Les Colombiens subissent une escalade de violence policière depuis trois semaines

Depuis le 28 avril, de très larges mobilisations ont investi les rues des grandes villes colombiennes afin de demander le retrait de la « reforma tributaria », une réforme fiscale d’austérité qui allait toucher la classe moyenne et les plus démunis. Le mouvement de contestation s’est vite transformé en critique plus générale du gouvernement d’Iván Duque. Dans certaines villes, des scènes d’une grave violence ont été observées.

Photo : DW Press

La « reforma tributaria » avait pour but d’économiser 26 milliards de pesos (ca 572 000 €) en taxant certains produits et en augmentant le nombre de personnes assujetties à l’impôt sur le revenu. À l’horizon 2023, tous les revenus de plus de 1,6 millions de pesos auraient été taxés. Le 2 mai, à la suite de grands mouvements de manifestation, Iván Duque a demandé au Congrès colombien « de retirer le projet établi par le Ministre des Finances et de mettre en place rapidement un nouveau projet avec les consensus qui seront trouvés ». Mais il s’est aussi positionné contre cette suppression, en déclarant que « Cette réforme n’est pas un caprice. C’est une nécessité. La retirer n’aurait même pas dû être une question. ». Il a appelé à la discussion afin d’arriver à une réforme plus juste en vue de protéger l’économie du pays suite à la crise sanitaire.

Mais les manifestations avaient d’ores et déjà changé d’objectif : il n’était plus question de faire abandonner ce projet de réforme, il s’agissait désormais de porter une critique profonde sur le pouvoir néolibéral en place, sur la corruption présente dans les institutions et de demander justice pour les dizaines de morts survenues lors de ces manifestations. Cette réforme est venue raviver les flammes du mouvement de manifestation qui avait commencé le 21 novembre 2019 en Colombie, et qui avait pour but de demander plus de justice sociale et plus d’accompagnement dans le processus de paix de la part du gouvernement. Ce mouvement avait progressivement perdu en vigueur et avait été stoppé par l’arrivée de la pandémie.

« Nos están matando » (On est en train de nous tuer)

42 morts, 168 disparus, des milliers de blessés et 104 plaintes déposées pour violations des droits humains. C’est le bilan actuel dressé par la Defensoría del Pueblo (le Défenseur des droits colombien). Des chiffres qui parlent d’eux-mêmes tant la répression policière a été violente. À Cali, épicentre des mouvements sociaux, les manifestations ont été réprimées de manière toujours plus brutale. Des habitants de la Comuna 20 (un des quartiers les plus défavorisés de la ville) témoignaient à la BBC : « À 8h30, nous avons commencé à entendre que l’ESMAD (l’escouade anti-émeute mobile) allait arriver. Très vite, a surgi un hélicoptère qui diffusait l’hymne national en émettant une lumière aveuglante comme s’il recherchait des individus. Et puis des militaires et des policiers encapuchonnés munis d’armes automatiques et de fusils sont arrivés et ont tiré à balles réelles sur les manifestants. »

Cet événement est à l’image de ce qu’il se passe aujourd’hui dans les grandes villes colombiennes. Dans le but de ramener l’ordre, le gouvernement a décidé d’instaurer un couvre-feu dans les principales villes. Certaines frontières inter-régionales ont été fermées afin de réduire le nombre de manifestants lors des rassemblements. Mais ces seules décisions peinent à convaincre. Les affrontements se font de plus en plus forts tandis qu’une part de la population prend les armes contre les manifestants. Ça a été notamment le cas à Cali, où la Minga Indígena, un mouvement de résistance indigène, a été la cible de plusieurs tirs en provenance de civils armés.

De leurs côtés, les ONG du monde entier se sont exprimées sur le drame humanitaire en cours. Amnesty International fait état de nombreuses arrestations arbitraires, de violences sexuelles ainsi que de nombreux décès. L’ONU et l’Union européenne se sont aussi exprimées sur l’intensité de la répression policière et ont indiqué qu’il faudra revenir sur ces événements une fois la situation apaisée. Dans de nombreuses villes françaises, des collectifs de soutien ont vu le jour comme à Paris, à Marseille ou encore sur la place Bellecour à Lyon. La communauté internationale paraît donc bien au courant malgré un silence assourdissant de la part des différents chefs d’États.

Vers une potentielle sortie de crise ?

La première réunion ayant pour but d’arriver à une désescalade de la violence et à un retour au calme a été un échec. Ce lundi 10 mai se tenait un moment d’échange entre le Comité Nacional del Paro, qui organise le mouvement dans les différentes villes du pays, et le gouvernement Duque. Selon le Comité, le président Duque n’a pas du tout pris en compte la violence qui a régné lors des événements : « Il n’a pas montré d’empathie envers les victimes. Nous avons exigé que le massacre s’arrête, que s’arrête la violence officielle et privée envers ceux qui sont en train d’exercer leur droit légitime de manifester ». Cette première réunion n’est que la première d’une longue série et ces éléments seront rediscutés suite à la journée de manifestation du 12 mai.

De son côté, afin de légitimer les répressions policières, le gouvernement continue de s’attaquer à la destruction ayant lieu en marge des rassemblements. Il parle de vandales qui seraient dans les rues avant tout pour détruire les biens publics et privés. La question est maintenant de comprendre pourquoi ces manifestations sont le lieu de tant de violences. L’une des pistes à privilégier est que la police militaire colombienne est un organisme qui s’est formé dans un contexte de guerre civile, avec comme ennemis les groupes rebelles guérilleros. Ainsi, elle est constamment dans une logique de conflit. Les événements récents montrent qu’elle n’est pas en mesure de gérer des débordements de foules de civils. Des civils qui ne sont en rien des guérilleros, mais seulement des citoyens colombiens ayant des revendications.

Les problèmes sont donc sur la table. Le modèle néo-libéral prôné par le gouvernement Duque, fier successeur d’Álvaro Uribe, présente des lacunes. Le gouvernement doit aujourd’hui trouver des compromis afin de laisser place à une vie digne en Colombie. Effectivement, le modèle économique semble parvenir à stabiliser le pays à un niveau macro-économique, mais à quel prix ? Le pays sort tout juste d’une guerre civile de plus de soixante ans et vient de signer un traité de paix historique. Le temps est venu de penser des mesures politiques, afin que le deuxième pays présentant le plus d’inégalités économiques en Amérique du Sud trouve les marques d’une démocratie forte. À la sortie d’une crise sanitaire qui a touché tout particulièrement les classes moyennes et défavorisées, il paraît peu probable que les manifestations prennent fin sans concessions de la part du gouvernement.

Étienne FAIVRE