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février 2019

La sentence paradoxale contre le général Juan Emilio Cheyre, complice de la dictature chilienne

Au Chili, Juan Emilio Cheyre est connu comme le général du «plus jamais», le militaire qui a admis au nom de l’armée chilienne la responsabilité des forces armées dans la violation systématique des droits de l’homme de 1973 à 1990, durant la dictature militaire d’Augusto Pinochet. Le vendredi 9 novembre, ce même militaire a été condamné pour crimes contre l’humanité.

Photo : Diario de Concepción

Avec cette sentence, le Chili se retrouve face à un choix unique : assumer le paradoxe historique incarné en la personne du général Juan Emilio Cheyre qui a demandé pardon aux victimes de la dictature, qui a promis que plus jamais ces crimes ne seraient commis, et qui la semaine dernière a été condamné à trois ans et un jour de liberté surveillée.

Le succès d’une dictature, comme celle du Chili, se fonde sur sa capacité à faire de complices passifs et actifs tous ceux qui ne sont pas ses victimes. Son triomphe final est de réussir à créer une confusion entre ces différents statuts : celui qui tue et celui qui aide à tuer, celui qui se tait et celui qui oublie ce qu’il sait ou celui qui ne sait pas parce qu’il ne veut pas savoir. À travers différents procédés institutionnels, les sociétés peuvent essayer d’alléger leurs consciences. Mais ces pays ont également un subconscient : c’est dans celui-ci que se trouvent les «plus jamais» et que les tentatives d’enfermer les blessures passées de manière définitive échouent encore et encore. C’est ce qu’il s’est passé pour Cheyre. C’est ce qu’il se passe au Chili.

Alors que Cheyre était commandant en chef de l’armée – de mars 2002 à mars 2006 –, les forces militaires ont donné, bien qu’au compte-goutte, des informations sur les tortures et les disparitions qu’elles avaient provoquées, mais elles ont surtout cessé de protéger les militaires retraités qui ont pris part à ces crimes contre l’humanité. Le cas le plus emblématique est celui de l’ex-brigadier Miguel Krassnoff, qui a été condamné à plus de 600 ans de prison malgré son influence dans le monde militaire.

Cheyre aurait-il pu imaginer que lui-même serait l’un de ces militaires qui affronterait une vérité qu’il avait oublié ou qu’il a voulu oublier ? Car peut-être que dans cet oubli, ou tentative d’oubli, réside le secret du pourquoi les procédés de réparation, de mémoire et de justice, que l’Amérique latine a essayé de mettre en place pour régler ses comptes avec la violence et les dictatures, se heurtent presque toujours à un obstacle inattendu qui oblige à réouvrir ce qui paraissait être fermé.

Les pays latino-américains ont réglé leurs comptes avec leurs dictatures de façons différentes. Les Uruguayens ont préféré la vérité à la justice : en 1985, une amnistie a été proclamée pour les officiers qui avaient commis des crimes durant le régime militaire. Cette loi d’indulgence a été approuvée par les citoyens : en deux référendums, la population a voté pour ne pas déroger à cette législation. Grâce à la courageuse obstination de quelques familles de victimes, une Commission pour la paix a été créée et plusieurs militaires ont été jugés. Les Argentins, de leur côté, ont condamné leurs militaires pour ensuite les gracier, puis les condamner à nouveau. Finalement, les ex-dictateurs Rafael Videla et Leopoldo Galtieri sont morts en prison.

Le cas du Chili est lui plus ambiguë, discret et graduel. Au début de la transition démocratique, le président Patricio Aylwin a opté pour l’application du concept de justice «dans la mesure du possible». Mais au cours des dernières années, le travail patient et rigoureux des familles des victimes et de leurs avocats a transformé cette façon de faire chancelante et partielle de faire justice.

Ces jours-ci, les Chiliens pressentent un nouveau chapitre pour faire la lumière sur leur passé militaire : le ministre Mario Carroza a condamné Cheyre pour son implication dans la dénommée «caravane de la mort», un cortège militaire sinistre qui a parcouru le Chili au début de la dictature en fusillant les opposants politiques. Le juge n’a pas pu prouver que l’ex-commandant en chef de l’armée chilien a participé directement aux fusillades, mais il est celui qui était chargé de diffuser la version des faits racontant que les opposants exécutés étaient morts dans un combat qui n’a jamais existé. Il sera condamné pour complicité d’homicide qualifié avec quinze personnes.

Juan Emilio Cheyre clame son innocence et sa défense a déjà annoncé qu’il fera appel à la décision. Il est possible que Cheyre soit sincère, qu’il croit réellement qu’il a toujours bien fait. Cela n’enlève rien au fait que «bien faire» pour un jeune officier en 1973 soit profondément erroné pour un général de la transition. Il est difficile d’être militaire et de désobéir aux ordres durant une dictature, comme il est difficile d’être chargé de ce secret, le personnage qui, dans une démocratie, demande à ses subordonnés de dire la vérité.

Nous ne pouvons pas arrêter de condamner et d’enquêter sur notre passé obscur. Il ne faut pas non plus arrêter d’essayer de comprendre et d’assumer les paradoxes d’un passé qui refait surface. Au Chili, le «jamais plus» peut également être un «cela continuera». Ainsi, pour un pays qui a décidé de passer de la justice à moitié à la pleine justice, la sentence paradoxale du général «plus jamais» est un progrès. Le dispositif de justice chilienne ne doit pas s’arrêter jusqu’à ce que soit donné à chacun sa place dans l’Histoire.

