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CUBA ET l’AFRIQUE
ENJEUX GEOPOLITIQUES

Par Janette HABEL*

Le 7 décembre 1989, en présence du président angolais José Eduardo Dos Santos, Fidel Castro rendait hommage aux soldats cubains tombés en Afrique

Le deuil était célébré au Cacahual, devant la tombe d’Antonio Maceo, combattant noir, héros de la guerre pour l’indépendance de Cuba, mort au combat contre les troupes espagnoles le 7 décembre 1896. « Nous avons choisi cette date pour donner une sépulture aux restes de nos combattants héroïques et internationalistes tombés dans différentes parties du monde mais essentiellement en Afrique, d’où sont venus les ancêtres de Maceo et une partie substantielle de notre sang. Le 7 décembre sera désormais le jour du souvenir pour tous les Cubains qui donnèrent leur vie non seulement en défense de leur patrie mais aussi de l’humanité ». Le chef de l’État cubain revendiquait ainsi un héritage métissé hérité des liens tissés au cours des combats communs menés contre la domination coloniale espagnole. Des grands propriétaires fonciers – tels Carlos Manuel de Cespedes – avaient alors libéré leurs esclaves. Leur appui fut décisif lors des guerres d’indépendance.  

Comment expliquer l’envoi de dizaines de milliers de soldats cubains sur le continent africain, à des milliers de kilomètres des Caraïbes ? La place de l’Afrique est centrale dans l’histoire et la culture nationale cubaine. « Vous ne pouvez pas comprendre notre intervention en Angola si vous ne comprenez pas notre passé » insiste un officiel cubain. L’intervention cubaine en Afrique a été précoce. L’Algérie fut, dès les premières années de l’indépendance, le premier pays africain à bénéficier de la solidarité cubaine. Le Mouvement du 26 juillet dirigé par Fidel Castro avait soutenu activement le combat du Front de Libération Nationale (FLN) algérien contre la domination coloniale française. Les deux insurrections armées étaient contemporaines, commencées en 1954 en Algérie, en 1953 à Cuba lors de l’attaque de la caserne Moncada par Fidel Castro, puis toutes deux victorieuses en 1959 à Cuba d’abord, en 1962 en Algérie ensuite. Le 27 juin 1961, Cuba fut le seul pays de l’Hémisphère occidental à reconnaître le gouvernement algérien en exil.

En 1963, Alger put compter sur le soutien de La Havane lors de son conflit avec le Maroc. En dépit de l’interdiction de Moscou d’utiliser en dehors de Cuba les armes qui lui étaient livrées, le gouvernement cubain avait répondu favorablement à la demande d’aide du gouvernement algérien menacé par les troupes marocaines concentrées à ses frontières. L’Ambassade cubaine à Alger servait de quartier général. Les deux insurrections, cubaine et algérienne, s’inscrivaient dans le grand mouvement de décolonisation et de libération nationale qui s’étendait alors dans les pays du tiers-monde, dans le sillage du premier sommet des pays non alignés qui s’était tenu à Bandoeng en Indonésie en avril 1955. Mais à Bandoeng, la quasi-totalité du continent africain était encore sous domination coloniale. Désormais la décolonisation était en marche. 

Depuis la victoire de la révolution cubaine, dès le début des années 1960, des liens étroits avaient été établis par le gouvernement avec les mouvements de libération en Afrique, notamment ceux qui luttaient contre la domination portugaise. En 1962, les premiers contacts avaient été pris avec le Mouvement Populaire de Libération de l’Angola (MPLA) et le Parti Africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (PAIGC) dont le dirigeant Amilcar Cabral était très présent à La Havane. La collaboration militaire et l’entraînement des premières unités de guérilla angolaises datent de 1965, résultat du long voyage sur le continent africain d’Ernesto Che Guevara, et de ses rencontres avec de nombreux dirigeants des mouvements de libération. Lors de son séjour à Alger, il avait noté que l’Afrique était « peut-être le plus important des champs de bataille », qu’il existait « de grandes possibilités de succès en Afrique mais aussi de nombreux dangers ».

Les groupes armés africains, les dirigeants congolais en particulier, sollicitaient un entrainement militaire à Cuba et une aide financière alors que de nombreux combattants africains pour l’indépendance étaient assassinés. Patrice Lumumba était tué au Congo en 1961, le leader camerounais Félix Moumié à Genève en 1960, Nelson Mandela, symbole de la lutte contre l’apartheid en Afrique du sud, était emprisonné en 1963. Les combats pour la décolonisation progressaient dans les colonies portugaises, en Angola, au Mozambique, en Guinée et dans les îles du Cap Vert. Leurs militants étaient nombreux à s’entraîner militairement sur l’île avec l’appui de la Direccion de Inteligencia (DGI), les services secrets cubains dirigés par le commandant Manuel Pineiro.  

