Quand grandir est une révolte : « Les Bâtardes » de la Chilienne Arelis Uribe paraît aux éd. Quidam

Dans un recueil de huit nouvelles, Les Bâtardes, publié ce jeudi 4 mars par les éditions Quidam, l’autrice Arelis Uribe retrace les itinéraires d’adolescentes à la marge de la société et dresse le portrait d’une jeunesse qui se construit entre douleurs, jouissances et transgressions.

Photo : Ed. Quidam

L’actualité nous invite parfois à aborder une œuvre par sa conclusion. À un mois du scrutin pour l’élection d’une assemblée constituante au Chili, comment ne pas faire un parallèle entre l’écho qu’a reçu les Bâtardes dès sa parution dans le pays, en 2016, et les mouvements sociaux et manifestations qui ont abouti, là-bas, trois ans plus tard, à la plus grande transformation politique depuis des décennies ? Dans une postface lumineuse, la chroniqueuse et poétesse péruvienne Gabriela Wiener termine ainsi par cette affirmation : « Ce livre est le portrait le plus vivant de notre intensité et de notre démesure et sème, sans se le proposer, le germe de la prochaine révolution. »

Italia est une jeune fille de bonne famille, de celles dont le futur semble tout tracé. Son amie, la narratrice de la troisième nouvelle, peut sans difficulté deviner ce qu’elle deviendra : « qu’elle réussira haut la main l’examen d’entrée à l’université et qu’elle partira de toute façon en Europe ; qu’elle finira par s’installer à Florence ou à Barcelone ou dans ce genre de ville ». Mais qui sait ce qui adviendra de la narratrice ? Quiltras, le titre du recueil dans son édition chilienne, est un terme d’origine mapuche qui signifie chiennes de rue. A la différence des cuicas (les gosses de riches) qui connaissent très bien leurs origines, pour Arelis Uribe, « être quiltra, c’est ne pas savoir d’où l’on vient ». Son livre restitue les histoires de personnages errants, sauvages et abandonnés, de jeunes femmes des classes populaires, d’étudiantes des quartiers pauvres et de personnes de couleur. Il donne une voix à celles qui n’en ont pas et une identité à celles qui sont marginalisées.

Entre plaisir et dégoût

Chaque nouvelle est un parcours initiatique. Dans un monde où leur avenir est aussi incertain que leur passé est indéterminé, les adolescentes dont nous partageons le quotidien dans les Bâtardes, doivent chercher leur propre voie, à tâtons. La difficile et souvent douloureuse transition de l’enfance à l’âge adulte passe notamment par la découverte de leur sexualité et la prise de conscience de la réalité sociale de leur pays. Arielis Uribe nous invite à cheminer avec elles, entre plaisir et dégoût, de leurs premiers émois à leurs premières déceptions amoureuses et à travers leurs espoirs et leurs désillusions. Elle raconte des identités en train de se construire, prenant à contre-pied les schémas et références socio-culturels dominants.

Dans le Chili des Bâtardes, la culture et l’éducation jouent un rôle ambivalent. Révélatrices des inégalités sociales, elles restent néanmoins le ressort de l’émancipation. Un ressort dont les personnages apprennent à faire usage, à leur manière, en développant leur propre culture et en inventant leurs propres parcours universitaires. Leur rapport à l’écrit est en cela caractéristique. Journaux intimes, lettres et messageries électroniques sont les compagnons indispensables de leur appropriation du monde ; mais la littérature, elle, reste l’apanage des familles aisées et des bibliothèques poussiéreuses. S’en rapprocher est déjà une transgression, une révolte. « Je me souviens de la bibliothèque toujours fermée. La seule fois où on y entra, on y vola deux livres. »

Arelis Uribe est née en 1987 au Chili, elle fait partie de cette génération qui a grandi après la fin de la dictature d’Augusto Pinochet, dans une société dont elle n’a eu de cesse de dénoncer les impasses, en tant que journaliste, chroniqueuse, puis porte-parole de l’Observatoire contre le harcèlement de rue. Ses écrits de fiction ont conservé cette dimension politique, sans pour autant être vindicatifs. Ils lui permettent surtout d’explorer, avec bonheur, de nouvelles formes d’écritures. Sa prose est vive, brute ; elle jaillit en de courtes phrases. Elle illustre si bien les héroïnes des différentes nouvelles du recueil qu’on finit par les identifier à l’autrice.

Lionel IGERSHEIM

Les Bâtardes, d’Arelis Uribe, traduit de l’espagnol (Chili) par Marianne Millon aux éditions Quidam, 120 pp., 14 €.