Javier Milei, paradoxes migratoires d’un national-libéraliste 

Qu’ils soient organisés par la Conférence d’action politique conservatrice, la CPAC nord-américaine, ou par le Foro Madrid de l’espagnol Vox. La patrie selon ce que l’on a pu y entendre doit veiller à protéger les siens de tout afflux étranger. La souveraineté nationale d’autre part n’est pas à vendre. Le décret d’urgence nécessaire (DNU) du 30 juillet 2026 adopté par les autorités argentines, est-on ne peut plus clair. Tout ressortissant étranger tentant d’entrer en Argentine, tout étranger tenant des propos hostiles, qu’ils soient écrits ou oraux, sera interdit de séjour., ou expulsé Le président Milei, a rappelé au siège de l’OCDE, le 30 septembre dernier, « le court-circuit créé par (..) le modèle socialiste (..)  (un) État toujours plus grand accompagné d’une « immigration sans contrôle encouragée par les États et les organisations supranationales à l’origine de l’anomie généralisée de tout le continent »[1].

Le locataire de la Casa rosada, l’Élysée local, a cela dit une conception élastique de l’intérêt national. Après avoir levé les lois régulant la possession de terres argentines par des étrangers, il a annoncé le 30 septembre à Paris, la mise en place d’une citoyenneté vénale. Quiconque dispose de la somme requise, 350 00 dollars peut désormais devenir argentin sans autre forme de procès. Pas de casier judiciaire vierge exigé, pas d’examen d’incompatibilité avec l’intérêt du pays, pas de filtre exigé par le DNU de juillet. Une seule exigence le paiement d’un péage. Ce péage acquitté toutes les barrières opposées par la Loi migratoire et la DNU aux autres postulants sont levées. Ce péage, comme signalé est de 350 000 dollars, soit au change actuel 312 000 euros. Variante acceptée, une souscription de 800 000 dollars d’un titre public argentin. Avec une offre spéciale famille à 500 000 dollars, pour un couple et deux enfants, mineurs tout de même.

Le nationalisme affiché en Amérique latine comme en Europe par les partis d’extrême droite en prend pour son grade. La patrie reste une valeur suprême, mais dans un sens qui en pervertit l’essence, celui de sa valeur boursière. En sont exclus les candidats les plus modestes, seuls sont admis avec mention les super riches. Les discours cocardiers de Milei, en conclut, un député radical argentin, Pablo Juliano, relèvent « du patriotisme de façade ». Ce tête à queue idéologique était, il est vrai dans l’air du temps respiré à Buenos Aires. L’Argentine est de notoriété revendiquée par ses dirigeants à vendre au meilleur disant. L’argentinité offerte aux bien dotés par Javier Milei, n’est pas le fruit du hasard. Elle est sortie du chapeau d’une semaine promotionnelle, organisée à Paris, l’Argentina Week, formule verbale tirée du jargon de la finance internationale. Faut-il en déduire que rien ne va plus au pays des gauchos gagné de haute lutte électorale par Javier Milei en 2023 ?

Le président argentin, de retour de Paris, s’est dit satisfait. Il aurait bien vendu l’attractivité argentine, comme on dit dans ces circonstances, engrangeant de gros investissements. La société minière anglo-suisse Glencore, a en effet confirmé un accord visant à développer au lieu-dit Agua Rica un gisement de cuivre au potentiel productif de 200 000 tonnes, pouvant générer un montant exporté de plus de deux milliards de dollars par an. Le groupe français Total a souscrit un contrat avec YPF et Essential Energy, prévoyant l’achat de combustibles « propres » pour l’aviation, produits dans une bioraffinerie à construire. Total a par ailleurs signalé son intérêt pour deux autres projets gaziers et pétroliers, l’un en Terre de Feu et l’autre dans la province de Neuquén. Par ailleurs a été dévoilé à Paris, la prochaine ratification d’une décision finale d’investissement gazier avec les pétroliers italien ENI et Émirati XRG. L’étatsunien Pan American Energy a pour sa part a rendu public ses projets pétroliers à Chubut, et le français ERAMET son intention d’accroître les capacités d’exploitation de son gisement de lithium dans le nord-argentin.

Il convient d’apporter des bémols à ces concessions sonnantes et trébuchantes. Un, elles relèvent toutes d’une législation d’exception, d’une fiscalité douce visant à capter des investisseurs étrangers, le Régime d’incitation aux Gros investissements (RIGI). Deux, ces projets concernent un seul secteur de l’économie argentine, l’extraction minière, gazière et pétrolière. Trois cette centralité exclusive masque la faiblesse quasi structurelle du modèle économique privilégié par les autorités argentines. Hors gaz, pétrole, minerais et quelques productions agricoles, tout ce qui pourrait apporter de la valeur ajoutée, les industries de transformation, bat de l’aile. 

De 2024 à 2026, selon un bureau d’études local, Politikon Chaco, Buenos Aires et sa banlieue, cœur traditionnel industriel de l’Argentine a perdu 25 000 emplois. Le bilan est identique dans l’intérieur du pays, en particulier dans les provinces à vocation transformatrice de Cordoba et Santa Fé[2].  Selon le Centre d’Économie Politique Argentine, le CEPA, de décembre 2023 à juin 2026, 31 342 entreprises, petites, moyennes et grandes, ont fermé boutique, soit 6 % du total. Cette réalité porteuse de chômage et de pauvreté alimente un malaise social chronique, et les doutes d’investisseurs potentiels. Ils limitent leurs engagements aux secteurs les plus rentables, bénéficiant qui plus est des avantages fiscaux et douaniers dits RIGI. En 2025 selon l’OCDE, le Brésil a engrangé plus de 76 milliards de dollars investis par des capitaux étrangers, le Mexique 40 … et l’Argentine … 3.

En dépit des lauriers que s’attribue Javier Milei, en dépit de ses critiques virulentes des pays « socialistes », et des Européens, l’Argentine est à la traîne, loin du Brésil « pétiste » et du Mexique « moreniste ». Au point de susciter le doute des milieux d’affaire. La grande banque suisse UBS a salué le succès du combat argentin « contre l’hyperinflation, via un ajustement fiscal et une dérégulation ». Mais UBS s’inquiète des conséquences sur l’emploi, la consommation intérieure et la situation sociale. Conclusion adressée aux investisseurs potentiels, « plus le temps passe, plus le coût politique de l’austérité s’accroît ». Ce Conseil a manifestement été écouté au vu de l’écoute et de l’attractivité minimale auprès des investisseurs étrangers accordée au fondamentaliste libertarien Javier Milei. 


[1] Discurso del Presidente Javier Milei en Argentina Week de Paris 2026. https://casarosada.gob.ar/slider-principal/51388-discurso-delpresidente, p. 17

[2] Dans Ambito Financiero, 9 octobre 2026