Archives quotidiennes :

6 septembre 2018

La franco-chilienne Anita Tijoux et son rap conscient qui fait du bien à l’Amérique latine

Dans la salle du théâtre municipal de Valparaíso, le 17 août dernier, le public était jeune, et féminin. Les places vendues étaient assises, la fosse comptait de nombreuses rangées de fauteuils rouges du plus bel effet. Mais un concert de hip-hop s’écoute rarement assis. Dans la fosse ou aux galeries de ce théâtre art déco des années 1930, les gens se pressaient contre la scène. Ici, un seul agent de sécurité interdit l’accès à l’escalier qui mène à la scène.

Photo : Radiozero

Six musiciens pour accompagner celle qui est sans doute la rappeuse la plus connue et la plus appréciée du Chili. Anita Tijoux, née à Lille de parents exilés à la suite du coup d’État de 1973, est aujourd’hui la figure de proue du hip-hop chilien et latino-américain, ayant conquis les scènes du monde entier.

Après avoir chanté avec le groupe Makiza (quatre albums au compteur), elle se lance en solo en 2007 et a depuis sorti quatre albums de hip-hop, et s’est récemment lancée dans un nouveau projet, le chant de boléro au sein de Roja y Negro.

Son hip-hop enragé frappe et fait danser. Les cuivres sont tour à tour jazzy, rythmique comme en funk ou mélodique, le guitariste passe avec aisance (et en changeant de guitare) du solo de rock au boléro. Car il ne s’agit pas que de hip-hop : Anita Tijoux, dans sa combinaison old school, rend aussi hommage au poète Victor Jara et chante quelques boléros.

Dans ces moments-là, on oublie presque le rap. Sa voix est claire, chaude, juste, avec des envolées soul qui donne la chair de poule. Lorsqu’elle rappe et donne la priorité au rythme, Anita Tijoux ne grime pas sa voix, ne la force pas. Elle rappe, mais avec naturel, sans auto-tune.

Une vraie star, adulée par son public qui reprend en chœur ses textes. Et quels textes ! Antipatriarca, Partir de Cero, Shock, Somos Sur… Côte à côte, les générations se côtoient et chantent ensemble, en particulier les femmes qui se retrouvent dans les textes anti-patriarcal. Aucun doute, Anita les réunit.

Et quand elle prend enfin le foulard vert du mouvement pro-avortement que lui tendait une petite fille sur les épaules de sa mère, une clameur s’élève. Quelques mots pour se redonner courage dans ce combat difficile, puis, le foulard autour du cou, Anita continue. Un peu plus tard, une étudiante monte sur scène, donne un flyer à la chanteuse avant d´être reconduite dans la fosse par la sécurité. Anita Tijoux l’appelle «cariño» et lit le tract au public : une réunion aura lieu dans la dernière université occupée par les mouvements féministes. Avec Anita Tijoux, la politique n’est pas que dans les textes.

Rai BENNO
Depuis Valparaíso

Le cinéaste mexicain Alfonso Cuarón au Festival Lumière à Lyon du 13 au 21 octobre 2018

Alors qu’il présente cet automne son nouveau film, le très attendu Roma, long métrage aux inspirations autobiographiques dans le Mexico du début des années 1970, Alfonso Cuarón, l’un des «co-fondateurs» du festival Lumière puisqu’il s’y rendit dès la première année, revient à l’occasion de sa dixième édition. Après l’hommage à Guillermo del Toro l’an dernier, c’est une nouvelle occasion de saluer l’extraordinaire génération du cinéma mexicain.

Photo : Festival Lumière

C’est en 2001 qu’Alfonso Cuarón s’est fait remarquer sur la scène internationale avec Y tu mamá también, avec Gael García Bernal et Diego Luna. Attaché au royaume de l’enfance et remarqué pour son adaptation du classique de la littérature britannique La Petite princesse en 1995, le cinéaste mexicain a aussi réalisé De grandes espérances (1998), ainsi qu’Harry Potter et le Prisonnier d’Azkaban (2004), film qui lui apporte la consécration internationale.

Toujours imprévisible, il s’est tourné vers des projets audacieux qui furent de grandes réussites, d’abord avec Les Fils de l’homme (2006) puis avec Gravity (2013). Ces deux films de science-fiction signent un tournant significatif dans sa carrière. C’est avec Gravity qu’il a obtenu l’Oscar du meilleur réalisateur ainsi que six autres récompenses.