Une perspective tricontinentale 

Pendant les dix ans qui suivirent la révolution, l’aide cubaine fut acquise aux mouvements révolutionnaires d’Afrique (et d’Amérique latine) qui en firent la demande. Cette stratégie avait aussi pour but de défendre la révolution cubaine que son insularité et la proximité des États-Unis rendaient très vulnérable. L’internationalisme de Fidel Castro et d’Ernesto Che Guevara était en effet indissociable de la nécessité vitale de l’extension des processus révolutionnaires pour la survie et l’indépendance de l’île. Les dirigeants cubains voulaient créer un pôle international indépendant face à Pékin et à Moscou. Ils tentaient alors, en accord avec le Guinéen Amilcar Cabral, de construire une troisième voie afin de desserrer l’étau du conflit sino-soviétique et d’éviter la concurrence des deux « grands du camp socialiste » dont les pays du tiers monde – le Vietnam en particulier – subissaient les conséquences. C’était l’objectif de la Conférence Tricontinentale préparée avec l’aide active du Marocain Mehdi Ben Barka.

Pour La Havane, ce processus diplomatique s’articulait avec la mission politico-militaire d’Ernesto Che Guevara dans l’ancien Congo belge (Léopoldville renommé Zaïre) et l’ancien Congo français (Brazzaville). Une mission dont l’opportunité permettait d’éloigner de La Havane Ernesto Che Guevara qui venait de prononcer à Alger en février 1965 un discours très critique à l’égard de l’Union soviétique. En avril 1965, Ernesto Che Guevara quittait secrètement l’île, accompagné d’un premier contingent de 140 Cubains, futur « pivot d’un axe stratégique sur le continent noir ». Les deux colonnes de guérillas présentes sur le terrain allaient regrouper in fine 380 combattants. L’idée de départ était d’entraîner et de former militairement une armée de libération congolaise. Mais la désorganisation des combattants congolais, l’absence de leurs dirigeants sur le terrain et la corruption allaient déboucher sur l’échec du projet initial rendant son arrêt inévitable. « Le retrait dû aux décisions de la direction congolaise et de certains gouvernements africains » était inévitable, confirmera plus tard Manuel Pineiro.  

La mort d’Ernesto Che Guevara en Bolivie en 1967 allait signer l’échec et l’arrêt des guérillas en Amérique latine. L’opposition du parti communiste bolivien et celle des partis communistes latino-américains à la lutte armée sur le sous-continent s’inscrivait dans le cadre de la coexistence pacifique voulue par l’URSS. Moscou ne voulait pas de confrontation avec Washington dans son arrière-cour latino-américaine. La diplomatie cubaine allait pouvoir se déployer plus facilement loin des États-Unis. Le moment était d’autant plus propice que le contexte international était favorable.  

Un contexte géopolitique favorable, l’opération Carlota 

Quelques années plus tard, la défaite nord-américaine au Vietnam en 1975 offre une opportunité géopolitique dont Fidel Castro va se saisir. Washington est politiquement affaibli. Au Portugal la « Révolution des Œillets » a mis fin à la dictature de António de Oliveira Salazar. L’indépendance est proclamée en Angola et au Mozambique. Mais confronté à l’avancée des colonnes blindées sud-africaines appuyées par Washington et par l’Union nationale pour l’indépendance totale de l’Angola (UNITA) dirigée par Jonas Savimbi, le Mouvement Populaire de Libération de l’Angola (MPLA) sollicita l’aide militaire de La Havane. Le nouveau gouvernement angolais dirigé par Agostinho Neto et par le MPLA avait tissé des liens avec la direction cubaine depuis le début des années soixante. La réponse de La Havane fut positive. Mais il fallait organiser le transfert des soldats et des instructeurs cubains à des milliers de kilomètres de l’autre côté de l’Atlantique. Grâce à l’Opération Carlota décrite par l’écrivain Gabriel García Márquez, un premier contingent allait traverser l’océan clandestinement via les Açores, et ce à l’insu de tous les services de sécurité. Des dizaines de milliers allaient suivre. Plus de 55 000 soldats cubains furent présents en même temps sur le sol angolais, au fil des ans ils furent environ 300 000 à se relayer. Fidel Castro avait mis la direction soviétique devant le fait accompli. Mais sans l’aide militaire, sans la logistique, sans les armes soviétiques, cette intervention n’aurait pas été possible.  