D’après The New York Times espagnol,
Traduit par Cécile Pilgram

L’histoire des organismes d’envoi de prêtres Fidei Donum vers l’Amérique latine

La revue d’histoire des religions Chrétiens et Sociétés XVIe-XXIe siècles, centrée sur l’étude des différentes confessions chrétiennes à l’époque moderne et contemporaine, aujourd’hui animée par les chercheurs en histoire religieuse du Laboratoire de recherche historique Rhône-Alpes (LARHRA), consacre un numéro spécial, conçu comme un guide de recherche, aux organismes d’envoi européens et nord-américains de prêtres Fidei Donum en Amérique latine (1949-2000).

Photo : Chrétiens et Sociétés XVIe-XXIe siècles

Les organismes d’envoi européens et nord-américains de prêtres diocésains vers l’Amérique latine sont très peu connus. Nés pour certains avant l’encyclique pontificale Fidei Donum (1957) qui définit leur rôle, ils constituent au départ une réponse au sous-encadrement religieux sur le continent latino-américain. Conçus comme des supports logistiques de circulations transatlantiques de forte intensité, ils n’échappent ni à la structuration bipolaire de leur époque ni aux débats internes de l’Église catholique, en particulier autour de la théologie de la libération.

Fondés sur la notion d’«entraide» ou de «coopération sacerdotale» entre diocèses, ces organismes sont des plateformes missionnaires d’un nouveau type, tournées vers une Amérique latine déchirée par de profondes et violentes oppositions idéologiques. Tous sont de près ou de loin travaillés par la question politique de l’engagement : jusqu’à quel point la «solidarité» avec les peuples d’Amérique latine peut-elle s’exercer ? Faut-il choisir entre la «sécurité nationale» –qui prétend défendre la civilisation chrétienne– et la «révolution» –qui libérerait les opprimés ?

Ce guide de recherche scientifique écrit à plusieurs mains est un premier jalon dans la connaissance de ces organismes. Il a pour ambition de proposer un état des lieux sous la forme de fiches et d’éclairages sur quelques enjeux. Le lecteur y trouvera notamment : des données structurelles et statistiques sur chacun de ces dix organismes européens et nord-américains ; de brèves études sur la formation des prêtres Fidei Donum ou les relations avec Rome ; la liste exhaustive des prêtres diocésains européens présents en Amérique latine en 1968 ; une bibliographie internationale sur le sujet.

D’après Chrétiens et Sociétés XVIe-XXIe siècles

Olivier Chatelan, Gilles Routhier et Caroline Sappia (dir.), Les organismes d’envoi européens et nord-américains de prêtres Fidei Donum en Amérique latine, 1949-2000. Guide de recherche, numéro spécial de Chrétiens et Sociétés XVIe-XXIe siècles, 2019.

Souscription auprès du Centre de la Recherche Eugène Chevreul – LARHRA UMR 5190 – 18 rue Chevreul 69007 Lyon

Concert sur le thème du tango argentin avec le compositeur Martín Palmeri à Aix-les-Bains

Le vendredi 22 février, 20 H, est organisée à l’église Notre-Dame d’Aix-les-Bains une soirée «Misatango», musique d’Argentine, avec au piano la participation exceptionnelle du compositeur argentin Martín Palmeri. Un concert caritatif destiné aux enfants porteurs de handicaps.

Photo : Lions club

Quelques noms célèbres de compositeurs aujourd’hui disparus illustreront la première partie de ce concert, comme Carlos Gardel, Aníbal Troilo et Astor Piazzola. Quelques pièces seront interprétées par les solistes d’Allegri.

Pour ce qui est de la seconde partie, c’est le compositeur Martín Palmeri en personne qui sera au piano jouant son œuvre la plus célèbre du moment, «La Misatango», accompagné des musiciens Savoyards du quintet Ad Libitum, de Jérémy Vannereau au bandonéon et pour la partie chant le groupe Allegri sous la baguette de Jean-Marie Puissant.

Né en 1965 à Buenos Aires, Martín Palmeri suit des études de musique classique dès l’âge de 13 ans. Il abordera plus tard le tango argentin avec un maître incontesté : Rodolfo Mederos. C’est véritablement son univers, ce qui a pour résultat une musique faite de sonorités très riches, magnifiquement rythmée et sous l’influence permanente du Tango nuevo.

Martín Palmeri compose aussi bien des pièces instrumentales comme «Las estaciones» (Les quatre saisons) que de la musique de chant choral ayant été pendant vingt-huit ans chef de différents chœurs en Argentine.

Sa notoriété est internationale et sa musique jouée sur tous les continents. Le maestro a été élu «compositeur de l’année» par les Américains et produira cette œuvre que vous aurez le privilège d’écouter au Carnegie Hall de New York en juin prochain. Ne ratez pas ce concert exceptionnel !

D’après le Lions club

Réservations : 06 70 75 37 84
Billetterie : OT Aix les Bains

La Maîtresse de Carlos Gardel, une fiction passionnée de la Portoricaine Mayra Santos-Febres

La rencontre entre une guérisseuse portoricaine et son héritière, sa petite-fille elle-même étudiante en médecine avec un chanteur de tango mondialement connu qui fait escale sur l’île, est au centre de ce roman original qui raconte une double passion vécue par la jeune fille pour la vedette qui lui fait découvrir la sensualité, et pour sa vocation profonde, aider les femmes de son pays à s’affranchir des maternités multiples et rarement désirées.

