Colombie : vers l’établissement d’une responsabilité dans le scandale des « falsos positivos »

Un premier rapport de la Juridiction spéciale pour la Paix vient de rehausser le nombre de victimes civiles « illégitimement présentées comme tuées au combat par des agents de l’État » lors du conflit contre les FARC. Avec plus de 6 400 cas estimés, l’ampleur du phénomène et son caractère systémique questionnent la responsabilité du haut-commandement, alors que 78 % des cas ont eu lieu entre 2002 et 2008 pendant le mandat d’Álvaro Uribe.

Photo : Reedit – Colombia

Révélée à la fin des années 2000, l’affaire des « falsos positivos » (« faux positifs ») avait éclaté après la découverte, à plus de 600 km de chez eux quelques jours après leur disparition, de dix-neuf cadavres de jeunes hommes présentés par l’armée colombienne comme des guérilleros morts au combat. La pratique consistait à appâter de jeunes habitants des banlieues ou de pauvres paysans, parfois même handicapés, puis à maquiller leur exécution en résultats « positifs » d’une opération militaire, afin de gonfler les chiffres de la lutte contre les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC). Si la justice ordinaire a déjà fait condamner plus de 1 700 soldats et reconnu 2 249 « faux positifs » entre 1988 et 2014, la Juridiction spéciale pour la Paix en Colombie (JEP), instance de justice transitionnelle et indépendante établie dans le cadre de l’accord de paix signé en 2016, dresse un bilan beaucoup plus lourd. Dans un rapport préliminaire publié mi-février, elle dénombre un total de 6 402 homicides extrajudiciaires, soit trois fois plus que dans les précédentes estimations. Plus accablant encore, plus des trois quarts des crimes paraissent avoir été commis entre 2002 et 2008, sous la présidence d’Álvaro Uribe, marquée par une ligne sécuritaire intransigeante.

Symbole de cette politique de « sécurité démocratique », la mise en place d’un système de récompense en fonction du nombre de guérilleros tués, qui a sans aucun doute contribué à la fabrication de « faux positifs » par des soldats de l’armée colombienne. Les révélations de la JEP viennent cependant remettre en cause l’unique hypothèse, souvent soutenue par les responsables militaires, de dérives individuelles isolées. En parlant d’un « phénomène macro-criminel», le tribunal soulève l’idée d’une directive officielle, que traduirait l’intensité des chiffres entre 2002 et 2008, et dont le but aurait été de valoriser la politique belliciste du gouvernement en présumant une victoire imminente. Bien qu’implicites pour l’instant, ces accusations ont déjà été contestées par Álvaro Uribe, qui réfute fermement avoir encouragé l’armée à « violer la loi ». Ce dernier n’a pas non plus hésité à critiquer la JEP, qui chercherait à « discréditer sa personne » dans un rapport « biaisé ». Une rhétorique que l’on retrouve également chez Iván Duque, l’actuel président colombien et disciple d’Uribe, qui accuse l’instance de parti pris. Fervent opposant à la justice transitionnelle, à laquelle il préférerait la justice ordinaire, il ne cesse de jeter le discrédit sur sa légitimité, la jugeant trop favorable envers les FARC. Pourtant, fin janvier 2021, dans ses premières accusations, la JEP a retenu, à l’encontre de huit dignitaires de l’ex-guérilla marxiste, les qualifications de crime de guerre et de crime contre l’humanité pour l’enlèvement de 21 000 personnes lors du conflit interne, à l’issue d’une instruction marquée par le début d’une collaboration d’anciens chefs des FARC et les excuses publiques du Parti des Communs. Dans le cadre procédural défini par l’accord de paix, les accusés ont ensuite disposé d’un mois pour reconnaître leur culpabilité et bénéficier d’une remise de peine.

C’est dans ce même élan de vérité que les associations de victimes exigent l’honnêteté des généraux et dirigeants politiques dans l’affaire des « faux positifs », comme par exemple celle de Juan Manuel Santos, prix Nobel de la paix en 2016, mais aussi ministre de la Défense d’Uribe à partir de 2006. Car pour ces associations, le plus souvent composées de femmes ayant perdu un fils, un mari ou un frère, comme les « Madres de Soacha » ou les « Mafapo » (pour « Madres de falsos positivos »), c’est bien là que se situe l’espoir porté par la JEP, celui de remonter, à force de témoignages, à la responsabilité ultime du commandement. Avec en ligne de mire, en sa qualité de président, le chef suprême des forces armées de l’époque, Álvaro Uribe, au demeurant déjà visé par une cinquantaine de procédures judiciaires pour ses liens étroits avec les milices paramilitaires.

En attendant que justice soit faite, la constitution d’un récit détaillé à l’écoute des proches des victimes permet le début d’une reconnaissance officielle et la base d’une mémoire collective essentielle pour refermer les plaies d’une guerre interne de plus d’un demi-siècle, d’autant plus que l’enquête ne constitue que la deuxième des sept affaires au programme de la JEP visant à éclaircir l’incertitude sur les nombreux disparus du conflit.

Arthur SARRON