Si son exploration de genres aux antipodes les uns des autres force l’admiration, c’est la capacité de Cuarón à décortiquer le rapport de l’Homme à un monde en crise, ainsi que sa façon d’exister coûte que coûte comme auteur, et comme mexicain, à l’intérieur du système de production désormais mondialisé, qui font de lui l’un des cinéastes les plus passionnants du moment. Avec un retour sur son travail, une master class et l’avant-première de son nouveau film, Roma, c’est une belle visite que propose le festival Lumière. Et une grande fierté de l’accueillir.

Tourné en 65mm et sublimé par un noir & blanc cristallin, Roma puise dans les souvenirs familiaux de Cuarón pour dépeindre la société mexicaine des années 1970 au cœur d’une capitale bouillonnante et à travers un formidable portrait de femmes. «Il s’agit du premier film dans lequel je peux complètement intégrer tout ce que je souhaite transmettre au cinéma. On y trouve plusieurs formes et couleurs d’émotions que je travaille depuis mes débuts comme réalisateur», confiait-il récemment au magazine IndieWire.

Le film a été sélectionné aux festivals de Venise, de Telluride, de Toronto et de New York. La présentation au festival Lumière constituera l’avant-première française. Également présent l’an dernier, Alfonso Cuarón avait présenté un film expérimental de 1964, La fórmula secreta de Rubén Gámez. «Et c’est à Lyon que je voulais présenter mon film au public français» nous a-t-il déclaré.

D’après le Festival Lumière

Porteños, Melingo, Macha et El Bloque Depresivo en concert à l’Opéra de Lyon en octobre

Le jeudi 18 octobre 2018 à 20 h à la grande salle de l’Opéra de Lyon se tiendra un concert underground entre Buenos Aires et Valparaiso, de port en port, avec Melingo, Macha et Bloque Depresivo et la participation spéciale du Quatuor Wassily. Une belle occasion de découvrir la culture des Porteños, habitants des ports et éternels voyageurs intérieurs, en présence d’artistes latino-américains cultes, dignes ambassadeurs mais aussi perpétuels rénovateurs de leurs cultures.

Photo : Opéra de Lyon

Que ce soit à Buenos Aires, Montevideo, Veracruz ou Valparaiso les grands ports d’Amérique latine ont toujours été des hauts lieux de rencontres où se brassent les rythmes et mélodies aux origines les plus variées – musiques que les musiciens de lupanars se sont traditionnellement empressés de réinterpréter à leur manière. C’est souvent ainsi que sont nés des styles nouveaux parfois appelés à devenir les musiques emblématiques de leurs ports respectifs, tels que le tango ou la cueca.

Porteños rend hommage à deux des plus grandes villes portuaires d’Amérique du Sud : Buenos Aires et Valparaiso. Deux villes où les habitants se reconnaissent officiellement comme porteños. Deux villes qui allient une fierté citadine à un goût public pour des musiques locales bigarrées d’imports.

Natif de Buenos Aires, Melingo est une sorte de poète cubiste du tango. Sa voix grave et rocailleuse rappelle plus Tom Waits que Carlos Gardel, et c’est peut-être justement pour ça qu’il est un des musiciens les plus à même de représenter la modernité d’un tango toujours urbain et toujours en évolution. Clarinettiste classique, puis guitariste chanteur de rock reconverti, Melingo a redécouvert le tango de sa ville natale il y a une quinzaine d’années. Au cours de ses cinq disques, il a réinventé un tango personnel nourri de l’histoire de Buenos Aires.

Bloque Depresivo est le nouveau groupe de Aldo Asenjo (aka MACHA) leader et chanteur du groupe culte chilien Chico Trujillo. Profondément ancré dans la culture de Valparaiso, le répertoire de Bloque Depresivo est nourri des classiques portuaires et des compositions de Macha qui expriment un désespoir réinterprété avec le Bonheur pervers des poètes dont partager la douleur est un sacerdoce. Valses, ballades et boléros se côtoient – pour le plaisir du public chilien qui ne semble pas connaître de plus grande joie que de pleurer sa douleur à tue‑tête.

D’après l’Opéra de Lyon
Pensez à réserver !

Tango et folklore d’Argentine au cœur du nouvel album d’Amando Risueño, Campo abierto

Deuxième album d’Amando Risueño, Campo abierto, qui sort le 7 septembre, réunit un répertoire de musiques d’Argentine, interprétées à la guitare et au chant. La zamba côtoie ainsi le tango, la valse et la milonga dans une douce harmonie, sortant des sentiers battus de la musique orchestrale traditionnelle. Amando Risueño sera en concert en France le samedi 20 octobre à 20 h 30 à l’Âne Vert Théâtre à Fontainebleau (77) et le dimanche 21 octobre, 17 h, à La Grange aux Dîmes à Carrières-sur-Seine (78).

