Les défis de Pedro Castillo, proclamé président du Pérou le 19 juillet

Le 19 Juillet 2021, Pedro Castillo est officiellement déclaré président du Pérou. Avec seulement 44 000 voix d’avance, il s’impose aux élections présidentielles non sans l’étonnement du pays et des médias, et de son adversaire Keiko Fujimori. Celle-ci était la candidate de droite populiste qui a fini par avouer sa défaite malgré ses accusations de fraude électorale. Le nouveau président a annoncé un programme ambitieux pour répondre aux défis majeurs que doit affronter le pays, mais non sans contestations. 

Photo : DW

Le 19 Juillet 2021, le Pérou désigne officiellement son cinquième président en cinq ans. Il s’agit de Pedro Castillo, homme de gauche et catholique traditionaliste, une figure bien singulière par rapport à ses quatre prédécesseurs, qui s’impose face à Keiko Fujimori, la fille de l’ex-président péruvien Alberto Fujimori, inculpé depuis 25 ans pour crimes contre l’humanité. Un mois et demi s’est écoulé depuis le deuxième tour des élections, le 6 juin 2021, suite auquel Keiko Fujimori avait dénoncé des fraudes électorales et traduit Castillo en justice.  La campagne fut polarisée entre deux extrêmes, celle des deux candidats finalistes, et ce n’est pas sans surprise que Pedro Castillo a remporté le premier tour des présidentielles puis dans le deuxième temps le poste même de président. Il est en effet une figure originale pour occuper la présidence d’un pays, et particulièrement celle du Pérou, qui obéit à la doctrine ultralibérale depuis 25 ans.

Appartenant au parti socialiste Perú libre, le « premier président pauvre du pays » affiche un programme ambitieux pour son pays, dont celui-ci aurait besoin pour se relever de la crise protéiforme qu’il traverse. Son programme, certes plein d’espoir, polarise la population par le biais des sujets sur lesquels sa position est radicale, comme la réinstauration de la peine de mort ou le rejet du mariage homosexuel, et fait aussi des sceptiques quant à sa possible réalisation.  

Pedro Castillo vient d’une tribu qui vit dans un petit village de la région de Cajamarca à 2500 mètres d’altitude. Son enfance fut caractérisée par le travail quotidien des champs avec ses parents et les longs kilomètres qu’il parcourait à pied chaque jour pour se rendre à l’école. L’agriculture revêt ainsi un aspect important de son programme, d’autant plus qu’il possède aujourd’hui une ferme d’un hectare où il cultive du maïs, des patates douces, des légumes et où il élève poulets et vaches. Durant toute la campagne présidentielle, il a souligné ses racines provinciales, portant en toutes circonstances le chapeau blanc traditionnel du nord du pays et se rendant à cheval à ses meetings. Le symbole de sa campagne était un crayon à papier géant pour rappeler son passé d’instituteur et l’importance qu’il veut accorder à l’éducation. Il a d’ailleurs annoncé pendant la campagne qu’en cas de victoire, il renoncerait à son salaire présidentiel et continuerait à vivre du salaire de l’éducation nationale. Cette figure a ainsi tout pour séduire les 22 % de la population péruvienne rurale.  

Pedro Castillo est ainsi le premier chef d’État péruvien sans lien quelconque avec les élites politiques, économiques et culturelles. Il s’est fait connaître en prenant la tête d’un mouvement de grève d’enseignants en 2017 et canalise à plusieurs reprises, depuis, le sentiment d’indignation de millions de Péruviens, en particulier dans les zones rurales. Pendant sa campagne présidentielle, on l’entendait tonner le slogan de son parti : « plus de pauvres dans un pays riche ». Le but de son programme est en effet d’améliorer le sort des Péruviens les plus démunis, confrontés à la récession due à la pandémie de la Covid-19, l’économie ayant chuté de 11,2% en 2020, ainsi qu’à une hausse du chômage et de la pauvreté. Des millions d’emplois ont en outre été perdus à cause de la pandémie. Castillo a donc promis qu’un million d’emplois seraient créés en un an, mais aussi qu’il mettrait en place des investissements publics pour réactiver l’économie par le biais de projets d’infrastructures et de marchés publics auprès de petites entreprises. Pedro Castillo voit donc grand, et entend convoquer une assemblée constituante pour rédiger une nouvelle constitution, accusant l’actuelle, rédigée lors du mandant d’Alberto Fujimori, de trop favoriser l’économie de marché.  

Rappelons que Castillo a remporté les élections avec seulement 44 000 voix d’avance sur Keiko Fujimori, ce qui signifie qu’une petite moitié du pays n’a pas voté en sa faveur. Certaines critiques l’accusent par exemple de vouloir mettre en place un « socialisme bolivarien » comme au Venezuela, d’autant plus que le parti politique de Castillo est l’un des rares partis du pays qui défend le régime du président vénézuélien. Keiko Fujimori a même laissé entendre que le candidat de gauche serait communiste : « je suis sûre que les péruviens ne laisseront pas Pedro Castillo transformer le Pérou comme Cuba ou le Venezuela », a-t-elle déclaré. Mais Castillo a exclu à plusieurs reprises toute velléité de copier des modèles étrangers, insistant qu’il n’était ni chaviste ni communiste.

Son principal conseiller économique, Pedro Francke, a assuré que son programme n’avait « rien à voir avec la proposition vénézuélienne ». Le candidat avait en outre annoncé le 26 juin son intention de conserver Julio Velarde à la présidence de la banque centrale du pays, qui est salué pour sa politique monétaire prudente, et de laisser une place à la privatisation dans le pays. Il a également laissé entendre que son gouvernement pourrait être composé de figures issues de diverses tendances politiques et de la société civile au lendemain de sa proclamation comme chef de l’État, ce qui serait un réel acte de démocratie, d’ouverture et favoriserait la stabilité de son mandat. Le nouveau président a de ce fait affirmé vouloir instaurer un véritable modèle péruvien, modèle qui sera mis en place notamment via une série de nationalisations et l’arrêt de certaines importations pour renforcer l’industrie locale. Il souhaite donc une reprise de contrôle des richesses énergétiques et minérales du pays par l’État, comme le gaz, le lithium, le cuivre et l’or, aujourd’hui sous contrôle des multinationales. Le président veut en définitive du changement et non mettre en place « des rustines ou des réformes comme d’autres candidats de gauche », une perspective de changement brutal qui effraie les investisseurs.  

Les défis du président sont nombreux et l’on ne peut qu’attendre de ce président porteur d’espoir, et élu face à la fille d’un homme caractérisé de dictateur, qu’il apporte de la stabilité au Pérou. Mais les risques d’instabilité politique et sociale restent élevés. Keiko Fujimori et ses électeurs n’ont pas dit leur dernier mot et le soutien du nouveau président ne tient qu’à un fil, notamment car Perú libre ne détient que 37 des 130 sièges du parlement très fragmenté, surtout s’il ne parvient pas à mettre en œuvre ses belles promesses de campagne. Néanmoins, le nouveau chef d’Etat péruvien représente une figure du changement dans une période de crise institutionnelle, économique et sanitaire, qui ne peut qu’apporter un peu de lumière à son pays et au continent latino-américain.  

Julie DUCOS