Les cinémas latinos à l’honneur à Toulouse et notre hommage à Bertrand Tavernier

Aller à Toulouse fin mars était toujours un vrai plaisir pour assister au festival Cinélatino avec une riche programmation centrée sur l’actualité cinématographique latino-américaine. Parfois il fait très beau et d’autres fois il pleut. Mais c’est toujours une joie de se retrouver dans la cour de la Cinémathèque pour prendre le soleil autour d’un verre. En plus, il y a des rencontres.

Photo : Cinelatino

Rencontre à la Cantina autour de l’équipe et débat dans les salles. Rien de tout cela cette année. Bien sûr il y a eu les présentations avec les cinéastes par Zoom et surtout la belle rencontre avec l’acteur chilien Alfredo Castro qui a remarquablement parlé de ses rapports avec Pablo Larrain et de son plaisir de travailler avec de jeunes cinéastes. Et surtout comment il conçoit ses rôles, non pas par la direction, mais par le jeu en étant soi-même, c’est-à-dire en devenant le personnage.

Le public a accordé son prix à Tengo Miedo Torero du cinéaste chilien Rodrigo Sepulveda. Le film remporte en tout trois prix. Le scénario est adapté du roman éponyme, publié en 2001, de l’écrivain plasticien provocateur Pedro Lemebel, figure emblématique de l’irrévérence et de la marginalité chilienne. Chili, 1986, sur fond de dictature militaire et de quartiers détruits par les secousses sismiques, « La Loca del frente », un travesti sur le déclin et ses amis queers se divertissent lors de soirées hautes en couleur. Dans des circonstances inattendues, le vieux marginal rencontre Carlos, jeune mexicain hétéro et activiste du Front Patriotique venu commettre un attentat contre le général Pinochet. Entre eux vont se sceller des liens très forts. Le film tient aussi à l’interprétation d’Alfredo Castro.

Le prix coup de cœur est allé à La Chica Nueva, premier film de Micaela Gonzalo (Argentine). Jimena, sans travail, sans ressource, quitte Buenos Aires pour le froid patagonique de Rio Grande où elle retrouve son demi-frère Mariano qui ne l’attendait pas vraiment. Malgré tout, il l’accueille et lui trouve un emploi dans une usine d’assemblage de matériel électronique qui est le centre de ses petits trafics avec le Chili. Sur fond de licenciements et de fermeture du site, Jimena devra choisir entre une solution individuelle avec son frère et la lutte collective et solidaire des travailleurs. Il s’agit d’une vraie réussite tournée dans une Patagonie froide et industrielle, à la limite entre l’Argentine et le Chili. Le film sera à découvrir.

La sélection était particulièrement de qualité. Citons Karnawal de Juan Pablo Felix avec Alfredo Castro et un jeune interprète de Malongo, danse folklorique des gauchos de la pampa. Le film se déroule au moment du carnaval dans cette région au nord de l’Argentine à la limite de la Bolivie. D’autres films parlaient des femmes. En particulier El Alma quiere Volar de Diana Montenegro (Colombie-Brésil). Plusieurs générations de femmes se retrouvent dans la maison familiale où tout est oppressant, anachronique, démodé. Une malédiction, réelle, imaginée et métaphorique, les condamne à traîner la religion, la déception, la trahison, de génération en génération.

Au niveau des documentaires c’est Apenas el sol d’Arami Ullón (Paraguay-Suisse) qui reçu le grand prix sur le mode de vie et les croyances des Ayoreo balayés par l’évangélisation qui les a forcés à quitter le nomadisme et la forêt pour les campements. Depuis les années 1970, Mateo Sobode Chiqueno, enregistre sur cassettes audio les chants ancestraux et récits de son peuple, notamment ceux de la “chasse à l’Indien”, dans une tentative de sauvegarder des traces d’une culture en train de disparaître. Ce peuple du Paraguay n’est guère connu et le film est très touchant. Bravo à la sélection et à l’organisation de ce Cinelatino. On espère la reprise du Festival sur les écrans du 9 au 13 juin. Il est possible de voir encore les films en ligne jusqu’au 5 avril.

Disparition d’un géant du cinéma

J’ai connu Bertrand Tavernier en 1973 à Lyon, lors du tournage de L’Horloger de Saint Paul, son premier long métrage, dans le cinéma dont j’étais le directeur. Dans ce film Philippe Noiret rend visite à son fils à la prison Saint Paul de Lyon et dans la même rue était situé Le Cinématographe dont je m’occupais. Une rencontre avec Jean Rochefort avait lieu dans le cinéma. Durant une semaine l’équipe est restée cours Suchet, près de la gare de Perrache. De plus passait cette semaine-là un film de Raoul Walsh La femme à abattre  dont Bertrand avait été attaché de presse et qu’il a commenté à toute l’équipe. Je connaissais Bertrand comme critique et journaliste, mais depuis je l’ai maintes fois côtoyé quand il venait tourner à Lyon, puis comme présentateur de films à l’Institut Lumière ou au Festival Lumière. Il était toujours drôle, aimait le contact avec les spectateurs avec qui il avait toujours une anecdote à raconter.

Ce qui nous manquera le plus, à coté de son humanité, c’est son savoir encyclopédique. Car non seulement il nous laisse des films, des souvenirs de luttes et des documentaires, mais aussi ses livres Amis Américains, 100 ans de cinéma américain et son encyclopédie Voyage à travers le cinéma français qui nous a fait redécouvrir des cinéastes, des dialoguistes  et des musiciens  de cinéma. Il y a des grands historiens de l’histoire du cinéma, mais les cinéastes-raconteurs d’histoires sont peu nombreux. Il y a Peter Bogdanovich, Quentin Tarantino, Jean-Luc Godard, et surtout Martin Scorcese. Mais Tavernier avait en plus l’art d’écrire ! Oui, nous regretterons son rire et ses « formidables ». Adieu l’ami !

Alain LIATARD