Photo : Amando Risueño/Nuevo Mundo

Campo abierto est le titre éponyme d’une composition du guitariste, chanteur et poète argentin Atahualpa Yupanqui, dont le disque est profondément inspiré. Il évoque les grands espaces avec pour traduction «la grande plaine». En filigrane, il nous parle de la relation intime que l’homme noue avec son paysage. Campo abierto est une invitation à explorer notre propre rapport à la terre, à contempler nos paysages intérieurs et à porter notre regard au-delà des lignes d’horizon dans un hommage à l’insaisissable.

Guitariste chanteur interprète argentin, Amando Risueño se dédie aux musiques d’Amérique du Sud et tout particulièrement au tango et à la chanson du Río de la Plata (Argentine et Uruguay), région où il a vécu jusqu’en 2011. Il réside désormais en France. 

Amando étudie la guitare classique au Conservatoire national de musique Carlos López Buchardo de Buenos Aires dès l’âge de 11 ans. Il se consacre ensuite à la guitare jazz, puis se tourne vers le tango en suivant, notamment, les enseignements d’Anibal Arias à l’Academia nacional del tango de Buenos Aires. Mais son approche de ce genre musical se veut avant tout le fruit de rencontres et d’investigations personnelles. 

Si le cœur de son répertoire se concentre sur la tradition du tango canción, sa recherche artistique comprend également l’étude et l’interprétation d’autres musiques d’Amérique du Sud, comme la zamba, la chacarera, le carnavalito ou encore le candombe. 

Au fil des années, Amando donne des concerts dans des lieux aussi prestigieux que l’Academia nacional del tango à Buenos Aires, en parallèle de son travail de professeur de musique. Il participe à des collectifs, tels que «Barrio Once» et «Duo Vacs Ochoa» de 2005 à 2009 et joue sur scène avec le bandonéoniste argentin Marcelo Mercadante et le pianiste cubain Roberto Fonseca en 2012.

Des expériences qui le font naviguer entre les deux rives du Río de la Plata et s’envoler vers la Nouvelle-Zélande, le Canada, l’Espagne, la Grande-Bretagne et la France pour donner des concerts, participer à des festivals et mener des ateliers d’initiation et de perfectionnement à la musique tango.

Amando Risueño propose un univers intimiste et feutré. Ses concerts se déroulent avec simplicité tirant un fil rouge narratif plein de poésie et d’images, faisant émerger les paysages d’Argentine et d’Uruguay. Des étendues de la Pampa, aux montagnes des Andes, en passant par les rues de Buenos Aires, son répertoire est composé de musiques traditionnelles du Nord du pays, du Rio de la Plata, et parfois d’un peu plus loin.

D’après Nuevo Mundo

Cuba sur de bons rails pour une économie plus ouverte dans le secteur ferroviaire

Pour la première fois depuis soixante ans, Cuba ouvre son réseau de chemins de fer aux capitaux privés et étrangers. L’objectif ? Moderniser les infrastructures ferroviaires et renforcer ce secteur stratégique pour le développement du pays. L’État poursuit petit à petit sa transition vers l’ouverture du marché.

Photo : Héctor González/Cuba Debate

Cuba s’apprête à ouvrir son réseau de chemins de fer au secteur privé à partir du mois prochain, quand entreront en vigueur les nouvelles réglementations publiques. Fin août, le gouvernement cubain a en effet rendu public un décret visant à réformer le transport ferroviaire, principal moyen de transport terrestre sur l’île. Ce texte «propose que le chemin de fer puisse être exploité totalement ou en partie par un ou plusieurs opérateurs ferroviaires […] et il peut s’agir d’une personne ou d’une entité juridique, nationale ou étrangère», a expliqué le conseiller juridique du ministère des Transports, Edmundo Ronquillo, au journal officiel Granma.

L’objectif du gouvernement est de rénover des infrastructures vieillissantes afin d’augmenter les capacités de transport de voyageurs et surtout de marchandises. Ce nouvel axe stratégique fait partie d’une série de réformes déterminantes pour le développement économique et social du pays. Le secteur ferroviaire est en effet aujourd’hui à la peine. Alors qu’il avait fait la gloire de l’île au XIXe siècle lorsque les premières lignes ont été installées en 1837, neuf ans avant l’Espagne, le réseau de chemin de fer a décliné dans les années 1990 à la suite de l’effondrement de l’URSS qui soutenait financièrement l’État communiste. L’état des voies s’est ensuite progressivement dégradé avec l’obsolescence des équipements.

