Après la dissolution de l’opération Lava Jato, quel futur pour la lutte anti-corruption au Brésil ?

Augusto Aras, le procureur général de la République brésilienne, avait beau s’être exprimé en faveur d’une dissolution en octobre 2021, c’est finalement ce 3 février qu’il a mis fin à l’opération anti-corruption Lava Jato. Soutenu par le président Jair Bolsonaro puis élu par le Sénat en 2019, le juriste avait toujours été très critique vis-à-vis du programme. À Brasilia, le chef de l’État se réjouit de la fin du programme.

Photo : CELAG

278 condamnations, 174 individus inculpés, 533 accusés, 15 millions de réais et 2 611 années requis contre les coupables. Au-delà de ces chiffres, le programme a révélé un des plus gros schéma de corruption qui avait gangrené le gouvernement. La société pétrolière publique Petrobras, en lien avec des élus, avait mis en place tout un système de surfacturation de contrats publics. Les partis Progressistas, MDB (Mouvement Démocratique Brésilien) et le PT (Parti des Travailleurs) se sont retrouvés éclaboussés par les investigations. Le programme a aussi fait éclater le scandale Odebrecht. Le géant du BTP s’était accaparé des projets d’infrastructures dans toute l’Amérique latine grâce à de nombreux pots-de-vin distribués à des personnalités politiques de tout bord.

Grande figure de cette vaste opération, le juge Sérgio Moro a présidé le groupe d’investigation depuis sa création en 2014, jusqu’à sa nomination au poste de ministre de la Justice par l’actuel président en 2019. Il a été à l’origine des premières révélations sur des cas avérés de corruption dans les affaires Odebrect et Pétrobras. Ses recherches et ses investigations le pousseront à condamnerLuiz Inacio Lula Da Silva, l’ancien président brésilien,à 12 ans et 11 mois de prison le 5 avril 2018. L’ex-président en ressortira le 8 novembre 2019 après seulement 580 jours car le juge Moro avait été suspecté de ne pas avoir été impartial lors de son jugement. En effet, des révélations du média américain The Intercept sur plusieurs conversations entre le juge Moro et son second Deltan Dallagnol ont permis de mettre en lumière des fautes graves sur le plan du droit commises par le juge.

La force opérationnelle du programme ne va pas totalement disparaître. Une partie des fonctionnaires va migrer vers le GAECO (Groupe d’action spéciale de combat contre le crime organisé). Ce changement peut se révéler dangereux dans la lutte contre la corruption mais cette lutte ne pouvait se résumer à ce programme. Avant 2014, des personnalités publiques et politiques étaient déjà condamnés pour des faits de corruption sans cette opération. L’un des gros problème de la Lava Jato, c’est sans doute le personnage qu’a été Sérgio Moro. Le chercheur en sciences politiques Alberto Vanucci rappelle que le travail d’anti-corruption n’est pas fait par des héros mais par la compréhension profonde de l’administration publique, de l’économie et de la politique. Le risque avec l’entrée du juge en politique est de polariser encore un peu plus le contexte politique brésilien et d’augmenter la méfiance du peuple envers les institutions démocratiques. Ce qui est observable aujourd’hui.

Une nouvelle ère de la lutte anti-corruption doit émerger. Malgré des effectifs réduits, les institutions étatiques doivent se concerter afin de proposer des solutions à long terme loin du pouvoir politique. L’actuel président se félicite de cette fermeture et affirme qu’au sein de son gouvernement, il n’existe plus de corruption, mais la fin du programme met aussi fin à des investigations en cours sur sa famille. Pour la gauche, le programme a été pensé pour mener la droite au pouvoir et non véritablement pour en finir avec la corruption. Il est vrai que le MDB et le Parti Progressistas (droite-centre droit) ont été majoritairement condamnés, mais les retombés médiatiques et politiques ont été très durs pour la gauche et notamment pour le PT.

Étienne FAIVRE