PRÉSENTATION

INFLUENCES AFRICAINES
EN AMÉRIQUE LATINE

Les Noirs, face cachée d’Amérique latine
L’invisibilité paradoxale des Afro-Latino-Américains

Afro-Latino-Américain est un mot quasiment absent, de nos gazettes comme de nos conversations. Afro-Américain est en revanche assez couramment utilisé. Mais, nous dit le dictionnaire Larousse, Afro-Américain « se dit aux États-Unis de quelqu’un dont les ancêtres sont originaires d’Afrique noire ». Où mettre alors Edson Arantes do Nascimento, plus connu sous son nom de scène, Pelé, et Lilian Thuram ? L’un est Brésilien, sans doute, et l’autre incontestablement Antillais, certes. Mais pourquoi donc ne sont-ils jamais qualifiés, aussi, d’Afro-Américains ?

Il est vrai que, bien davantage qu’aux États-Unis, en territoire latino-américain, toutes sortes de populations se seraient croisées et mêlées, du « rouge » au Noir en passant par le Blanc, et diverses autres combinaisons. Pour fabriquer, selon un air du temps qui va de soi et n’a donc besoin d’aucune justification, un cocktail joyeusement métissé à dominante blanche et indigène. Le Noir, dans un tel contexte, n’existerait pas faute de raisons objectives suffisantes. Selon une légende non démentie, ce « blanchiment » mâtiné, d’Aztèque et d’Inca, a été gravé dans les livres d’école ainsi que les idéologies identitaires des élites créoles ayant confisqué les indépendances. Il a été accepté et répandu par les « témoignages » de voyageurs européens romantiques du XIXe siècle, et des grands voyageurs de la première moitié du XXe siècle.  

Les temps changent. De plus en plus mobilisés pour imposer leur réalité et leurs attentes citoyennes, les Noirs des Amériques, dites latines, dénoncent du Mexique au Chili, en passant par la Colombie et le Pérou, leur « invisibilité ». Comme l’avait dit Aimé Césaire, pionnier de ce révisionnisme des couleurs, dans un propos, jamais démenti, « le Nègre vous emmerde ». « La négritude » dont il a été l’un des inventeurs, en 1935, est aujourd’hui revendiquée au Brésil comme au Pérou. Parce qu’elle est « une révolte contre (…) [un] réductionnisme européen » qui s’est manifesté de la même façon à Fort-de-France, Lima ou Rio de Janeiro. Au-delà des grands sportifs, des musiciens, chanteurs et du clown Chocolat, il y a donc aujourd’hui, comme en témoigne la voix de Lilian Thuram, une demande universelle de vérité, de reconnaissance et d’égalité réelle.  

Nouveaux Espaces Latinos et la Fondation Jean Jaurès ont, modestement, tenté de défricher quelques pistes. Afin de donner à voir les raisons de l’invisibilité paradoxale des populations latino-américaines d’origine africaine, numériquement importantes, culturellement foisonnantes, politiquement de plus en plus organisées, exigeant, comme le Tiers État de la France des cahiers de doléance, d’être socialement quelque chose.  

Comment et pourquoi ce voile jeté
sur l’invisibilité historique des Afro-Latino-Américains ? 

Préalable nécessaire au déroulement d’un fil d’Ariane, le dépoussiérage de quelques lapalissades longtemps glissées sous un épais tapis d’alpaga andin ou de laine des Pyrénées, impose sa nécessité. C’est en Amérique dite latine qu’ont été déportés la grande majorité des Africains victimes de la traite négrière. Les chiffres avancés par les historiens restent bien sûr approximatifs. Ce commerce ayant été initialement considéré comme contraire à la morale chrétienne, puis s’étant poursuivi clandestinement après l’interdiction du trafic de « bois d’ébène », les statistiques ne peuvent avoir la précision d’un recensement. Tous, cela dit, se trouvent en accord sur les conclusions suivantes. 80 % des Africains transplantés de force outre-Atlantique l’ont été dans les Caraïbes et les colonies espagnoles et portugaises. 40 % du total l’aurait été dans le seul Brésil actuel. Les données démographiques confirment à posteriori ces chiffres. Les populations d’ascendance africaine sont en 2021 majoritaires au Brésil, en Haïti, dans les Petites Antilles. Elles représentent une part appréciable de la population, en Colombie, en Équateur, au Pérou, en Uruguay et au Venezuela. Bien que très minoritaires, elles sont bien là dans les autres pays, de l’Argentine au Mexique, de la Bolivie au Panamá.  

