présentation belles Latinas 2015

Elle parle avec son accent de ces mers barbares, avec je ne sais quelles algues et je ne sais quels sables, elle fait sa prière à un dieu sans corps et sans poids, vieillie comme si elle allait mourir… » C’est avec les beaux vers de Gabriela Mistral, poétesse chilienne qui recevait il y a tout juste soixante-dix ans le prix Nobel de littérature, que nous ouvrons la présentation de la 14e édition du festival littéraire Belles Latinas.

En avant-première, au mois d’octobre, la poésie tiendra une place d’honneur et donnera un avant-goût de la 14e édition des Belles Latinas. Un hommage sera rendu au grand poète chilien, prix national, Raúl Zurita. Nous découvrirons ses vers énergiques, sensibles, profonds. Cet auteur singulier sera aussi l’invité du symposium international de l’Université du littoral Côte Opale de Boulogne suivi par des rencontres dans les universités de Paris-Vincennes et Lumière à Lyon.

La poésie, nous anime, nous accompagne et nous aide dans la résistance à ce présent rude et incertain. Elle permet aux mots et aux récits de la douzaine d’auteurs que nous recevons cette année de continuer à mettre en relief les expressions littéraires de l’Amérique latine contemporaine dans leur singularité et leur diversité. Ces écritures latino-américaines ont une forte vitalité en France et les auteurs qui animeront les trois semaines de rencontres Belles Latinas en seront les témoins. Pour arriver à cette sélection, nous avons lu ou relu une cinquantaine d’œuvres de l’actualité littéraire d’Amérique latine publiées ces derniers douze mois…

Dans notre quête incessante d’entrelacement des voix d’ici et de là-bas, les auteurs argentins, chiliens, mexicains, péruviens partageront leurs récits avec des écrivains de langue française: le Lyonnais Charles Juillet et le Québécois Alain Fisette aurons l’honneur de converser avec l’immense écrivaine argentine Silvia Baron Supervielle et l’écrivain vénézuélien Miguel Bonnefoy. Toujours dans les dialogues entre les cultures, Maylis De Kerangal, auteure primée pour son dernier livre Reparer les vivants, avait accepté notre invitation en avril dernier aux Bellas Francesas au cône sud. Elle sera à Lyon et Bron pour dialoguer avec les écrivains Diego Zuñiga, Edmundo Paz Soldan et Andrés Neuman dans le cadre cette fois des Belles Latinas.

La programmation définitive de cette année est prête et déjà nous réfléchissons à la suivante, en automne 2016. La priorité sera alors de faire place à des auteurs qui ne sont pas encore venus à notre festival depuis son lancement en 2002. Plus de deux cents auteurs ont rencontré notre public aux quatre coins de la France. Nous nous réjouissons de ce dynamisme et de l’engouement croissant des éditeurs qui reconnaissent l’importance des manifestations littéraires comme la nôtre. Éditeurs, auteurs, traducteurs, libraires et distributeurs sont les complices d’un travail attentif, persévérant, passionnant, ouvrant portes et fenêtres pour laisser passer les vents nouveaux où les dialogues entre les cultures se glissent partout pour rêver à d’autres présents remplies d’humanités et de découvertes. Bref, des mondes en partage…

Cette année, nous faisons vivre ce partage grâce à une trentaine de partenaires, dont le festival littéraire de l’Espace Pandora, l’Opéra de Lyon avec qui nous travaillons depuis neuf ans, et le Nouveau Théâtre du Huitième dans la région lyonnaise. Ce partage s’étend aussi à toute la région Rhône-Alpes à travers les universités, les médiathèques et bibliothèques. Enfin, le projet pédagogique soutenu par la DRAC nous permet de travailler main dans la main avec une vingtaine de lycées du rectorat de Lyon, qui accueillent nos auteurs venus d’Amérique latine. Partage et collaboration sont désormais pour notre structure culturelle et ses actions un véritable gage de pérennité.

Januario ESPINOSA
Directeur Général

La traduction du mot rivage en espagnol est indécise : costa o orilla. Mer ou rivière ? À l’aube, le Maria Vitória quitte une ville verticale et vogue sur l’estuaire de l’Amazone, étale comme un lac. En Amazonie, les fleuves sont des mers intérieures. Jusque dans des lieux jadis indomptables et inhospitaliers la photo saisit le gigantisme des villes brésiliennes. Sur les boulevards des villes côtières à la croissance vertigineuse, les buildings cachent le soleil des rivages. En français, le terme rivage nous rapproche résolument de la mer. Peut-on parler d’écrivains des rivages comme on parle d’écrivains maritimes que l’histoire de la littérature nous a légués? Les rivages étant un point de départ et un point d’arrivée, on aurait affaire au voyage et à l’errance et, du coup, fort à faire!

Muni d’un faible viatique, quelques réminiscences surgissent près des rivages, avec des textes dont le sens et la saveur semblent inépuisables : le Rivage des Syrtes de Julien Gracq et Tristes tropiques de Claude Lévi-Strauss. Le premier nous installe dans une géographie imprécise, avec une histoire qui ressemble à un songe, une promesse d’aventures, une confrontation à venir quelque part dans l’Orient. Le second nous livre une géographie précise et minutieuse de sa découverte de l’Amérique à partir des fantasmagories des premiers prédécesseurs, les Conquistadores abordant le Nouveau Monde. Il conte l’histoire d’un explorateur du XXe siècle, la sienne, qui dit avec une mordante ironie sa haine des modernes voyages et des explorateurs de pacotille. Ces derniers ont déserté les salles obscures de cinémas douteux.

Le Nouveau Monde n’est plus ce qu’il était et c’est tant mieux ! Pour découvrir l’autre Amérique, il faut également lire les écrivains latino-américains d’aujourd’hui qui racontent les histoires et les vérités du monde nouveau bien avant que les polices ne les lisent et que l’Histoire n’ait le temps de les archiver. C’est le rôle de Belles Latinas : jouer avec modestie un rôle de médiateur entre écrivains et lecteurs et  promouvoir d’autres explorations. Pour ce faire, tous les acteurs du livre et les partenaires éducatifs et culturels sont nos alliés.

Les romans comme les rivages restent des lieux de partage, de démarcation et des points de départ. Pour l’enfance, une véritable première expérience de la différence des éléments, comme le lieu physique originaire de l’ambivalence: attirant et dangereux, promesse et menace à la fois, point de rencontre flou du solide et du liquide, du sec et de l’humide, du chaud et du froid, du stable et de l’instable. Moment de vulnérabilité. Ce qui est bleu devient gris ou l’inverse. Droite de loin, la ligne prend une allure sinueuse près des rivages. L’horizon fixe, le rivage bouge. Moment de vacillement entre l’ici et l’ailleurs. Face à la mer, l’œil échoue à dépasser le reflet pour aller dans les profondeurs. L’écriture des bons romans dérange les apparences et les certitudes cuirassées. Sur les rivages, il y a devant nous toute l’étendue du visible et le caché sans visibilité, le clair sans l’obscur. Le roman sait déjouer ces oppositions et objecter le réel.

Aujourd’hui, à l’approche des rivages du Nouveau Monde, il n’y a plus l’ivresse olfactive évoquée par Claude Levi-Strauss après des semaines de navigation. On prend désormais l’avion en navigant sur Internet et certains pays comme le Brésil comptent plus de téléphones portables que d’habitants. L’Amérique latine n’est plus ce qu’elle était, l’exotisme se raréfie et les dogmes se liquéfient quand les romans les contournent ou nous en déprennent. Tant mieux !

Maurice NAHORY
Relations extérieures