Aujourd’hui, le réseau compte 4500 kilomètres de voies, gérées par la Compagnie nationale des chemins de fer de Cuba (FCC), et près de 7000 autres kilomètres appartenant à des complexes agricoles et industriels de l’État pour le transport du sucre. Une partie de ce réseau n’est d’ailleurs plus utilisée, à la suite de la fermeture d’un grand nombre d’usines ces dix dernières années.

Ce nouveau décret a déjà été précédé par plusieurs projets de modernisation du réseau ferroviaire, prévus jusqu’en 2030 et qui doivent permettre de relancer ce secteur où travaillent 21 000 personnes. L’État a ainsi d’ores et déjà signé plusieurs contrats avec la Russie pour acheter des locomotives. En juillet, un accord de 40 millions d’euros a été signé avec la SNCF pour moderniser les ateliers de maintenance et remettre en état des locomotives et des wagons.

L’ouverture progressive du système ferroviaire au secteur privé témoigne en tout cas d’un changement d’époque. Depuis avril, le nouveau président Miguel Díaz-Canel est à la tête de l’État cubain, dirigé pendant plus de cinquante ans par la famille Castro, d’abord par Fidel (1959–2008) puis par son frère Raúl (2008–2018). Même si le Parti communiste de Cuba (PCC) reste l’unique parti politique, il s’agit d’un changement important puisque l’actuel président de 57 ans est né après la révolution cubaine de 1959 et ne fait donc pas partie des révolutionnaires «historiques».

«L’actualisation du modèle socialiste cubain» voulue par Raúl Castro pendant les dix ans de sa présidence a déjà introduit de nombreux changements, comme le rétablissement des relations diplomatiques avec les États-Unis en 2015, la création d’habilitations à la propriété privée et des autorisations par licences pour travailler à son compte. Le dernier décret sur les infrastructures ferroviaires prolonge ainsi les réformes économiques déjà menées. Un nouveau projet de Constitution devrait par ailleurs être voté par référendum le 24 février 2019 pour reconnaître le rôle du marché et de l’activité privée dans l’économie. Cuba avance donc à petit pas vers l’économie de marché, à défaut d’y aller bon train.

Gabriel VALLEJO

Macarena Valdés et Santiago Maldonado, morts pour avoir défendu les peuples indigènes

Être militant n’est pas sans risques en Argentine et au Chili. Macarena Valdés et Santiago Maldonado incarnent l’oppression subie par ceux qui défendent les communautés indigènes et l’environnement. Les voix s’élèvent de l’autre côté de l’Atlantique mais les crimes se perpétuent, ces deux portraits ne sont que deux exemples parmi tant d’autres. 

Photo : Resumen Latinoamericano

La région de Los Ríos (Région des Fleuves), terre de forêts, et de fleuves bien sûr, à 750 kilomètres au sud de Santiago, est l’une des régions où la population mapuche est très présente. Les Mapuches sont des indigènes du sud du Chili, et ils luttent aujourd’hui pour la sauvegarde de leur culture et de leur langue. Très souvent, cette défense de leur spécificité culturelle s’accompagne d’une lutte pour la sauvegarde de l’environnement. Toutefois, s’opposer aux grandes entreprises qui exploitent les ressources naturelles du Chili n’est pas sans risque.

Macarena Valdés le savait, mais ne l’acceptait pas. Cette jeune femme de 32 ans, qui faisait partie de la communauté mapuche installée à Panguipulli, a été retrouvée pendue le 22 août 2016 à son domicile. La police a conclu à un suicide. Mais pour les défenseurs de la communauté mapuche et pour les militants écologistes chiliens, cela ne fait aucun doute : Macarena Valdés a été assassinée à cause de son opposition à une centrale hydroélectrique.

L’entreprise RP Global, au travers du holding RP Global Chile Energías Renovables formé avec le groupe de distribution électrique Saesa, a en effet entrepris en 2015 la construction d’une centrale hydroélectrique sur la commune de Panguipulli, proche du hameau Tranguil où vivait Macarena Valdés, ainsi que son mari et leurs quatre enfants.

