Coup d’État déjoué en Haïti : l’opposition dénonce le tournant autoritaire du régime

Alors que depuis plusieurs semaines l’horizon du 7 février cristallisait les tensions politiques dans le pays caribéen, date à laquelle le mandat du président Jovenel Moïse devait arriver à son terme selon l’opposition, l’annonce par le gouvernement d’une tentative déjouée de coup d’État laisse sceptique et les récents développements autoritaires inquiètent.

Photo : Latinoamericana Post

D’abord communiquée dans la journée du dimanche 7 février par l’intermédiaire de son ministre de la Justice, la tentative déjouée de coup d’État à l’encontre du président Jovenel Moïse a ensuite été confirmée, lors d’un point presse improvisé sur le tarmac de l’aéroport de Port-au-Prince, par le principal intéressé. Aussi présent, le Premier ministre Joseph Joute a lui indiqué l’arrestation d’un groupe d’une vingtaine de personnes, dont le juge de la cour de Cassation Yvickel Dabrésil et une responsable de la police, qu’il accuse d’avoir fomenté l’arrestation du président dans l’objectif de mettre en place un régime de transition. Point d’orgue d’une crise institutionnelle patente en Haïti, la situation s’explique par le flou qui entoure le calendrier électoral du pays. Élu en 2015 puis réélu l’année suivante au terme d’une première élection invalidée pour fraude massive, le président Jovenel Moïse soutient que son mandat de cinq ans a pris effet le jour de son investiture officielle, le 7 février 2017, et court donc jusqu’en 2022. Une affirmation réfutée par une grande majorité de la population, pour qui ce dimanche était la fin constitutionnelle du mandat du très impopulaire président.

En l’absence de toute autorité compétente pour statuer sur l’imbroglio, une large frange de l’opposition, accompagnée de juristes et d’acteurs de la société civile, s’était mis d’accord, à la fin du mois de janvier, pour la mise en place d’un gouvernement de transition afin de préparer l’après-Moïse. Une possibilité que semble avoir devancée le pouvoir haïtien avec le scénario du coup d’État, dont l’arsenal militaire saisi par les autorités s’accompagnerait d’un exemplaire du discours prévu par le nouveau président. Peu crédible pour l’opposition, elle y dénonce un prétexte pour des arrestations politiques arbitraires et a réagi, dans la nuit du dimanche 7 au lundi 8 février, par la nomination du magistrat Joseph Mécène Jean-Louis en tant que dirigeant de la transition présidentielle.

« Nous ne retournerons pas en dictature »

Si, dans le flou qui a suivi la prétendue insurrection, les rues de Port-au-Prince sont restées, dans un premier temps, relativement désertes, la décision de l’exécutif de « mettre à la retraite » trois juges de la Cour de cassation, dont Yvickel Dabrésil et Joseph Mécène Jean-Louis, a provoqué, mercredi 10 février, une manifestation dans la capitale. Aux cris d’aba diktati (à bas la dictature) et de noun pap tounen nan diktati (nous ne retournerons pas en dictature), plusieurs centaines d’opposants au régime se sont rassemblées pour demander le départ de Jovenel Moïse et dénoncer l’intrusion anti-démocratique de ce dernier dans le pouvoir judiciaire. Dans un climat de violence émaillé d’affrontements avec la police et d’atteintes à la liberté de la presse, les protagonistes se sont également montrés très critiques envers la communauté internationale, accusée de soutenir le gouvernement illégitime. Tout comme l’administration de Donald Trump en son temps, celle de Joe Biden tend en effet à valider la tenue d’élections en 2022 et le maintien de l’actuel président jusque-là. La position est la même du côté des Nations unies, où le porte-parole du secrétaire général de l’organisation a rappelé que le président Moïse avait « prêté serment en février 2017 pour un mandat de cinq ans ». Les deux se sont néanmoins dits inquiets du déroulement des évènements, notamment après l’arrêté visant les juges de la plus haute instance du pays, mais sans toutefois remettre en cause ce qui constitue l’un des rares appuis restants au pouvoir en place.

Cette vision, à contresens de la dynamique locale, sous couvert d’une supposée légitimité démocratique interroge en Haïti, surtout pour un président élu avec 10 % des suffrages, suspecté de détournements de fonds et contesté dans la rue dès 2018 à la suite de l’immense scandale de corruption Petrocaribe. D’autant que depuis la suspension des élections législatives prévues début 2020, il n’y a plus aucun député en fonction au parlement haïtien et seulement un tiers des sénateurs, laissant le président Jovenel Moïse gouverner par décret sans aucun contre-pouvoir. Une année supplémentaire à la tête de l’État lui permettrait ainsi d’organiser un référendum sur le projet d’une nouvelle constitution, qui renforcerait par ailleurs le pouvoir présidentiel, et cela en priorité avant la tenue d’élections législatives. Il est enfin nécessaire de rappeler que le dénouement politique qui se joue sur l’île se fait toujours en parallèle d’une grande misère économique et sociale, dans le pays le plus pauvre du continent américain, où les enlèvements et les exécutions sommaires des gangs rythment la vie des habitants.

Arthur SARRON