Photo : Premio Spiwak/Zulma

Elle est la petite-fille de Mano Santa, la guérisseuse la plus célèbre de Porto Rico. Elle s’appelle Micaela. Il est un mythe vivant, au sommet de la gloire. Il s’appelle Carlos Gardel. Mais il souffre de la syphilis, sa voix est mise à l’épreuve par la maladie et, de passage sur l’île, il consulte Mano Santa et en profite pour séduire la jeune fille. Vingt-sept jours de passion qui laisseront des traces.

Micaela vit entre deux mondes, les herbes qui guérissent, le grand désordre dans la case de Mano Santa et les cours à l’École de médecine, les traités scientifiques qu’elle mémorise soigneusement. Carlos Gardel se glisse entre les deux univers. Elle accompagne sa grand-mère à l’hôtel de luxe pour assister la vieille dame auprès du chanteur. Leur lien à tous, ce sont les plantes : elles ont fait la renommée de Mano Santa, elles guérissent Carlos Gardel et elles sont le grand sujet d’études de Micaela.

Dans les années 1930, la médecine portoricaine est en pleine mutation, elle passe doucement de manipulations qui ressemblent à de la sorcellerie vers la science moderne, non sans sursauts. Il est difficile de faire évoluer des coutumes séculaires, en cela aussi Micaela est à la charnière.

À côté de la réalité, en dehors de celle du quotidien, il y a le spectacle, la musique, la voix, la présence de Gardel qui à elle seule remplit la plus grande salle de Porto Rico, et puis la rencontre au cours de laquelle Micaela devient tango dans les bras de l’idole. C’est d’une incroyable beauté.

À cela s’ajoute l’amour, ou la passion. Nous savons, Micaela sait, que cette rencontre ne durera que le temps du séjour du chanteur. Il faut que ces quelques jours soient un miracle, elle ne sera plus la même après son départ, il faut qu’elle vive cela intensément. Intensément et tendrement. Carlos profite de ces moments d’intimité pour lui raconter sa vie, son arrivée en Argentine, ses débuts, ses émois amoureux. Ce n’est plus la vedette mondialement connue, c’est l’homme qu’elle a sous les yeux, à portée de voix.

La vérité historique n’est pas certaine : tant de mystères demeurent sur ce que fut réellement Gardel, mais c’est un roman qu’a voulu Mayra Santos-Febres, et elle l’a parfaitement réussi, avec le charme ‒celui de Carlos Gardel, celui du tango en général‒, avec les idées ‒les débuts du contrôle des naissances (on ne sait pas forcément que Porto Rico a été un endroit précurseur de la contraception).

Les différents thèmes, les différentes ambiances donnent une impression parfois un peu floue : que veut vraiment nous dire l’auteure ? Peu importe finalement, on a été ému par les amours de Micaela et de Carlos, on a découvert des aspects peu connus du mythe argentin, on a beaucoup appris sur les premiers pas de la contraception : que peut-on demander de plus à un roman par ailleurs plein de couleurs, de vie et de doutes ?

Christian ROINAT

La Maîtresse de Carlos Gardel de Mayra Santos-Febres, traduit de l’espagnol (Porto Rico) par François-Michel Durazzo, éd. Zulma, 320 p., 22,50 €. Mayra Santos-Febres en espagnol : La amante de Gardel, ed. Planeta / Sirena Selena vestida de pena / Cualquier miércoles soy tuya, ed. Literatura Random House, Barcelone / Nuestra Señora de la noche, ed. Planeta, Barcelone. Mayra Santos-Febres en français : Sirena Selena, éd. Zulma.

Poète, romancière, Mayra Santos-Febres est née en 1966 à Porto Rico, où elle enseigne la littérature à l’université. «J’ai grandi dans une famille presque exclusivement composée de femmes, confie-t-elle à Libération. Toutes avaient un métier : institutrice, comptable, avocate. Une situation courante à Porto Rico. Toutes mes études ont été payées par mes tantes. Elles étaient neuf.» Après Sirena Selena, son premier roman (Zulma, 2017), Mayra Santos-Febres nous revient avec La Maîtresse de Carlos Gardel.

López Obrador annonce un plan de recherche pour les 40 000 personnes disparues au Mexique

Le président du gouvernement mexicain, Andrés Manuel López Obrador (AMLO) a annoncé, ce lundi 4 février, un plan de recherche concernant les 40 000 personnes disparues officiellement, c’est-à-dire enregistrées, au Mexique. Le sous-secrétaire aux droits de l’homme a quant à lui annoncé la création d’un institut national de criminalistique en charge de ces recherches.

Photo : Noticias ONU

Lors de sa conférence de presse habituelle matinale, AMLO a
déclaré qu’«il s’agit d’un héritage douloureux et terrible de la politique économique néolibérale». Au Mexique, il y a eu environ 223 000 meurtres au cours des douze dernières années, depuis que le gouvernement de Felipe Calderón (2006-2012) a commencé la guerre contre les cartels de drogue en 2006.

«Notre pays est devenu une énorme fosse clandestine», a admis Alejandro Encinas, sous-secrétaire aux droits de l’homme du ministère de l’Intérieur. «Nous allons donner la priorité à la recherche des vivants», a ajouté M. Encinas, affirmant que le gouvernement aztèque tentera de libérer les victimes de la traite des êtres humains. Selon une étude réalisée par l’Université ibéro-américaine et la Commission pour la défense et la promotion des droits de l’homme, 1 075 fosses communes ont été découvertes au Mexique entre 2007 et 2016, contenant 2 204 corps.

