dana Erlich, étaient bien là pour l’écouter. Vox était représenté par un éventail choisi de parlementaires. Milei a été reçu avec tous les honneurs au siège de Disenso, fondation de Vox, à savoir, par Jorge Martin Frias, son directeur, et Ignacio Garriga, vice-président du parti d’extrême-droite. Mais, surprise, pour la première fois le président de Vox, Santiago Abascal s’est fait excuser. Il a échangé avec son « ami de toujours », Javier Milei, en visioconférence. Le PP, et son principal responsable, Alberto Nuñez Feijoo, étaient aux abonnés absents. Seule la « pasionaria » radicale du « Parti Populaire », présidente de la Communauté de Madrid, Isabel Ayuso, lui a ouvert les portes d’une annexe institutionnelle régionale. Il est vrai que les fenêtres du siège officiel de la Région de Madrid, Plaza del Sol, ouvrent en ce moment, sur le campement des mal-logés installé en soutien d’une grand-mère, Maricarmen, menacée d’expulsion par les fureurs spéculatives de l’immobilier.

Cet acte de missionnaire néo-libéral a été l’occasion pour le premier magistrat argentin d’invectiver et diaboliser, « étatistes », « socialistes », qui pour lui, sont des mécréants dangereux. Il n’a pas ménagé ses ardeurs oratoires vouant aux gémonies son « homologue », Pedro Sanchez, qu’il a qualifié, « de dictateur imprésentable ». A la veille des législatives anticipées du 29 novembre, il a vivement encouragé les électeurs espagnols, à « virer à coups de pied les socialistes ». Ce n’était pas la première fois. En 2024, à l’occasion d’une sauterie extrémiste organisée à Madrid par Vox et Santiago Abascal, il s’en était pris à Begoña Gomez, l’épouse de Pedro Sanchez, en termes ni diplomatiques, ni simplement respectueux. 

Refusant toute concession aux normes d’usage en diplomatie, bien que chef d’État, il parle en bouffon provocateur et irrespectueux. « Quand je viens en Espagne » a-t-il déclaré, « pas question d’aller voir un délinquant, un voleur comme Pedro Sanchez. Je ne vais pas me coudre les poches pour éviter d’être volé ». Comportement non exclusif, Javier Milei ayant depuis son accession à la présidence, agressé à plusieurs reprises le président brésilien, Luis Inacio Lula da Silva. Seuls échappent à ce comportement atypique ceux qui partagent tout ou partie de ses conceptions économiques libertariennes, ses voisins latino-américains, idéologiquement compatibles, le président des États-Unis, et, avec quelques bémols, le chef de l’État français.

Cette fois-ci, campagne électorale oblige, Pedro Sanchez et le PSOE, ont rendu coup pour coup. Le président du gouvernement espagnol a manifesté publiquement une appétence musicale argentine, en fredonnant l’un des thèmes les plus populaires de la chanteuse Mariana Lali Esposito, insultée par Javier Milei[4]. Le PSOE a déroulé sur sa façade un « dazibao » ironique épinglant un mauvais jeu de mots du président argentin superposant gauches idéologiques et gestes « gauches ». Le président espagnol, a conclu la polémique sur un « Feijoo, Abascal et Milei, sont dans la même équipe, celle des tronçonneurs »[5]. Précisant à l’intention des électeurs espagnols, et pourquoi pas argentins, « si être « gauche », « c’est augmenter les retraites, je suis gauche » ; « si augmenter le salaire minimum c’est être gauche, alors je suis gauche » ; « si donner plus de temps aux parents pour profiter de leurs enfants, c’est être gauche, alors je suis gauche ».

Au cours d’un rassemblement socialiste, à Burgos, le premier magistrat espagnol, a fait le commentaire suivant : « le président argentin est venu chez nous, et il leur a posé un problème. Feijoo et Abascal l’ont invité et maintenant ils ne savent plus quoi en faire ». 

La visioconférence d’Abascal, le silence de Feijoo, sont révélateurs d’un malaise. Le soutien qu’a prétendu leur apporter Javier Milei a choqué beaucoup d’Espagnols. Milei, pour les éditorialistes du quotidien El Pais, s’est livré en effet « à une attaque indigne qui n’a rien à voir avec les idées ». « Les leaders politiques espagnols, y compris le PP et Vox, devraient sans difficulté défendre les institutions » ont conclu les journalistes. Il y a quelques jours Jordan Bardella accompagnant à Ceuta Santiago Abascal, l’avait lui aussi embarrassé en signalant son intérêt pour un système de retraite par capitalisation, annonce non reprise par le chef de Vox, soucieux de ne pas heurter son électorat. 

Selon El Pais, le Parti Populaire et même Vox ont réduit la voilure de leurs contacts avec un « ami » à problèmes. Un dirigeant du Parti Populaire, selon le quotidien madrilène aurait déclaré « qu’heureusement il est venu le 21 octobre. S’il était venu la dernière semaine de campagne le scénario aurait été différent ».[6]