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3 décembre 2015

Rafael Correa, Docteur Honoris Causa à Lyon

Ce mercredi 2 décembre, l’Université Claude-Bernard de Lyon a décerné au président Rafael Correa, le titre de Docteur Honoris Causa dans une salle archicomble du campus de la Doua. Voici son discours de remerciements, que nous a transmis le service de presse de la présidence de la République de l’Équateur.

Je voudrais d’abord exprimer toute ma solidarité avec le peuple français, et plus particulièrement avec les familles des victimes innocentes du vendredi 13 novembre à Paris. La blessure de la France est une blessure à toute l’humanité, mais la liberté, l’égalité et la fraternité vont vaincre le terrorisme. Je vous apporte les salutations de l’Équateur, le pays méga-divers le plus compact du monde. Par sa situation géographique, sur la latitude zéro, l’Équateur est l’écocentre de la planète.

L’Équateur aime la vie, et notre Constitution nous engage profondément à prendre soin de notre maison commune, puisque c’est la première Constitution dans l’histoire de l’humanité qui octroie des droits à la nature. Nous avons dit clairement dans la COP21 que rien ne justifie que nous ayons des tribunaux internationaux pour protéger les investissements, pour forcer les pays à payer des dettes financières, et non pas pour protéger la nature. Ce n’est que la perverse logique de “privatiser les bénéfices et socialiser les pertes”, mais la planète ne peux plus le supporter.

C’est pour cela que nous avons proposé la création de la Cour Internationale de Justice Environnementale, qui devrait punir tous les attentats contre les droits de la nature et établir des obligations concernant la dette écologique et la consommation de biens environnementaux. Nos propositions peuvent se résumer en une phrase magique : justice environnementale. Mais comme Thrasymache disait il y a plus de deux mille ans dans son dialogue avec Socrate, “la justice n’est que l’intérêt du plus fort”.

LE DÉVELOPPEMENT EN TANT QUE PROCESSUS POLITIQUE

Chers amis :Le développement est à la base un problème politique. Le point de départ, la question clé c’est de savoir qui commande dans une société : les élites ou la grande majorité du peuple, le capital ou les êtres humains, le marché ou la société. Les institutions, les politiques et les programmes d’un pays dépendent de qui détient le pouvoir, l’Amérique Latine a été historiquement dominée par des élites. Nous nous appelons un continent de paix, mais l’insultante opulence de quelques-uns, aux côtés de la plus intolérable pauvreté, sont des balles quotidiennes contre la dignité humaine. Voilà l’essence de la Révolution citoyenne: le changement dans les relations de pouvoir en faveur de la grande majorité du peuple.

Grace à ce changement fait au moyen de processus profondément démocratiques, nous sommes un des pays en Amérique latine qui a le plus réduit l’inégalité et la pauvreté. Selon la Commission économique pour l’Amérique latine des Nations Unies, nous sommes passés d’être un des trois pays les plus inégaux du continent, à un des trois pays les plus égalitaires.  La pauvreté est tombée de 37,6 à 22,3 %, et l’extrême pauvreté—pour la première fois dans l’histoire— se place en moins de deux chiffres, ayant descendu de 16,5 à 7,4 %. Après avoir eu sept présidents en 10 ans, aujourd’hui, l’Équateur est une des démocraties les plus stables du continent. C’est ce qu’on appelle le “miracle équatorien”, bien que, quand on parle de développement il n’y a pas de miracles. Ces impressionnantes réussites sont la conséquence surtout du changement dans les relations du pouvoir. Aujourd’hui en Équateur, malgré tous nos problèmes, c’est le peuple équatorien qui commande.

TITRE DE DOCTEUR HONORIS CAUSA

Chers amis : Le titre de docteur honoris causa que me décerne l’Université Claude-Bernard – Lyon 1 met en relief la qualité et la constance de nos investissements dans le domaine des sciences, la santé, l‘éducation supérieure et la recherche.

Les êtres humains ne sont pas seulement un instrument de production, ils sont la fin même de la production. Nous visons l’éducation et la santé comme des droits de l’homme, et non pas comme des instruments de productivité, mais évidemment ils ont aussi d’importantes implications en termes des capacités de génération de richesse et de progrès. En valeurs absolues, l’Équateur investit 4,3 fois plus en éducation qu’avant notre gouvernement. Dans le secteur santé nous investissons 4,5 fois plus.

Avec la Révolution citoyenne, l’Equateur a décidé de baser son économie sur la seule ressource inépuisable : le talent humain. C’est pour cela que l’éducation supérieure a été une préoccupation centrale de notre Gouvernement, et au fil de ces dernières années nous avons augmenté à 2 % les allocations budgétaires pour le secteur, plus du double de la moyenne de l’Amérique latine (0,8 %), et même au-dessus de la moyenne des pays de l’OCDE (1,7 %). En même temps qu’on a amélioré la qualité, nous avons doublé le nombre d’étudiants universitaires provenant des secteurs les plus pauvres de la société et des populations historiquement exclues, surtout les indigènes et les afro équatoriens.

Nous avons plus de 10 000 jeunes talentueux qui font des études dans des universités étrangères grâce au programme de bourses mis en place par le gouvernement. Nous avons créé 4 nouvelles universités publiques —et donc gratuites—de niveau mondial dans des domaines clé pour notre développement : sciences dures, connaissances bio, formation d’enseignants, et arts.