L’institut national de police scientifique devrait être opérationnel en juillet, et dépendra du ministère de l’Intérieur. Il tentera de coordonner tous les services de police scientifique existant dans le pays. Environ 21 millions de dollars seront alloués au financement de ce plan.

Personne ne connaît avec exactitude le nombre réel de personnes disparues au Mexique, puisque dans de nombreux cas, les proches ne signalaient pas la perte d’un membre de la famille par peur des représailles du crime organisé. Selon les ONG, il y aurait peut-être plus de 300 000 disparus dans tout le Mexique, pour près de seulement 40 000 cas officiels.

La disparition des 43 étudiants d’Ayotzinapa en 2014 est l’un des cas les plus traumatisants et médiatiques de ces dernières années. Parce qu’au moins 34 suspects ont été torturés par les autorités lors de l’enquête sur le crime selon l’ONU. AMLO a signé un décret présidentiel créant une commission de la vérité chargée de mener une nouvelle enquête sur ce qui s’est passé dans la nuit du 26 septembre 2014. Selon un rapport de l’ONU, les résultats de l’enquête étaient «inacceptables» en raison des tortures commises, responsables d’incohérences chez les suspects.

Il faut également rappeler que les violences et meurtres perdurent actuellement au Mexique : un deuxième journaliste, Jesús Ramos Rodríguez, après Rafael Murúa, a été assassiné depuis le début de l’année 2009. La Commission nationale des droits de l’homme (CNDH) a condamné l’assassinat de Jesús Ramos Rodríguez. Elle a demandé aux autorités mexicaines de «mettre en place des mesures de protection pour protéger la vie et la sécurité de sa famille» et de mener «une enquête approfondie» sur ce crime, notamment sur son lien avec la profession de la victime. Ces deux morts portent à 143 le nombre de journalistes assassinés au Mexique depuis 2000, selon les chiffres de la CNDH. 

Le Mexique est ainsi le deuxième pays le plus dangereux pour la presse après la Syrie, avec plus de 100 journalistes tués depuis 2000, selon RSF. En 2018, 10 journalistes ont été assassinés dans différentes régions du pays. La grande majorité de ces assassinats restent impunis. Et en décembre 2018, lors du premier mois de mandat du nouveau président de gauche Andrés Manuel López Obrador, 2 842 homicides ont été enregistrés, soit une hausse de près de 10% par rapport à décembre 2017.

Catherine TRAULLÉ

L’ancien président chilien Eduardo Frei Montalva a bien été assassiné par la dictature

Après seize longues années d’enquête, le procureur chargé d’élucider les causes du décès d’Eduardo Frei Montalva a conclu que l’ancien président a été victime d’un homicide simple. Les responsables de ce crime, avec une participation à différents niveaux, sont au nombre de six, dont deux médecins. Ils ont écopé de peines allant de trois à dix ans d’emprisonnement.

Photo : Cooperativa

Ce verdict de la justice a provoqué un profond bouleversement dans l’opinion. La famille Frei, et notamment Carmen Frei, la fille, se dit satisfaite ; c’est grâce à son obstination qu’elle a pu enfin éclaircir la mort de son père et faire que la justice s’impose. Cette décision en première instance du juge Alejandro Madrid est un premier pas, car persiste une série de faits qui auraient dû être élucidés pour pouvoir appeler ce crime « homicide qualifié ». Une preuve de l’insuffisance de la résolution est que la défense, les parties civiles et le gouvernement ont annoncé d’ores et déjà qu’ils feront appel. Six personnes ont été condamnées mercredi 30 janvier à des peines allant jusqu’à dix ans de prison pour le meurtre de l’ancien président Eduardo Frei Montalva.

Démocrate-chrétien, Eduardo Frei Montalva a d’abord soutenu le renversement par la force du président Salvador Allende, puis est devenu un opposant à la dictature du général Pinochet. Il est mort en 1982, des suites d’une septicémie. C’est en tout cas ce qu’a voulu faire croire le régime à l’époque. Après ce procès prouvant l’assassinat de l’ancien président, deux médecins, le chauffeur personnel de l’ancien chef de l’État et un agent de la police politique entre autres font partie des personnes reconnues coupables de l’assassinat, de complicité et de dissimulation du crime.

En novembre 1981, Eduardo Frei Montalva fut admis dans une clinique de Santiago, pour l’opération d’une hernie, a priori bénigne. Mais quelques semaines plus tard, il meurt brutalement. Officiellement, à cause de complications liées à l’opération. Après le retour à la démocratie, sa famille porte plainte pour meurtre, dans les années 2000.

Lors d’un entretien à Radio Cooperativa, l’avocat de la famille Frei, Nelson Caucoto, s’est dit satisfait qu’en première instance la mort de Frei ait été reconnue comme un homicide, mais il est confiant que l’appel devant les tribunaux supérieurs permettront de prouver qu’il ne s’agit pas d’un délit commun mais d’une opération criminelle planifiée et exécutée par l’État. «Il y a eu deux expertises disant que de très petites quantités de thallium et de gaz moutarde, espacées dans le temps, se sont mêlées pour affaiblir les défenses immunitaires du président Frei, a expliqué à RFI l’avocat de sa fille, Nelson Caucoto. Il est ensuite tombé dans un état grave en décembre 1981 et ne s’est jamais remis d’un choc septique.»