RP Global est une transnationale de l’énergie présente en France (où elle exploite quatre sites éoliens), au Portugal, en Allemagne, au Chili, au Pérou, et dans de nombreux autres pays dans le monde entier. Elle est active à la fois dans l’hydroélectrique, le solaire et l’éolien. Lors de la construction de cette centrale sur le Río Tranguil, l’entreprise est décidée à installer des câbles électriques à travers le terrain sur lequel vivait la famille Valdés.

À partir de ce moment-là, les choses se compliquent. La famille Valdés, et en particulier Macarena, s’oppose au projet et refuse que l’entreprise pénètre sur le terrain pour installer les câbles à haute tension. Le 1er août 2016, Macarena est à la tête d’une manifestation qui bloque l’accès au terrain jusqu’à ce que la gouverneure de Valdivia ordonne à l’entreprise de se retirer. La gouverneure accepte le même jour d’organiser une réunion avec les opposants au projet.

Cette réunion a lieu le 19 août et aborde des questions d’ordre général. La gouverneure annonce le report de sa décision, le temps de vérifier certains éléments. Le 21 août, un véhicule de l’entreprise arrive sur le terrain et deux hommes parlent à sa propriétaire, Mme Palnemilla. Ils lui demandent d’expulser la famille, ce qu’elle refuse. Les deux hommes lui auraient alors dit que «quelque chose de mauvais pourrait arriver à l’un d’entre [eux] s’[ils décidaient.] de rester». Le lendemain, Macarena Valdés est retrouvée pendue à son domicile.

Pour les communautés mapuches, il ne fait aucun doute que Macarena a été assassinée. Après que la police a conclu à un suicide, la communauté a entrepris ses propres recherches. Selon des expertises privées, des incohérences graves mettent en doute la version officielle : l’autopsie révèle que les cervicales de Macarena Valdès n’étaient pas cassées comme cela aurait été le cas si elle s’était suicidée. Par ailleurs, la propriétaire du terrain n’a pas pu relater à la police d’investigation les menaces qui ont été proférées le 21 août, les forces de l’ordre ayant refusé d’enregistrer sa plainte.

Au-delà du décès de Macarena Valdés, la communauté mapuche, dont le message est porté par Marcelino Collio, continue de dénoncer les agissements de l’entreprise. Le 23 août 2016, le lendemain de la mort de Macarena, l’entreprise pénètre une nouvelle fois sur le terrain, accompagnée des forces spéciales et de véhicules blindés. La communauté résiste une nouvelle fois et des violences éclatent entre la police et les manifestants, jusqu’à ce que les autorités locales ordonnent le retrait de l’entreprise et des forces de l’ordre. Malgré tout, l’entreprise revient à la charge le 13 octobre de la même année, toujours accompagnée de la police et de véhicules blindés. Cette fois, ils réussissent à installer les câbles électriques.

La communauté et l’Observatoire latino-américain des conflits environnementaux continuent de dénoncer ce projet, qui viole la Convention 169 relative aux peuples indigènes et tribaux de l’Organisation internationale du travail pourtant signée par le Chili. Cette convention rend obligatoire la consultation des populations locales en cas de tels projets. De plus, il semble que ce projet viole les restrictions édictées par le Service national de tourisme qui protège cette zone. Par ailleurs, la centrale affecte huit kilomètres du fleuve contre les deux initialement prévus et autorisés, et n’a pas fait l’objet d’une étude d’impact sur l’environnement, en plus d’avoir dévié le cours du fleuve de 200 mètres environ. Enfin, RP Global a installé illégalement la salle des machines sur un terrain appartenant à une famille de la communauté.

Par-delà les sommets enneigés des Andes, les communautés mapuches argentines sont elles aussi en lutte. Le plus grand propriétaire terrien d’Argentine est le groupe italien Benetton, que l’on ne présente plus. Dans la province Chubut, la communauté Pu Lof occupe donc un terrain revendiqué par le groupe Benetton depuis 2015. En 2017, lors d’une intervention de la gendarmerie argentine, le militant Santiago Maldonado disparaît. Son corps est retrouvé noyé 78 jours plus tard, comme vous le racontait Espaces Latinos le 27 octobre dernier.

En novembre, c’est au tour de la communauté Lof Lafken Winkul Mapu, qui occupe une terre dans la province du Río Negro, d´être victime de la répression. La police fédérale intervient sur l’ordre d’un juge pour déloger les occupants d’une parcelle, puis recherche les Mapuches qui se sont réfugiés dans la montagne. Le groupe Albatros explique avoir alors essuyé des tirs de gros calibre. Ils ont riposté. Quelques minutes plus tard, Rafael Nahuel redescend la colline, soutenu par deux camarades. Il meurt en quelques minutes, les intestins et le foie perforés par une balle venant de derrière lui.