Ces esclaves afro-latino-américains sont très tôt entrés en dissidence, en marronnage. Les noms de certains d’entre eux ont dès leur époque brisé le silence colonial : Zumbi au Brésil ; Benkos, Domingo, Bioho en Colombie ; Francisco Congo au Pérou. Au fil des ans, conscients de leur invisibilité, ils ont pris la parole, la plume, le pinceau, pour revendiquer une place au sein de leurs différentes nations. Comme en témoignent les écrivains, créateurs d’identité « en pays dominé » dont le nom est cité ci-après. D’autres personnalités auraient pu être signalées. Les contraintes imposées par l’écriture d’un article imposaient un choix. Celui qui a été fait a écarté artistes compositeurs, cinéastes, peintres, penseurs de grande qualité. Ils auraient mérité leur place, tout aussi légitime que celle de littérateurs.

Tous ont été victimes de la même « invisibilité », dont il va être question plus loin. Les premiers pas ont été effectués par des auteurs qui ont rusé, comme Machado de Asis, avec un quotidien âpre et amer. Déconstruisant la rationalité d’alors, Machado de Asis l’a repeint en folie d’aliénés. Ceux qui ont pris le relais ont décrit un monde de femmes et d’hommes aux prises avec une réalité oppressante. Les noms qui suivent parmi bien d’autres ont posé quelques pierres fondatrices.  Pierres des Brésiliens Lima Barreto et, quelques années plus tard, Carolina Maria de Jesus et Conceição Evaristo. Pierres des Martiniquais Aimé Césaire, poète et dramaturge, honoré en 2004 par l’UNESCO avec Abdias Nascimento, homme de théâtre brésilien. Abdias Nascimento avait en 1948 accompagné Albert Camus en conférence à Rio de Janeiro. Il lui avait soumis sa mise en scène de Caligula, jouée par des acteurs noirs, afro-brésiliens. Moins connu, le Colombien Manuel Zapata Olivella, romancier prolixe, est l’auteur d’une somme historique, source d’identité, Chango. Arnaldo Palacio, Colombien, a lui aussi porté ce message, en particulier dans l’un de ses romans, Les étoiles noires (Las Estrellas negras). Haïti a contribué avec de précieux cailloux à la construction d’une identité défensive, riche et créative. Le caractère révolutionnaire et littéraire du vaudou a été revendiqué par Gary Victor. D’autres auteurs, de la « perle des Antilles », ont porté leur affirmation sur le terrain politique et social, comme Jacques Roumain et Jean Metellus.  

La puissance imaginative et revendicative de ces pulsions et répulsions intellectuelles, ici littéraires, a rarement percé le silence bruyant du « mainstream » international. Comme si, paraphrasant l’écrivain angolais Ruy Duarte de Carvalho, « le monde n’avait pas un Est ». Le monde afro-latino-américain en effet, bien qu’à l’Ouest de l’Afrique, a très longtemps -et encore aujourd’hui-, été ignoré. À cela, parmi d’autres, deux raisons importantes. 

D’abord, les Afro-descendants d’Amérique du Sud ont été effacés de la scène internationale par la capacité d’expression et de rayonnement des Noirs discriminés aux États-Unis. Être victime dans la première puissance économique et médiatique du monde a généré un paradoxe. Celui, pour un groupe discriminé, minoritaire dans son pays, de pouvoir être mieux perçu et entendu que les Noirs, plus nombreux, et même majoritaires parfois, résidant plus au sud, dans des pays économiquement et diplomatiquement « périphériques ». Les États-Unis, grande puissance économique, intellectuelle, technologique et militaire, ont de ce fait un pouvoir d’influence, imposant ses normes, ses goûts, sa culture, ses rituels, au reste de l’univers qui en adopte les codes, comme en douceur. « Les universités nord-américaines (exercent) », dit Razmig Keucheyan, « une domination sur le marché mondial […] en matière de financements, de publications et de facilités infrastructurelles ». Ce qui, pour Régis Debray, permet de comprendre le paradoxe d’un pays – les États-Unis –  ayant comme « aucun autre cette faculté d’opérer simultanément au salon et à l’office ». Afro-Américain est donc partout compris comme Noir des États-Unis. Y compris en France où on peine à situer géographiquement Haïtiens et Antillais qui sont les Noirs Américains pourtant les plus « visibles ». Et où on a du mal, si tant est que l’on se le donne, à percevoir comme Afro-Latino-Américain les footballeurs signalés supra. Paradoxalement, pour prendre un exemple récent, l’assassinat de George Floyd a eu un écho médiatique que n’ont jamais eu les 3000 Noirs ayant subi le même sort chaque année au Brésil. C’est ainsi que le meurtre d’un client noir « garroté comme George Floyd » par deux vigiles d’un hypermarché de Porto Alegre, le 19 novembre 2020, a fait la une des médias brésiliens. À la différence des milliers d’autres, morts quasi anonymement, chaque année. 