Contrairement à ce qu’on présumait et à la thèse des plaignants, le juge n’a pas pu désigner ce crime d’homicide qualifié. Cependant, la résolution rend compte amplement des circonstances qui ont entouré la mort de l’ex-président : présence de personnel étranger à l’équipe médicale et de la clinique où il devait subir une intervention. Parmi eux, deux médecins liés à la CNI (police politique de la dictature) ou à l’armée. Une réintervention chirurgicale injustifiée, des autopsies non sollicitées par la famille, l’ingestion de substances expérimentales ainsi que des poursuites en voiture et des écoutes téléphoniques de la famille Frei s’ajoutent à cela.

Des faits anormaux dans le contexte d’élimination des opposants au régime : le leadership de l’ex-président Frei était devenu une menace pour le gouvernement de Pinochet. Le juge parvient à la conclusion que la mort d’Eduardo Frei Montalva n’a pu être que délibérée, même s’il n’a pas pu prouver l’existence d’ordres directs, de préméditation ou d’utilisation de venin. C’est tout le paradoxe de cette résolution à laquelle la famille souhaite trouver une réponse en appel devant les tribunaux supérieurs.

En effet, c’est en compagnie de ses avocats Nelson Caucoto et Francisco Ugás que Carmen Frei, la fille, s’est présentée dans le bureau d’Alejandro Madrid, le juge chargé de cette affaire en première instance, pour demander la requalification du verdict en homicide qualifié.

À la sortie de ses bureaux, l’ancienne sénatrice Carmen Frei a affirmé devant la presse qu’un «délit si planifié, effectué avec autant de cruauté, doit avoir d’autres protagonistes». «Le juge a conclu que mon père a été assassiné et cela nous soulage, mais nous ferons appel.»

Eduardo Frei Montalva a gouverné le Chili pendant la période précédant l’élection du socialiste Salvador Allende. Au cours de son mandat, il a initié la réforme agraire et un certain nombre de réformes sociales dont la nationalisation partielle de la production de cuivre dans les années 1960.

«Eduardo Frei, à partir de 1980, lors de la campagne de la dictature pour consolider son influence au niveau constitutionnel, a été le grand promoteur d’une manifestation nationale contre la nouvelle Constitution, poursuit Nelson Caucoto. Il est devenu la principale figure d’opposition, et donc le principal objectif à abattre par la dictature de Pinochet, avec le dirigeant syndical Tucapel Jiménez –également assassiné par la dictature.»

Pour les partis de gauche et du centre, ce crime avéré est une nouvelle remise en cause de ceux qui, encore aujourd’hui, revendiquent la figure du dictateur et se positionnent comme une partie de la diversité de la droite chilienne : «il est temps que les complices passifs assument leurs responsabilités», ont-ils déclaré.

Olga BARRY

Histoires de couple dans la campagne mexicaine avec Nuestro tiempo de Carlos Reygadas

Carlos Reygadas est l’enfant terrible du cinéma mexicain. Il abandonne sa carrière d’avocat international à l’âge de 30 ans pour réaliser dans sa famille Japon. Suivront Batalla en el cielo en 2004 et Lumière silencieuse en 2007. Il tourne ensuite dans sa maison avec sa propre famille Post tenebras lux en 2016. Cette fois encore, il a tourné avec sa famille, mais dans une autre maison, pour réaliser Nuestro tiempo.

Photo : Nuestro tiempo

Ce long film de 2h58 se passe dans une ferme qui élève des taureaux de combat. Esther est en charge de la gestion du ranch, tandis que son mari Juan, poète de renommée mondiale, s’occupe des bêtes. Lorsqu’Esther s’éprend du dresseur de chevaux, Juan se révèle alors incapable de rester fidèle à ses convictions.

«Lorsque l’on parle de l’amour qui existe au sein d’un couple… explique Carlos Reygadas, on se pose parfois la question épineuse de savoir ce qui distingue l’amour de la possession, la fidélité de la loyauté. Dans un monde sur le déclin où des taureaux se battent, entourés par une famille qui vit en harmonie et qui s’aime, mon film montre un couple qui fait face à ses problèmes d’une manière radicale. Il se confronte à sa destruction prochaine, provoquée par une relation extraconjugale. Juan veut vivre son sentiment de la manière la plus absolue qui soit et il espère la réciproque. Esther apparaît comme un catalyseur stimulant. La destruction peut aussi être partie prenante de l’amour mais un couple peut-il survivre à une telle crise sans que cela ne cause des dégâts irréparables ?»

Carlos Reygadas poursuit : «Nuestro tiempo n’est pas autobiographique comme pouvait l’être Lumière silencieuse mais il s’inspire de mes réflexions sur les nouveaux modes de communication. Les smartphones changent la nature de nos relations et particulièrement les rapports entre les hommes et les femmes. Je l’observe surtout chez les trentenaires. Cela n’a plus rien à voir avec mon époque. La jalousie et le voyeurisme qui en découlent, en sont les conséquences…

Ce récit, qui s’enracine dans un environnement sensoriel, peut être qualifié de « récit tactile ». Il démarre avant que le récit « intellectuel » ne prenne le relais. La narration tactile, qui précède la présentation des personnages principaux, permet d’éprouver la sensation du vent, de sentir la présence des animaux, d’entendre l’espagnol que l’on parle dans cette région du Mexique, de percevoir physiquement les corps. On commence par rentrer dans un contexte et c’est ce que j’apprécie le plus dans un film, au-delà de l’histoire elle-même. D’ailleurs, je considère que toutes les histoires ont déjà été racontées.

De mon point de vue, il est plus intéressant de lire une histoire que d’en voir une racontée au cinéma. La littérature est plus apte à raconter une histoire que le cinéma. Cependant, le cinéma peut véhiculer une sensation physique de l’existence, quand la littérature ne le peut pas. Avec une caméra et une équipe son, on peut capter le monde dans lequel on évolue. Il n’y a rien de mieux que le cinéma pour restituer cela.