À ce jour, la centrale de Tranguil continue de fonctionner. Les gouvernements chilien et argentin continuent d’enfreindre la Convention 169 de l’OIT qu’ils ont ratifiée. Les conflits environnementaux se multiplient au Chili, en Argentine, mais également dans d’autres pays du continent. Et des militants écologistes sont assassinés, de Mexico à la Terre de feu. En 2016, selon Global Witness, ils furent 200 à être assassinés en défendant l’environnement dans le monde, dont 120 en Amérique latine. Macarena Valdés n’apparaît pas dans cette liste. Le rapport de l’ONG concernant l’année 2017 n’a pas encore été publié. Combien de militants latino-américains figureront sur cette liste ?

Rai BENNO
Depuis Santiago du Chili

Le cercle se resserre autour de l’ex-présidente de l’Argentine, Cristina Kirchner

Depuis l’année dernière, plusieurs ex-fonctionnaires du gouvernement kirchneriste, ou membres du clan Kirchner, ont été emprisonnés à cause de différents cas de corruption. La révélation du contenu des «cahiers de la corruption» a provoqué un nouveau scandale qui éclabousse l’ancienne présidente, et actuellement sénatrice, Cristina Kirchner.

Photo : Infobae

L’exemple le plus éclatant est celui d’Amado Boudou, l’ex-vice-président de Cristina Kirchner (2011-2015), qui a été reconnu coupable d’avoir participé à un plan de sauvetage d’une entreprise imprimant des billets de banque alors qu’il était ministre de l’Économie (2009-2011). Placé en prison préventive depuis 2017, il a été condamné le 7 août à presque six ans de prison, déclaré inéligible à vie et immédiatement incarcéré.

Dans le même temps, los cuadernos de las coimas («les cahiers des pots-de-vin») ont livré des informations compromettant sérieusement des dizaines d’ex-fonctionnaires et chefs d’entreprises de l’ère Kirchner. Les écrits recensent les pots-de-vin «acheminés directement au domicile de Cristina Kirchner ou aux ministères». Ces cahiers d’écoliers à petits carreaux appartenaient au chauffeur de Roberto Baratta, le bras droit de l’ex-ministre de la Planification, Julio de Vido, arrêté en novembre 2017.

Ce chauffeur, nommé Oscar Centeno, a noté avec luxe de détails les livraisons d’argent réalisées pendant dix ans (entre 2005 et 2015) à «une trentaine de domiciles». «Quand, combien, où se passait le retrait, qui payait et à qui l’argent dans les sacs était destiné, sachant que ces sacs finissaient parfois au domicile particulier du couple Kirchner ou au Palais présidentiel.» Selon les estimations, ces versements occultes atteindraient pas moins de 140 millions de d’euros.

Ces révélations sont le fruit d’une enquête initiée l’année dernière par le journal La Nación. Elle a abouti à l’arrestation d’une douzaine d’anciens fonctionnaires et d’hommes d’affaires, parmi lesquels Roberto Baratta. Selon le journal, «les cahiers des pots-de-vin» ont livré à la justice «un matériel inestimable pour pénétrer les profondeurs d’un système de corruption qui s’est répandu avec la force destructrice des métastases».

Le mercredi 22 août, le Sénat argentin avait approuvé à l’unanimité la réalisation de perquisitions aux domiciles de Cristina Kirchner. À la suite du levé partiel de l’immunité parlementaire dont elle bénéficie en tant que sénatrice, la police a mené des perquisitions dans deux des propriétés de l’ancienne présidente, notamment dans son appartement de 250 m2 situé dans le quartier chic de Recoleta, à Buenos Aires. La police s’est également rendue dans un couvent près de la capitale, le même que nous avons déjà cité dans un article précèdent, où Julio López, vice-ministre de la Planification de Mme Kirchner de 2003 à 2015, avait été filmé en 2016 en train de dissimuler des sacs contenant 9 millions de dollars en liquide.

Avec ces perquisitions, la justice cherche à déterminer si Nestor Kirchner et sa veuve étaient à la tête d’une «association de malfaiteurs». Les soupçons des juges se trouvent confortés par les nombreux témoignages qui accusent directement l’ancien pouvoir. En première ligne, Carlos Wagner, l’ex-président de la Chambre argentine de la construction déjà éclaboussé par l’opération «Lava Jato» («Lavage express»), la plus grande affaire de corruption de l’histoire du Brésil. Mis en cause, il a évoqué devant la justice argentine «un système de cartellisation» mis en place par l’ex-président Nestor Kirchner (2003-2007), décédé en 2010, puis repris par son épouse Cristina (2007-2015). Devant le procureur Stornelle, il a également précisé que tout était contrôlé par Julio de Vido, le ministre de la Planification kirchneriste.

