À l’occasion du centième anniversaire de sa naissance, hommage au bandonéoniste argentin Astor Piazzolla

Le créateur du nuevo tango, Astor Piazzolla, aurait eu cent ans cette semaine. Alors que les hommages se multiplient dans le monde entier, à Buenos Aires, les célébrations en son honneur prennent une signification toute particulière.

Photo : Radio France

Tout destinait le jeune Astor Piazzolla à la carrière de tanguero (musicien de tango). Il naît en 1921 à Mar del Plata (Argentine) et passe son enfance entre ce haut lieu de la culture du tango et New York, où sa famille émigre à deux reprises dans les années 1920 et 1930. À New York, son père lui achète un bandonéon, ce cousin de l’accordéon, d’origine allemande, et élément fondamental du tango argentin. Il en devient vite un jeune prodige, à tel point qu’il se fait remarquer par Carlos Gardel lui-même, qu’il rencontre lors de la dernière tournée de ce dernier aux États-Unis. Cette rencontre symbolise pour Piazzolla, qui n’a alors que 14 ans, son véritable « baptême du tango ».

Peu après son retour en Argentine, au milieu des années 1930, il décide de devenir bandonéoniste professionnel, il s’installe à Buenos Aires et joue dans plusieurs formations. C’est alors l’apogée du tango ; les Argentins, durement frappés par la crise économique puis par les contrecoups de la guerre, trouvent une échappatoire dans les bals et concerts qui se donnent chaque semaine dans la capitale. Pourtant, la passion pour la musique et la curiosité naturelle de Piazzolla est loin de se limiter au tango. Des rencontres d’abord fortuites, puis des études sérieuses auprès du compositeur Alberto Ginastera, confirment sa fascination pour la musique savante. Les œuvres de Bach, de Bartók et de Stravinsky influencent dès lors son travail artistique de manière durable.

La guerre du tango

Les horizons musicaux de plus en plus amples du jeune Piazzolla ne tardent pas à venir en contradiction avec la rigidité formelle du tango. Ses relations à cet univers deviennent de plus en plus houleuses. On reproche à ses arrangements et à ses compositions d’être trop complexes ou pas assez dansants. Dans un pays où la tradition du tango s’est érigée en fondation culturelle immuable, la controverse est sérieuse et parfois violente. « Quand j’ai changé le tango, c’était presque la guerre. En Argentine, on peut toucher à tout sauf au tango » confiera-t-il plus tard. Pour Piazzolla, la guerre du tango est aussi une lutte intérieure. Partagé entre son attachement charnel pour ce genre populaire et son investissement croissant dans des musiques plus académiques, il a de plus en plus de mal à concilier les deux univers. « Tu te crois au théâtre Colón (salle d’opéra de Buenos Aires) ? » le moque-t-on d’un côté, alors que de l’autre, il n’assume pas sa profession de musicien de tango et va jusqu’à cacher son bandonéon.

Ce qui semble évident aujourd’hui ne l’était pas à l’époque et n’avait pas encore effleuré l’esprit de l’Argentin : une synthèse est possible entre musiques populaires et musiques savantes, quoi qu’en disent les puristes. Une synthèse qui, en fait, se cristallise déjà dans le style propre au compositeur. Il en prend conscience en 1954, à Paris, où il va étudier auprès de Nadia Boulanger, que l’on considère comme l’une des professeures de composition les plus influentes du XXe siècle et qui compta, outre Piazzolla, George Gershwin, Philip Glass et Quincy Jones parmi ses élèves. Elle lui démontra qu’il n’avait pas à choisir entre la musique classique et le tango, et que ce dernier pouvait se révéler, pour lui, un vivier inépuisable d’inspiration et de créativité : « Je pensais que je n’étais qu’un moins que rien parce que je jouais du tango dans les cabarets et il s’avérait, en fait, que j’avais quelque chose qu’on appelle du style. » Les enseignements de Boulanger agirent sur lui comme une révélation et, alors qu’il est encore à Paris, il travaille intensément à de nouvelles compositions. Les tangos Marrón y azúl, Chau Paris et Picasso ont notamment été enregistrés à cette époque.

Naissance du nuevo tango

Décomplexé, Astor Piazzolla rentre à Buenos Aires en 1957, avec la ferme intention de rompre avec tous les schémas de la musique argentine. Il s’y emploie avec le concours de plusieurs ensembles, dont il suscite la création et qui l’accompagnent dans ses expérimentations. Les innovations ne se cantonnent pas à l’introduction de motifs de musique classique ; les emprunts au jazz et aux musiques actuelles sont aussi nombreux. La batterie, la guitare et la basse électriques font ainsi successivement leur entrée dans ses formations. En 1960, il crée le Quinteto Nuevo Tango avec lequel il achève de définir son style. À cette époque, il compose les célèbres morceaux Adiós nonino, et Buenos Aires hora cero, la suite des Saisons et la suite de Ángel.

Dès les années 1960, la réputation internationale de Piazzolla est grandissante et, avec Libertango, qu’il enregistre en 1974 en Italie, il connaît un succès planétaire. Le titre sera repris ou adapté plus de 600 fois. Il enchaîne alors les tournées et les collaborations prestigieuses. Il travaille à des musiques de film et écrit des pièces pour orchestres. Pourtant, en Argentine, sa figure peine toujours à s’imposer. Il est encore vivement critiqué par les tenants du tango traditionnel mais, à partir des années 1960, il doit aussi faire face au désintérêt des jeunes générations qui ne valorisent pas les efforts de Piazzolla à renouveler une musique qu’elles considèrent comme ringarde. Ainsi, son décès en 1992 à Buenos Aires n’a pas provoqué une grande émotion chez les Argentins.

Presque vingt ans après sa disparition, et à l’occasion du centenaire de sa naissance, il semble que les choses soient en train de changer. En pleine pandémie, le théâtre Colón rouvre ses portes pour plus de deux semaines de concerts explorant les différentes facettes de l’œuvre gigantesque du compositeur et tanguero national. De son côté, le centre culturel Kirchner lui consacre aussi sa programmation musicale du mois de mars. Astor Piazzolla ferait-il enfin l’unanimité dans son propre pays ?

Lionel IGERSHEIM

Retrouvez ici les retransmissions des concerts aux théâtre Colón : https://teatrocolon.org.ar/es/piazzolla100