Dans Nuestro tiempo, je tourne pour la première fois en numérique. On croit tous que le numérique consiste à appuyer sur un bouton mais c’est un médium très complexe, plus que la pellicule. Il faut vraiment bouger à l’intérieur du format, pousser les lignes, tirer les courbes pour les rendre plus nettes et aller au fond des choses. Le numérique est un labyrinthe dans lequel on peut trouver des choses incroyables.

Plus qu’une réflexion sur le couple, mon film prend une direction psychologique… À partir du moment où l’on échappe à la structure narrative classique et qu’on se départit de tout jugement moral, on peut vraiment orienter l’histoire vers un autre endroit qui a davantage à voir avec le mystère de l’existence… Je ne sais pas si ce film compte parmi les plus violents que j’aie réalisés jusqu’à présent, mais il est assurément violent, autant que la vie peut l’être parfois. Nous devons nous efforcer d’injecter de l’amour dans nos existences car l’amour est plus fort que la violence.»

Ce film si long sur une relation de couple n’est jamais ennuyeux. Les images sont très belles et l’on suit facilement cette histoire tournée dans une très belle région, à Tlaxcala, sans effets spéciaux, précise le réalisateur, qui a également monté le film. Carlos Reygadas nous surprend à chaque film. Sur les écrans le 6 février.

Alain LIATARD

Angoisse subtile et efficace dans Malgré tout la nuit tombe d’Antônio Xerxenesky

Le cinéma est au centre des romans d’Antônio Xerxenesky qui avait évoqué western et morts vivants dans le délirant Avaler du sable et la figure mythique d’Orson Welles dans F. Cette fois, il approche les films d’horreur, mais en évitant adroitement tous les pièges d’une telle entreprise, que ce soit en images, par les quantités d’hémoglobine dans un film ou par des descriptions crapoteuses dans un roman : on ne sera pas déçu, mais pas de la façon dont on s’y attendait.

Photo : Renato Parada-Divulgação/éd. Asphalte

Alina est en pleine crise existentielle. Elle vit à São Paulo. Elle a une petite trentaine, s’ennuie considérablement entre ses soucis financiers, sa thèse universitaire inachevée et la routine de son travail qui ne présente pas le moindre intérêt. Elle est convoquée un jour au commissariat où Carla, la commissaire, une femme de son âge, lui demande de l’aider dans une enquête sur un mystérieux groupe qui semble flirter avec l’occultisme. Il y aurait eu plusieurs disparitions inexpliquées.

À quoi cela sert-il de mener une vie banale, en n’ayant que des activités routinières, en ne faisant rien de ce qu’on aime, en n’ayant personne à aimer ? Même un terrible choc émotionnel, un an plus tôt, qui aurait pu la pousser par réaction vers une existence plus positive, s’est avéré impuissant à la faire évoluer.

Alina vit plongée, enterrée dans une vie des plus prosaïques : vaisselle sale dans l’évier et frigo vide, ses rapports ‒ intellectuels ‒ avec l’occultisme et ses mystères lui semblent s’être éloignés d’elle : le mémoire, puis la thèse doivent plus au hasard qu’à une passion, et pourtant renouer avec l’inexplicable, par l’intermédiaire de la commissaire, se met à l’attirer.

La première partie, qui se passe dans la journée, baigne dans la banalité. Dans la deuxième (de nuit), avec un changement virtuose et surprenant de point de vue, tout bascule. La nuit tout devient possible, mais si tout peut arriver, que se passera-t-il vraiment ?

Antônio Xerxenesky se montre diaboliquement habile dans sa façon d’avancer, d’un pas bien ordinaire, sur des chemins qui pourraient se révéler troublants, inquiétants, paniquants ou désespérément communs. On souhaite avoir évidemment notre dose d’horreur et on l’aura, mais pas de la façon dont on s’y attendait : où se terre l’horreur, dans le surnaturel ou à portée de notre main ?

À l’opposé du grand spectacle, Antônio Xerxenesky a parfaitement réussi là le récit de la journée d’une jeune Brésilienne, qui aurait pu être aussi banale que toutes les autres et qui, depuis son enfance, sans le savoir, vit entre ombre et lumière, entre chiens et loups (garous ?) et qui se pose, comme son créateur en littérature, bien des questions fondamentales. Malgré tout la nuit tombe marie vie quotidienne et brefs flashs étranges, philosophie et mystère. Et c’est le mystère qui survit !

Christian ROINAT

Malgré tout la nuit tombe d’Antônio Xexenesky, traduit du portugais (Brésil) par Mélanie Fusaro, éd. Asphalte, 224 p., 20 €. Antônio Xerxenesky en portugais : As perguntas, ed. Companhia das Letras, São Paulo / Areia nos dentes / F, ed. Rocco, Rio de Janeiro. Antônio Xerxenesky en français : Avaler du sable / F, éd. Asphalte.

Antônio Xerxenesky est né à Porto Alegre. Son premier roman Avaler du sable (Asphalte, 2015) lui a valu d’être distingué comme l’un des meilleurs romanciers brésiliens contemporains par la revue Granta. Son deuxième roman F a été finaliste du prix São Paulo de littérature et du prix Médicis étranger 2016.