«Le système de corruption Kirchner a déjà été mis en évidence, cette affaire vient confirmer la matrice de la corruption. Et que les hautes sphères du pouvoir avaient établi des mécanismes, un engrenage pour une corruption gigantesque », a déclaré à l’Agence France-Presse Leandro Despouy, ex-président de la Cour des comptes. Un autre témoignage, révélé par un avocat d’affaires à l’AFP, donne plus de détails : «Du temps de Kirchner, si tu voulais faire du business avec l’État, tu n’avais pas le choix, il fallait verser 15%, puis c’est passé à 30%, de pots-de-vin. »

De son côté, Angelo Calcaterra, cousin de l’actuel président Mauricio Macri et propriétaire de l’entreprise de construction Lepsa, s’est présenté librement devant Claudio Bonadio, le juge chargé d’élucider le «réseau des pots-de-vin». Il n’a pas été arrêté mais, en tant qu’«imputé collaborateur» (son nom figure dans les cahiers de Centeno et parmi les 38 accusés de l’affaire), il a déclaré avoir reçu des pressions de la part de fonctionnaires kirchneristes lors des campagnes présidentielles, en 2013 et 2015, pour qu’il apporte de l’argent. Angelo Calcaterra a également admis avoir payé des pots-de-vin aux fonctionnaires des deux gouvernements de Cristina Kirchner (2007-2015).

Cette nouvelle affaire qui frappe les Argentins rappelle que les condamnations ou accusations de corruption s’abattent sur l’administration Kirchner depuis son départ du pouvoir. Les nombreuses enquêtes visant l’ancienne présidente argentine forment un volumineux dossier dans la cause pour «blanchiment d’argent et enrichissement illicite», rebaptisée «la route de l’argent K» (pour Kirchner). Dans la même cause, le Centre d’information judiciaire (CJI) enquête sur des «irrégularités dans l’attribution de marchés publics dans la province de Santa Cruz», fief des Kirchner depuis les années 1990, aujourd’hui en banqueroute et gouvernée par la sœur de l’ex-président feu Nestor Kirchner.

En réaction à ces accusations, Cristina Kirchner a dénoncé un «grand spectacle sans fondement» («un cirque» selon son avocat) orchestré par le président Mauricio Macri. Ces déclarations mettant en doute l’impartialité de la justice ont fait réagir la responsable de l’agence gouvernementale anti-corruption : «c’est un fait historique en Argentine que la corruption soit jugée. Il y a une justice en Argentine et elle agit en toute liberté.» «Ce n’est pas en me mettant en prison que le pays sera plus gouvernable », a poursuivi l’ex-présidente, faisant allusion à la crise économique dans laquelle s’enfonce l’Argentine, conséquence en grande partie de l’irresponsable, et désormais corrompue jusqu’à la moelle, politique populiste menée pendant douze ans par le kirchnerisme.

En effet, aujourd’hui, pour rétablir la confiance des investisseurs, le peuple argentin doit faire face à une féroce réduction des dépenses publiques, à la suppression de ministères, à l’augmentation des impôts afin de réduire un déficit budgétaire que les gouvernements de Nestor Kirchner puis de son épouse Cristina (2003-2015) finançaient par l’émission monétaire et les subventions. Ce n’est peut-être pas pour rien si Amado Boudou, cité plus haut, a été reconnu coupable d’avoir participé à un plan de sauvetage d’une entreprise imprimant des billets de banque alors qu’il était ministre de l’Économie !

C’est dans ce contexte, qui rappelle curieusement la grave crise de l’année 2001, justement après l’ère de Carlos Menem, autre populiste très controversé jugé coupable de vente d’armes et qui siège également au Sénat protégé par l’immunité parlementaire, que Cristina Kirchner peut compter encore avec le soutien de 30% de la population. Ce sont ceux qui gardent le souvenir de la main qui donne, tandis que de nombreuses manifestations de ceux qui ont toujours soupçonné ce que l’autre main cachait dans l’obscurité réclament que l’ex-présidente «rende l’argent».

