DU 2 AU 22 NOVEMBRE 2015 - 14ème édition

Belles Latinas 2015

Left aligned image Raúl Zurita : une vie faite poésie

Raúl Zurita (1950) est un poète chilien de renommée internationale, invité dans de nombreux festivals et récitals poétiques au Chili comme à l’étranger. Ingénieur de formation – il a suivi des études d’Ingénierie Civile à l’Université Federico Santa María de Valparaíso -, lauréat du Prix National de Littérature au Chili en 2000, il a publié, entre autres, Purgatorio (1979), Anteparaíso (1982), Canto a su amor desaparecido (1985), La vida nueva (1994), Poemas militantes (2000), Sobre el amor, el sufrimiento y el nuevo milenio (essai, 2000), INRI (2003), Los países muertos (2006), In memoriam et Las ciudades de agua (2007), Zurita (2011) ainsi qu’un récit autobiographique, El día más blanco (1999, réédité en 2015) et la traduction d’Hamlet en espagnol (2014).Son incarcération et les tortures qu’il a subies dans le navire Maipo de la Marine chilienne au début de la dictature de Pinochet ainsi que le traumatisme de cette douloureuse période marquent de leur empreinte le discours lyrique de Zurita qui souvent métamorphose par la force de l’imagination et le pouvoir du langage cette cruelle réalité, comme le démontrent ces quelques vers de “Pastorale du Chili IX” (Anteparaíso) : “Qu’elle et moi nous nous aimions pour toujours / et que grâce à notre amour soient même/ aimées les pointes ferrées des bottes/qui nous avaient frappés”[1] ou de “Prison Stade du Chili” (Zurita) : “Lorsque nous entrâmes par le couloir des eaux ouvertes et / en nous traînant vîmes les casernes de planches traversées / entre les deux murs du Pacifique et au-dessus de lui les gradins / brisés du Stade du Chili blanchissant sous la neige comme/une gigantesque cordillère de bâtons emprisonnant l’horizon”[2].

Le poète fait partie à la fin des années 70 du Colectivo de Acciones de Arte (C.A.D.A.) qui mène des actions artistiques visant à faire descendre l’art dans la rue. Il écrit le poème “La vida nueva”, tracé dans le ciel de New York en 1982, ou le vers “Ni pena ni miedo” gravé dans le désert d’Atacama en 1993 ; il commet en outre des auto-agressions contre son propre corps : brûlure de la joue en 1975 comme réponse à une situation précaire, tentative avortée d’aveuglement à l’ammoniaque en 1980 afin de s’imaginer, sans avoir la possibilité de les voir, les écritures célestes.

Dans ses poèmes, les plages, le désert, les fleuves du Chili sont en mouvement permanent, s’élevant ou chutant, rejoignant les cieux, et déformés par la puissance évocatrice des vers, donnant lieu à des scènes oniriques comme “Le Désert d’Atacama survola des myriades de / déserts pour être là” (Purgatorio)[3] ou bien “Où transfigurées les vallées sont descendues comme / depuis le ciel du Chili” (Anteparaíso)[4]. Les mers et le désert reçoivent les corps des disparus de la dictature (“ De surprenants appâts rose sang ont plu depuis/d’étranges nuages sur la mer”)[5], tout comme le langage poétique donne une sépulture digne à ces mêmes victimes. Dans son immense recueil de 700 p. (Zurita) font irruption des scènes familiales que se remémore le Moi lyrique  “Tu crois autiste de merde que je t’aime?”, “Fils de pute tu nous as abandonnés”[6], ainsi que des souvenirs douloureux de l’époque de la dictature ; réapparaissent également, tels des monuments en ruines, des fragments d’ouvrages antérieurs qui semblent avoir été écrits des milliers voire des millions d’années auparavant. Le jeu verbal, les créations langagières, la déconstruction syntaxique, l’utilisation de blancs typographiques et de syllogismes (démonstrations logiques introduites par “Ainsi”, “Donc”, “Alors”, “Où”), la structure savamment travaillée de ses poèmes et recueils, les échos des œuvres de Dante Alighieri dans les titres de ses recueils ou encore la riche intertextualité (musique, littérature, cinéma) sont quelques-uns des traits distinctifs de son écriture poétique qui prend une dimension universelle. Traduit dans de nombreuses langues (anglais, italien, allemand, français, chinois, bengali, etc.), la reconnaissance du poète en Europe se concrétise par la remise du Doctorat Honoris Causa de l’Université d’Alicante en mars 2015 et l’organisation de deux événements scientifiques autour de sa poésie (colloque à l’Université d’Alicante en mars 2015, symposium à l’Université du Littoral Côte d’Opale (Boulogne-sur-Mer) du 6 au 8 octobre 2015). L’Université chilienne Federico Santa María lui décerne également en 2015 un Doctorat Honoris Causa.