LE SOCIALISME DU 21e SIÈCLE

Chers amis : Il y a un principe qui dit “Là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur”. Soyez surs que mon trésor n’est pas le pouvoir, mais le service. Avoir un pays sans misère, mais aussi sans des luxurieux gaspillages. Un pays qui supère la culture de l’indifférence, ou il n’y ait plus les jetables de la société, où l’on travaille pour les enfants de tous, et ainsi, unis, parvenir au bien vivre, le “sumak kawsay” de nos peuples ancestraux. Le bien commun est la raison d’être de l’autorité politique. C’est ce bien commun que nous avons essayé de construire en Équateur depuis il y a presque neuf ans.

Mon rêve a toujours été de travailler pour mon pays, un des plus injustes du monde. La vie m’a donné l’opportunité non seulement de travailler, mais d’être à la tête d’un processus de changement historique. L’Équateur n’a pas vécu une époque de changements, mais un véritable changement d’époque. Malgré des années de rigoureuse préparation académique et maintenant une vaste expérience politique, j’ai encore beaucoup plus de questions que de réponses, mais je peux quand même partager quelques convictions avec vous.

Je suis de plus en plus convaincu que, plutôt qu‘une science, l’économie est un ensemble d’instruments pour résoudre des problèmes, et que souvent la soi-disant théorie économique, est tout au plus l’opinion dominante, et même une idéologie déguisée en science, comme c’est le cas du Consensus de Washington et le néolibéralisme. Je crois aux sociétés avec marché, mais non pas aux sociétés de marché, où les vies, les personnes et la société elle-même ne deviennent qu’une marchandise de plus.

Je ne partage pas une mondialisation qui essaie de créer un marché global, et non pas une société globale ; une mondialisation qui ne cherche pas a créer des citoyens du monde, mais seulement des consommateurs mondiaux, et qui, sans d’adéquats mécanismes de control et de gouvernance, peut dévaster des pays. Je ne comprends pas comment les pays riches pourront justifier éthiquement aux futures générations la recherche de plus en plus de mobilité pour les marchandises et les capitaux, en même temps qu’ils punissent et même criminalisent chaque fois davantage et avec plus de force la mobilité humaine.  La solution n’est pas plus de frontières : c’est la solidarité, c’est l’humanité, et la création de conditions de prospérité et de paix pour le monde entier.

Je crois fermement au pouvoir transformateur de la science et la technologie. Même plus, je dépose dans ce pouvoir, dans cette science et dans cette technologie une grande partie de mon espoir dans l’avenir de la planète, dans la soutenabilité de notre mode de vie, dans la possibilité de parvenir au Bien Vivre pour toute l’humanité.

Depuis longtemps je pense que tout essai de synthétiser en principes et lois simplistes —que ce soient le matérialisme dialectique ou l’égoïsme rational— des processus si complexes comme l’avancement des sociétés humaines, est condamné à l’échec. Et je suis aussi convaincu que les avancées scientifiques et technologiques peuvent générer beaucoup plus de bien-être et devenir un de plus grands moteurs des changements sociaux, plus que la lutte de classes ou la recherche du gain individuel.

Je crois que l’ordre mondial n’est pas seulement injuste ; il est immoral. Tout est en fonction du plus puissant et les doubles standards sont répandus partout : les biens environnementaux produits par les pays pauvres doivent être gratuits ; les biens publics produits par les pays hégémoniques, comme les connaissances, la science et la technologie, doivent être payants.

Je pense que la meilleure façon de faire face à cet ordre mondial injuste est avec l’unité de nos peuples. Nous ne pouvons plus ajourner la construction de la Grande Patrie latino-américaine. Peut-être les européens devront expliquer à leurs enfants pourquoi ils se sont unis, mais nous devrons expliquer aux nôtres pourquoi nous avons tardé tant pour le faire.

Je crois que le plus grand impératif éthique de l’humanité est de combattre la pauvreté qui, pour la première fois dans l’histoire, n’est pas le résultat de la pénurie de ressources, mais de systèmes pervers.

Je crois à la liberté individuelle, mais il ne peut pas avoir de véritable liberté sans justice. Même plus, dans des régions si inéquitables comme l’Amérique Latine, seulement à travers la justice nous pourrons atteindre la véritable liberté. Tandis que pour les néolibéraux la liberté c’est la non-intervention, pour nous, c’est la non-domination.

Je crois au pouvoir de l’utopie ; comme disait mon bon ami Eduardo Galeano, l’écrivain uruguayen récemment décédé : Pour autant que je chemine, jamais je ne l’atteindrai. A quoi sert-elle ? Elle sert à cela : cheminer. Tout cela nous a mené à générer depuis le sud ce qu’on appelle le “Socialisme du 21ème siècle” qui, sans prétendre avoir toutes les réponses, est notre réponse aux systèmes exclusifs, spéculatifs, responsables d’avoir mené l’humanité vers une crise civilisatrice et la destruction de l’environnement.

REMERCIEMENT

Chers amis : C’est la première fois que cette université décerne le titre de docteur honoris causa à une personnalité politique étrangère. Je me suis donc dépêché à l’accepter, avant qu’ils ne se rendent compte de leur erreur. C’est un honneur de le recevoir dans une ville comme Lyon, la première capitale de la Gaule, le lieu des soulèvements des ouvriers aux années 1830, le centre de la résistance française pendant la deuxième guerre mondiale, une ville universitaire. Je reçois le titre de Docteur Honoris Causa que vous avez bien voulu me décerner au nom de ceux qui le méritent vraiment : nos étudiants, l’espoir de la Patrie, nos ouvriers, nos migrants héroïques. Je le reçois au nom du peuple équatorien.

Merci beaucoup.

Rafael CORREA

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