Vidala rend hommage aux voies féminines de la « nueva canción » latino-américaine

Dans son deuxième album, « Cantando al sol », disponible à partir de ce vendredi 12 février, le groupe lyonnais Vidala explore avec bonheur le répertoire des figures féminines d’un mouvement musical qui a marqué l’histoire de l’Amérique latine depuis les années 1960. Un héritage que reprennent aussi à leur compte les artistes actuelles de la région. 

Photo : La Source

Pour qui s’est intéressé à l’Amérique latine, à sa culture et à son histoire des soixante dernières années, il est impossible d’être indifférent à l’écoute des chansons de Mercedes Sosa. La première réussite du disque Cantando al Sol est de nous transmettre intacte cette émotion. Servi par la voix de sa chanteuse, Séverine, et par une instrumentation fidèle sans être littérale, le quatuor Vidala nous immerge avec douceur et conviction dans un univers musical qu’incarnait la regrettée chanteuse argentine, ainsi que d’autres grands noms du continent latino-américain. 

La nueva canción naît au milieu des années 1960 et se développe rapidement dans plusieurs pays de la région, du Chili jusqu’aux Caraïbes. Elle est le fruit de la remise en valeur du patrimoine musical populaire d’Amérique latine – qu’avaient initié, dès les années 1950, des artistes comme l’Argentin Atahualpa Yupanqui et la Chilienne Violeta Parra – et de l’influence du folk nord-américain. Par nature diversifié, car imprégné des traditions musicales de chaque pays, ce mouvement trouve sa cohérence dans l’engagement social et politique de ses représentants. Leurs chansons dénonçaient la détresse des populations opprimées et incarnaient l’espoir d’un avenir meilleur. Elles ont accompagné les contestations sociales et les luttes politiques des années 1960, 1970 et 1980, allant parfois jusqu’à les personnifier, comme c’est le cas de l’hymne chilien El pueblo unido jamás será vencido, interprété par le groupe Quilapayún

Vidala, formé en 2014, sort son premier album éponyme en 2015, et compte déjà plus de 150 représentations à travers toute la France et à l’international. Avec ce nouveau disque, qui reprend des morceaux emblématiques du répertoire argentin, chilien, cubain, vénézuélien et péruvien, la formation nous invite à nous pencher sur la place prépondérante des femmes dans la nueva canción. On retrouvera donc des chansons de Violeta Parra, ou d’abord interprétées par Mercedes Sosa. On découvrira aussi « María landó », ce magnifique morceau d’inspiration afro-péruvienne, écrit par la liménienne Chabuca Granda, et dont l’interprétation a rendu célèbre sa compatriote Susana Baca. Sur un rythme traditionnel de la communauté noire péruvienne, le landó, Chabuca raconte le quotidien de María, obligée à travailler sans cesse. 

Vidala ne se contente pas de retranscrire la poésie et la richesse musicale de ces autrices, compositrices et interprètes latino-américaines. Le groupe veut rendre hommage à leur engagement, aux voies qu’elles ont tracées. En tant que mères, travailleuses et militantes, les femmes ont incarné les nouvelles valeurs que promouvaient les mouvements sociaux des années 1970. Par leur force, leur beauté et l’amour qu’elles insufflent, elles ont aussi inspiré l’œuvre des auteurs masculins de la nueva canción. Le groupe lyonnais, lui-même engagé, reprend à son compte cette posture et démontre qu’elle n’a rien perdu de son actualité. 

Les nouvelles voix féminines de la scène musicale latino-américaine 

Si on célèbre, en France, les figures tutélaires de la chanson latino-américaine d’il y a un demi-siècle, les représentantes actuelles de la scène musicales de la région nous rappellent qu’elles sont déterminées à poursuivre leur combat. Dans sa présentation de l’ouvrage Cantoras todas, la generación del Siglo 21 (Toutes chanteuses, la génération du 21ème siècle), la chanteuse mexicaine Lila Downs revendique la portée politique de leur démarche : « Récemment, au niveau international, nous, les femmes, avons su nous unir et donner forme à un plan d’action politique, dans lequel nous proposons des changements institutionnels pour nos pays d’origine. Nous avons avancé sur ces propositions pour répondre activement à la conjoncture actuelle. » Cet ouvrage collectif, qui n’est malheureusement pas encore édité en France, réunit 21 profils de femmes qui ont marqué le paysage musical ibéro-américain de ces vingt dernières années. 

Cumbia, hip-hop, trap, reggaeton, les musiques les plus populaires de la région, qu’elles soient urbaines ou tropicales, servent d’inspiration à cette nouvelle génération d’artistes. Prenant à contre-pied des univers souvent réservés aux hommes, parfois même considérés comme misogynes, certaines chanteuses, comme les argentines Miss Bolivia et Sara Hebe, s’en sont servies pour présenter l’image d’une femme socialement émancipée et sexuellement décomplexée. Leur succès ont fait d’elles de véritables porte-parole dans le combat pour le droit à l’avortement et contre les violences envers les femmes, mais aussi pour des réformes politiques.  

L’année dernière, au Chili, la rappeuse Anita Tijoux et la très populaire Mon Laferte se sont engagées aux côtés des manifestants pour réclamer une nouvelle donne politique ; ils ont obtenu l’élection d’une assemblée constituante, qui aura lieu en avril prochain. Lors des rassemblements, leurs chansons côtoyaient celles de Victor Jara et Quilapayún, symboles et martyrs de la lutte contre Augusto Pinochet, montrant ainsi la filiation de la « nouvelle » nueva canción avec celle des années 1960 et 1970. 

Lionel IGERSHEIM 

Cantando al sol de Vidala (C’est pas des Manières / Inouïe Distribution). 

Retransmission du concert de VIDALA à l’Ilyade de Seyssinet, le 2 février dernier : https://fb.watch/3phALQP4tm/