Plongée dans la musique argentine avec la pianiste Lucia Abonizio

Pianiste d’origine italo-argentine, Lucia Abonizio vit à Paris depuis de nombreuses années. Dotée d’une solide formation classique à l’université de Rosario en Argentine, notamment avec Aldo Antognazzi, lui-même élève d’Arturo Benedetti Michelangeli, puis à Paris avec Jacqueline Bourgès-Maunoury, elle a remporté plusieurs prix de piano (Premier prix de Piano de la Télévision argentine, Premier prix à l’unanimité du conservatoire national de Gennevilliers). Elle revient dans cette interview sur sa musique, entre Paris et Buenos Aires.

Photo : Diego Pittaluga

Lucia Abonizio obtient ses diplômes d’État en France et en Argentine pour l’enseignement du piano, et donne, en parallèle de ses cours et masters classes, de nombreux récitals en tant que soliste ou dans différents ensembles en Europe et en Amérique latine.

Même si vous vivez depuis des années à Paris, votre lien avec votre pays d’origine ne s’est jamais rompu. Pouvez-vous nous présenter les projets musicaux qui vous tiennent particulièrement à cœur ?

Ma famille et beaucoup de mes amis vivent en Argentine, et je cultive ce lien au quotidien, notamment à travers mes différents projets musicaux. La musique argentine est d’une richesse immense, et je n’ai de cesse de montrer à quel point les différents types de musique argentine (classique, folklorique et le tango) sont liés. J’ai enregistré un double album en 2016, intitulé «Terres argentines», chez Klarthe, label d’Harmonia Mundi. Ce disque est un hommage au compositeur argentin Alberto Ginastera (1916-1983) à l’occasion du centenaire de sa naissance. Le premier CD est composé d’œuvres pour piano de Ginastera, et le deuxième, de musique folklorique argentine (chacarera, malambo, huella, gato, cueca…). Avec ces deux disques dans un même album, j’essaie de montrer les liens qui unissent la musique classique dans le cas de Ginastera et la musique populaire. Ces univers musicaux sont souvent considérés comme hermétiques, mais leurs connexions sont plus importantes qu’il n’y paraît.

Comment Alberto Ginastera appréhendait-il la musique traditionnelle argentine ?

Il s’en est énormément inspiré. Il a intégré tous ces rythmes populaires dans sa musique et particulièrement ceux du Nord-Ouest argentin. Sa formation appartient au classique, il a été influencé par Bartók en ce qui concerne la création des œuvres appartenant à un «univers imaginaire». L’école impressionniste est présente notamment dans l’évocation des éléments de la nature comme le vent, les grands espaces de la cordillère des Andes. Dans sa musique, on trouve aussi des réminiscences du passé inca et ceci par l’énergie sauvage dégagée de ces compositions ainsi que le culte à la terre très affectionné par les tribus Diaguites par exemple. On y trouve aussi des musiques à des incantations liées à des rites ou à de la magie. Si vous avez déjà entendu parler des personnes du Nord-Ouest argentin, vous trouverez aussi ces mêmes inflexions dans certains passages musicaux. Des couleurs liées à des sonorités de quena (petite flûte précolombienne) et l’utilisation des gammes pentatoniques nous rapprochent d’un lointain passé musical.

En revanche, dans un passé plus récent, on trouve la tradition «gauchesca», c’est-à-dire du gaucho, l’homme de la pampa argentine, qui traduit un besoin de grands espaces et de solitude. Son compagnon de toujours, le cheval, donnera naissance par les bruits des sabots à des rythmes traduits en musique. Ceci devient présent dans le malambo, danse virile qui existe en version rapide ou modérée (malambo sureño, ou du sud du pays). Tous ces éléments nourrissent la musique folklorique traditionnelle argentine et aussi la musique de Ginastera. Avec mon album «Terres argentines», je mets en évidence les correspondances entre les musiques folkloriques des différentes régions argentines et la musique d’Alberto Ginastera.

Vous vous intéressez aussi au tango ?

Depuis mon enfance et par le biais de ma mère, pianiste classique, j’ai toujours été en contact avec la musique classique, le tango et le folklore. Ici en France, je me suis rendue compte que j’avais un terrain musical à partager : le tango. Grâce à ma formation, j’ai pu creuser les éléments qui forment la base de ce style. Cela a donné naissance à une méthode de piano «Piano-Tango» en deux volumes (aux éditions Gérard Billaudot). Cette méthode exploite les rythmes qui sont à la base du tango comme la habanera, la milonga et d’autres qui en découlent.

Actuellement je collabore avec les éditions Soldano, en composant des pièces et en faisant des arrangements pour piano ou bien piano et bandonéon, sur des œuvres pour guitare du compositeur Raúl Maldonado. Il y aura d’ailleurs le 23 mars prochain à Antony, dans la région parisienne, un concert consacré à Raúl Maldonado où je jouerai mon arrangement de «Milonga de Antes».

J’ai toujours joué des milongas et toutes sortes de tangos, comme le Tango Nuevo d’Astor Piazzolla. Je fais ici une parenthèse pour vous raconter qu’Astor Piazzolla a été l’élève d’Alberto Ginastera, deux compositeurs fétiches pour moi, et on raconte qu’il allait le voir avec respect et admiration. C’est toujours avec autant de plaisir que j’explore ces mélodies issues des quartiers populaires de Buenos Aires. Avec le bandéoniste Gilberto Pereyra, nous avons créé le Duo Sud, qui se produit régulièrement et présente tout ce répertoire. Nous avons enregistré un disque, «Destination Tango», chez Advitam Records – Harmonia Mundi, en 2014, qui présente quelques pièces emblématiques du tango argentin.

Quelles sont vos dernières productions ?