La deuxième raison, complémentaire de la première, est le fruit de l’histoire et des indépendances latino-américaines. Une histoire latino-américaine écrite il y a plus de cinq cents ans, de façon inégale et asymétrique, par le colonisateur espagnol, portugais et français. Porteuse de métissages violents, entre hommes européens et femmes autochtones, de peuples originaires privés de leurs terres. Entre hommes européens et africains, déportés et réduits en esclavage avec des millions des leurs. Un regard de hiérarchie raciale s’est enraciné à ce moment-là. Les indépendantistes du début du XIXe siècle, à l’exception des Haïtiens, ont assumé la perpétuation de cette architecture sociale. Les manuels scolaires et les livres d’histoire publiés en France, pris ici comme exemple, ignorent toujours en 2021 la défaite subie par le corps expéditionnaire envoyé à Saint-Domingue par Bonaparte pour rétablir l’ordre colonial et l’esclavage. Ce sont des créoles descendants des colonisateurs qui ont levé le drapeau d’indépendance, écartant les tutelles européennes pour leur seul bénéfice. Ils ont maintenu l’esclavage et diverses formes de hiérarchie raciale. Ils ont fabriqué des théories se présentant comme racialement consensuelles, exaltant au Mexique la synthèse harmonieuse des trois cultures et des cinq races. « Le continent ibéro-américain », pour le Mexicain José Vasconcelos « a été converti par le destin en première synthèse raciale du monde […] la cinquième race ». Au Brésil « le roman d’une identité nationale », inventé par Gilberto Freyre, aurait été celui d’un métissage heureux, générateur d’un « homme cordial », selon Sergio Buarque. Ces idéologies ont invisibilisé les couches populaires et « colorées ». Parce que, selon le sociologue brésilien Jesse Souza, « l’exercice du pouvoir social doit être légitimé. Et que personne n’obéit sans raison. […] L’ordre [social, au Brésil, est d’origine] esclavagiste […] Les considérations de statut prédominent sur les considérations liées au calcul économique […], les […] exclus dans les pays au passé esclavagiste sont les descendantes de ceux qui ont été esclavisés ». 

 Tupi or not Tupi ? 

La formule provocante du poète « anthropophage » Oswald de Andrade est toujours actuelle. Au Brésil, « l’Afrique incommode ». Ce titre révélateur est celui d’un ouvrage publié par l’historien d’origine cubaine Carlos Moore. Parce que, a écrit Roger Bastide, « lorsque le Noir est devenu citoyen alors la question s’est posée de savoir s’il pouvait être ou non intégré dans la nation […] Nous sommes ici au centre du monde aliéné […] débat angoissant […] c’est de la solution qui lui sera donnée que sortira l’Amérique de demain ». Au-delà de la vérité et de l’affirmation, de plus en plus revendiquées, il y a la volonté, l’attente, théorisée par le Martiniquais Edouard Glissant, d’ajouter un rhizome africain à ceux autochtone et européen, pour composer collectivement l’identité de l’Amérique latine. 

Le dossier proposé ici, loin d’épuiser le sujet, vise plus modestement à en poser quelques jalons. Pour ce faire ont été sollicités des Afro-descendants latino-américains ; Brésiliens (Maria da Consolação Lucinda, Docteur en anthropologie sociale et histoire de l’Afrique ; Suzete De Paiva Lima-Kourliandsky, doctorante en littérature afro-latino-américaine à l’université Jules Verne d’Amiens), Cubain (Pedro Acosta-Leyva, professeur d’histoire africaine à l’UNILAB de Salvador de Bahia), Péruviens (Osvaldo Bilbao Lobatón et Lilia Mayorga Balcazar, responsables de l’organisation CEDET) ; des contributeurs africains (l’Angolais Dom Pedro, cinéaste documentariste, le romancier guinéen, prix Renaudot, Tierno Monenembo, le Gabonais Paul Raoul Mvengou Cruzmerino, anthropologue de l’université Omar Bongo, le Sénégalais Mbare Ngom, professeur de littérature hispanique et hispano-américaine à la Morgan University de Baltimore), Latino-américain, (l’Uruguayen Ariel Bergamino, ex-ministre délégué aux affaires étrangères de son pays), et Français (Janette Habel, maître de conférences en civilisation latino-américaine, Université de Marne-la-Vallée).

Jean-Jacques KOURLIANDSKY
Nouveaux Espaces Latinos
Fondation Jean Jaurès
Ce dossier a été soutenu
par la Fondation Jean Jaurès

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