Le roman “Les Temps perdus” de l’écrivain mexicain Juan Pablo Villalobos

Les éditions Actes Sud proposent le dernier roman de l’auteur mexicain Juan Pablo Villalobos, Les Temps perdus, petit bijou d’humour, de truculence et de réflexion un peu amère sur l’art, la vie et la destinée humaine et… canine. Le narrateur qui se fait appeler Teo, vieillard de 80 ans hors norme, ancien taquero, plein de vie et d’originalité,  partage un immeuble délabré et infesté de cafards avec d’autres retraités qu’il tient à distance, refusant de s’intégrer à leur cercle de lecture, notamment de l’œuvre de Proust. Il reconstitue aussi, en chapitres alternés, son passé depuis l’enfance jusqu’à la mort de tous ses proches alors qu’il a atteint l’âge mûr, un passé qui traverse également l’histoire de Mexico et de ses artistes.

Teo est un original, vieil homme plein de ressources et d’astuces pour se ravitailler en alcools, en livres volés ; très indépendant, il devient la cible des autres retraités de son immeuble et de leur chef de file, Francesca ancienne professeure d’anglais coincée et autoritaire, parce qu’il refuse d’entrer dans leur cercle de lecteurs, dans leurs normes et leur système de pensée. Lui, il s’entoure de personnes inattendues : un jeune mormon gringo, Willem, qui ne jure que par la Bible mais qui deviendra un ami et peu à peu évoluera, un jeune anarchiste révolutionnaire, Mao, qui deviendra son complice et l’aidera à monter des opérations commando contre l’ennemi, ce cercle de lecture qui se réunit dans le hall. N’oublions pas ses pulsions sexuelles qui le poussent vers Juliette, la vieille maraîchère à la trempe révolutionnaire elle aussi, véritable amie sincère de Teo,  et son attirance vers son ennemie, la redoutable Francesca, inaccessible. Mais rien n’aboutit jamais.

Le rythme du récit est soutenu, chaque chapitre ouvrant sur un nouveau rebondissement, et comme une parodie de roman d’aventures et d’espionnage, les péripéties palpitantes et hilarantes s’enchaînent autour de celle lutte acharnée, voire ce duel entre Teo et la coriace Francesca. Ajoutons comme un chœur antique omniprésent, les cafards qu’on chasse, qui reviennent, qu’on finit par écraser à coups de livres sacrés, la Bible du mormon et le livre fétiche de Teo. Mentionnons aussi le rôle des chiens qu’on enlève, qu’on tue, dont on vend la viande et qui finissent mangés dans des tacos, chiens qui ont jalonné les étapes essentielles de la vie de Teo depuis son enfance. Car Teo, au milieu de ses aventures burlesques, nous livre des fragments de sa vie passée, les destinées plus ou moins touchantes de ses parents et des chiens de la famille, sa vocation ratée de peintre qui finit taquero avec son oncle. Il évoque aussi les artistes comme Diego Rivera et son cercle qui ont réussi ou ceux qui meurent, indigents, dans la rue comme Serrano. Est évoqué également le terrible tremblement de terre de 1985 et ses conséquences. Au milieu de ce récit qui ne s’essouffle pas et où l’on rit souvent, percent aussi la critique féroce des théories fumeuses sur l’art et la question fondamentale qui parcourt tout le livre sur le bien fondé de l’écriture d’un roman.

Voilà donc 300 pages au rythme effréné, de situations burlesques, de personnages attachants. Le récit est mené par un narrateur intéressant qui noie sa fragilité dans l’ingestion de bières ad nauseam et qui nous déroule sobrement son passé laborieux et un peu triste qui permet à l’auteur un retour habile sur les grands événements et les grands artistes de Mexico depuis les années trente. Tout concourt à rendre ce roman fort agréable à lire et donne matière à réflexion.

Louise LAURENT

Les Temps perdus de Juan Pablo Villalobos, traduit de l’espagnol (Mexique) par Claude Bleton, édition Actes Sud 2016, 293 p., 21 €.