Eduardo UGOLINI

Lire l’aricle publié le 24 novembre 2017 ici

Vers les élections présidentielles brésiliennes : entre black-out et vote blanc le 7 octobre prochain

Cohérents avec eux-mêmes, les juges brésiliens ont exclu le 31 août le favori, Lula, de la course électorale présidentielle. Cohérents avec eux-mêmes, ils ont libéré de toute poursuite José Serra, ex-ministre des Affaires étrangères du président Temer. Double décision conforme avec la destitution de la présidente Dilma Rousseff en 2016 et les condamnations sélectives prononcées pour corruption depuis cette date. Lula, Dilma Rousseff, sont membres du Parti des travailleurs. José Serra est adhérent du parti libéral, PSDB.

Photo : teleSUR

Le Brésil vit depuis deux ans à l’heure d’un coup d’État judiciaire, médiatique et parlementaire. Les initiateurs de cette rupture institutionnelle sans violences physiques entendaient changer de politique économique et sociale. Ce qui est aujourd’hui en bonne voie. Le Brésil est rentré dans le rang de la «normalité». Il n’aspire plus à jouer un rôle émancipateur, pas plus à l’intérieur de ses frontières qu’à l’extérieur. Les pauvres ont retrouvé la place qui était la leur, dans la rue. Le pétrole du plateau maritime devait abonder les budgets sociaux. Il a été ouvert au capital international. Etc.

Juges, grande presse et parlementaires ont combiné leurs efforts pour mettre hors-jeu le PT et son chef historique, Lula da Silva. Il n’est pas question de suspendre une telle opération, à cinq semaines de son terme : des élections sur mesure, censées légitimer a posteriori les putschistes en costumes croisés. Quelles que soient les réserves signalées par le Comité des droits de l’homme des Nations unies ou les personnalités politiques progressistes internationales qui ont appelé la justice brésilienne à retrouver l’esprit des lois.

Il y a malgré tout un «hic». Les auteurs de ce coup fourré démocratique n’ont pas de candidat présentable. Le premier rôle occupé par Lula a bien été libéré par une justice complice. Mais la place de favori est désormais occupée par un postulant d’extrême droite, entouré de militaires nostalgiques de la dictature des années 1970 et oint par diverses églises évangélistes pentecôtistes. La presse officielle fait feu de tout bois contre Jair Bolsonaro, cet empêcheur de tourner en rond. Elle essaie de faire «mousser» la crédibilité de Geraldo Alckmin, PSDB en service électoral présidentiel, voire de Marina Silva, évangéliste de repli. Rien n’y fait.

À défaut, les médias et les industries culturelles s’agitent pour décourager le vote des électeurs réticents. En validant à longueur de colonnes et d’antenne l’impartialité d’une justice prise en défaut d’impartialité et donc le caractère incongru d’une candidature Lula, condamné pour corruption. En lançant des films et pièces de théâtre mettant le monde politique dans le même sac. Tous pareils, pourquoi dans ces conditions se déplacer pour voter ?

Il y a bien des contre-feux au vote blanc et aux fausses nouvelles. Dans ce pays très religieux, les catholiques progressistes se sont mobilisés. Les gens modestes n’arrivent pas à avaler les discours de TV Globo. Les mesures anti-sociales adoptées par le gouvernement de fait depuis deux ans ne passent pas. Les plus pauvres, la communauté noire, majoritaires, sont les plus forts soutiens de l’ex-président Lula. Il est vrai que les deux tiers des 60 000 victimes d’homicides en 2017 étaient des jeunes noirs. Les Rencontres cinématographiques afro-brésiliennes de Rio organisées en ce moment ont été dédiées à Lula, Lula libre.

Le quotidien O Globo, journal de Rio, a fait silence et black-out sur cet événement politico-cinématographique. Question à ce jour sans réponse : ce mur du silence et des black-out suffira-t-il à pousser le candidat de «l’élite» financière du Brésil vers une hypothétique victoire ?

Jean-Jacques KOURLIANDSKY

 

Dernières informations : Alors que le candidat favori des sondages Lula da Silva se retrouve en prison, un nouveau fait marquant vient perturber la campagne présidentielle au Brésil : le candidat d’extrême droite Jair Bolsonaro a en effet été victime d’une attaque au couteau dans un bain de foule ce jeudi 6 septembre, sans que ses jours ne soient en danger malgré la gravité de la blessure. La classe politique, de gauche comme de droite, a en tout cas unanimement condamné cette attaque. Cet événement pourrait marquer un tournant dans cette campagne, au ton de plus en plus agressif, et polariser encore davantage les militants de Bolsonaro contre les militants du PT.

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