Alors qu’en 1976 les militaires cubains avaient commencé à se retirer d’Angola en accord avec Agostinho Neto, les événements dans la corne de l’Afrique allaient interrompre ce retrait en 1977. À la demande de l’Union Soviétique qui soutenait le régime militaire du colonel Menguistu Haïlé Mariam, Fidel Castro accepta – non sans réserve – de le défendre militairement contre l’invasion somalienne et les mouvements de libération érythréens. Ce compromis tacite était négocié avec Moscou, en échange de l’aide logistique apportée par l’URSS en Angola. Ce soutien cubain était conflictuel compte tenu des liens anciens de Cuba avec les rebelles indépendantistes de l’Erythrée qualifiés dorénavant de « sécessionnistes ». Pour justifier cette rupture, Fidel Castro expliqua qu’il s’agissait de défendre l’intégrité du territoire éthiopien en évitant toute ingérence dans un conflit interne à l’Ethiopie.  

La recrudescence des incursions sud-africaines dans le sud de l’Angola allait prolonger la présence militaire cubaine. Le conflit embrasait désormais l’Afrique australe contre le régime sud-africain de l’apartheid. Vingt mille guérilleros namibiens, zimbabwéens, sud-africains de l’African National Congress (ANC) s’entraînaient en Angola aux côtés des instructeurs cubains et des soviétiques. Moscou espérait grâce à Cuba stabiliser son influence et contrer celle de la Chine sur le continent africain. 

En 1987, l’armée sud-africaine engagea une nouvelle offensive militaire au sud de l’Angola, près de la ville de Cuito Cuanavale, menaçant d’anéantir les unités d’élite de l’armée angolaise. Fidel Castro décida une fois encore de son propre chef de voler au secours des Angolais sans consulter les Soviétiques qui fourniront néanmoins les équipements militaires. Mikhaïl Gorbatchev, déjà engagé dans des négociations avec Washington, s’en offusquera plus tard. Pour l’historien Piero Gleijeses, l’envoi par Fidel Castro de ses troupes les plus aguerries et de ses armes les plus sophistiquées résultait d’une analyse géopolitique. La présidence de Ronald Reagan était affaiblie par le scandale de l’Irangate. Une agression contre Cuba était peu probable, alors qu’une défaite en Angola était un danger majeur y compris pour Cuba.  

Après des combats acharnés, l’armée sud-africaine est mise en échec lors de la bataille de Cuito Cuanavale en  janvier 1988. La fin était proche pour le régime de l’apartheid. Des négociations allaient s’engager entre l’Angola, l’Afrique du sud, Cuba et les États-Unis. Elles débouchèrent sur un accord parrainé par l’ONU, reconnaissant la souveraineté de l’Angola et l’indépendance de la Namibie. Présent à Cuba aux côtés de Fidel Castro le 26 juillet 1991, Nelson Mandela saluera « la Cuba internationaliste, le pays qui a tant fait pour les peuples d’Afrique ». Plus de 2077 cubains avaient perdu la vie en Angola. 

De la guerre à la coopération économique  

L’implosion de l’Union soviétique mettra un terme aux missions militaires internationales de Cuba. Mais La Havane bénéficie chaque année du soutien diplomatique des États africains lors de la condamnation de l’embargo américain à l’ONU. Présentée devant l’Assemblée générale, la résolution cubaine recueille la totalité des voix des anciens pays colonisés. 

La coopération médicale a remplacé les missions militaires. Inaugurée à Cuba en 1999 l’ELAM, la Faculté latino-américaine de médecine contribue à la formation de médecins africains. En 2014, des brigades de médecins cubains ont combattu l’épidémie du virus Ebola en Sierra Leone, au Libéria et en Guinée. Le secrétaire d’État américain, John Kerry, avait remercié La Havane pour sa participation. Mais en Angola les temps ont changé. 

En 2017, l’ancien président angolais José Eduardo dos Santos avait conclu un accord pour la construction d’infrastructures routières avec l’entreprise militaire cubaine Imbondex Constructions – partie prenante du conglomérat GAESA. Mais six mois après avoir reçu 250 médecins cubains pour aider l’Angola à faire face à la pandémie du Covid-19, l’un des projets phares de la coopération entre Luanda et La Havane – qui devait permettre la construction de 283 km de routes – a été définitivement enterré par le nouveau président angolais Joao Lourenço. Pour le média Luanda Post, Lourenço est moins intéressé que son prédécesseur au maintien d’une relation étroite entre les deux pays. 

Malgré l’aggravation des sanctions commerciales par l’administration Trump et les difficultés économiques, le gouvernement cubain concentre désormais ses efforts sur les biotechnologies et son savoir-faire en matière de vaccins pour faire face au coronavirus. Il compte sur Soberana 2, le vaccin anti-COVID, pour renforcer la diplomatie médicale cubaine et renflouer les finances de l’État. 

Janette HABEL *

* Maître de conférences en civilisation latino-américaine, Université de Marne-la-Vallée. Membre du Conseil d’orientation de l’IHEAL (Institut des Hautes Études de l’Amérique latine).