L’écriture de Raúl Zurita si singulière, torturée et douloureuse, est finalement un chant d’espoir, d’amour à la vie, aux espaces naturels et à la poésie : “Je sais que vivent les vallées / une couleur nouvelle chantaient / les plaines médusées / Où touchés au-dessus du Chili le joli petit ciel ne faisait qu’un / avec les pâturages fleuris et cieux étaient ainsi leurs visages / en extase face aux vallées :    la couleur nouvelle qu’il chantait”[7]. Aujourd’hui, sa poésie atteint enfin les fleuves et mers, les vallées et pâturages, les montagnes de France, paysages que le torrent des vers de Zurita parvient comme dans un rêve à déplacer et émouvoir.

Benoît SANTINI
Université du Littoral Côte d’Opale

[1] “Que yo y ella nos queramos para siempre / y que por nuestro amor sean queridas / hasta las puntas de fierro de las botas / que nos golpearon” (Vers traduits en français par Laetitia Boussard et Benoît Santini). Voir :  ZURITA, Raúl, “Pastoral de Chile IX”, Anteparaíso, Santiago du Chili, Editores Asociados, 1982, p. 119.
[2] “Cuando entramos por el corredor de las abiertas aguas y / arrastrándonos vimos los cuarteles de tablas atravesados / entre los dos paredones del Pacífico y sobre él las gradas / rotas del estadio Chile blanqueándose bajo la nieve como / una gigantesca cordillera de palo aprisionando el horizonte” (Nous traduisons en français). Raúl Zurita, “Prisión Estadio Chile”, Zurita, Santiago du Chili, Ediciones Universidad Diego Portales, 2011, p. 278.
[3] “El Desierto de Atacama sobrevoló infinidades de / desiertos para estar allí” (Nous traduisons en français). Raúl Zurita, “El desierto de Atacama V”, Purgatorio, Santiago du Chili, Editorial Universitaria, 1979, p. 36.
[4] “En que transfigurados los valles descendieron como / desde el cielo de Chile”. Lire: ZURITA, Raúl, “Hasta los cielos te querrán”, Anteparaíso, op.cit., p. 129.
[5] “Sorprendentes carnadas rosa sangre llovieron desde/extrañas nubes sobre el mar” (Nous traduisons en français). Raúl Zurita, INRI, Santiago du Chili, Fondo de Cultura Económica, coll. « Tierra firme”, 2003, p. 26.
[6] “¿Crees autista de mierda que te amo ?”, “Hijo de puta nos dejaste” (Nous traduisons en français). Raúl ZURITA, In memoriam, Santiago du Chili, Ediciones Tácitas, 2007, pp. 89 et 92.
[7] “Yo sé que viven los valles / un color nuevo cantaban/las llanuras embelesadas / Donde tocados sobre Chile el cielito lindo se hacía uno / con los pastos florecidos y cielos eran así sus rostros / arrobados frente a los valles:      el color nuevo que cantaba” (Nous traduisons en français). Raúl Zurita, “Un color nuevo cantaban”, Anteparaíso, op.cit., p. 126.

Les œuvres suivantes de Raúl Zurita sont disponibles en version originale à la librairie Cien Fuegos : Zurita (Editorial Delirio), Purgatorio (Visor), Anteparaíso (Visor), Queridos seres humanos (Editorial Hum).

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