Nous avons un nouvel ensemble musical « Monumental Tango », composé du bandonéoniste de Duo Sud, Gilberto Pereyra, accompagné du ténor et comédien Gilles San Juan et de trois danseurs de tango, Karine Soucheire, Jeff Dubourg et Sophie Raynaud, avec moi au piano. Nous avons l’impression de donner un nouveau souffle à notre Duo Sud, en y intégrant le chant et la danse. Nous avons été programmés l’été dernier au festival des Nuits de Robinson à Mandelieu-La-Napoule et au festival Fogs en Lozère, et auparavant au festival C’est pas classique à Nice. Notre prochain concert est programmé au Château de Barbezieux, le 27 avril dans le cadre d’une journée gastronomique et culturelle, avec la participation des chœurs d’élèves et des académies de danse tango de la région.

Je suis toujours à la recherche de nouvelles expériences musicales. Cette fois avec la complicité du compositeur et flûtiste argentin Enzo Gieco et le clarinettiste Julien Chabod, nous avons créé un trio avec un répertoire sur le thème : « La France et l’Argentine » réunies en musique. Parmi les œuvres d’Enzo on joue Évocations d’Argentine, que j’adore. Julien Chabod en plus d’être un très bon clarinettiste est aussi le fondateur du label Klarthe de Harmonia Mundi.

Depuis le début du XXe siècle, à une époque où l’Argentine sortait à peine de la période coloniale pour se transformer en un pays moderne, d’importants échanges économiques, sociaux et culturels entre l’Argentine et l’Europe se sont mis en place. Dans cet échange, la France occupe une place privilégiée. La France a toujours bénéficié d’un très grand prestige en Argentine et Buenos Aires accueille aussi des personnalités françaises les plus diverses, citons quelques pionniers : Sarah Bernhardt, Anatole France, Georges Clemenceau. La France, comme référence et comme modèle, est partie intégrante de l’imaginaire social et culturel argentin.

L’image culturelle de la France passait surtout par le duo Paris-Buenos Aires. Il s’est produit un phénomène constant de va-et-vient entre les deux capitales. L’imaginaire social et culturel visait à reconstituer la vie parisienne à Buenos Aires et la vie argentine à Paris, il s’est créé comme un jumelage entre les deux villes. C’est une alternance entre l’invitation au voyage et la nostalgie du retour.

Notre trio Gieco-Chabod-Abonizio renoue avec les liens France–Argentine par le biais d’un riche programme musical, cosmopolite et universel. Le compositeur et flûtiste Enzo Gieco revisite les rythmes de tradition latino-américaine créant ainsi une musique d’une esthétique originale et toujours d’actualité. Nous jouons des œuvres de Camille Saint-Saëns, Pierre-Max Dubois, Henri Sauguet, Enzo Gieco, Alberto Ginastera, Remo Pignoni, Osvaldo Piro (tango)… Notre prochain concert est le 8 février à Jurançon (64).

Par la musique que nous jouons, nous essayons de rapprocher des univers musicaux qui en principe ne se mélangent pas, mais qui en réalité se marient très bien. C’est un projet très ambitieux, c’est vrai, mais pour nous, il a du sens.

Interview réalisée par Prune FOREST

Portrait du monde de l’art dans Un coup de maître du réalisateur argentin Gastón Duprat

Les frères Duprat se sont fait connaître en 2008 avec le film L’Artiste et, en 2009, avec L’Homme d’à côté, tourné dans une maison de Le Corbusier. Mais c’est en 2016, avec Citoyen d’honneur, qu’ils remportent de nombreux prix dont un Goya en Espagne. Ils ont alors obtenu une reconnaissance internationale avec ce portrait d’un prix Nobel qui retourne dans son village natal. Tous leurs films, coréalisés par Mariano Cohn, tournent autour de l’art. Mais cette fois, avec Un coup de maître, Gastón Duprat est seul à la réalisation.

Photo : Un coup de maître

Arturo est le propriétaire d’une galerie d’art à Buenos Aires : un homme charmant, sophistiqué, mais sans scrupules. Il représente Renzo, un peintre loufoque et torturé qui traverse une baisse de régime. Leur relation est faite d’amour et de haine. Un jour, Renzo est victime d’un accident et perd la mémoire. Profitant de cette situation, Arturo élabore un plan audacieux pour les faire revenir sur le devant de la scène artistique.

«Le film, explique Gastón Duplat, parle de l’imposture dans le monde de l’art, mais aussi de l’amitié qui lie les personnages interprétés par Guillermo Francella et Luis Brandoni, deux grands acteurs qui livrent une interprétation mémorable. On y retrouve aussi Andrea Frigerio après son rôle dans Citoyen d’honneur, et Raúl Arévalo, acteur, mais aussi réalisateur du film La Colère d’un homme patient, triplement récompensé aux Goya en 2016. J’ai tourné pendant huit semaines à Buenos Aires, Rio de Janeiro et dans les paysages impressionnants de la région de Jujuy…»

«Nous sommes très différents avec Andrés (mon frère, scénariste du film) et Mariano (mon producteur). Nous représentons des générations et avons des origines éloignées, mais nous avons tous des goûts similaires quand il s’agit de réaliser des films. Le film est un très long retour en arrière. Cela nous a posé pas mal de problèmes. Ce flash-back était nécessaire parce qu’au début, Guillermo Francella (Arturo) explique qu’il est un assassin. La conséquence c’est que pendant tout le film, le public se demande quand et qui il va tuer.»

C’est ainsi que les toiles censées être l’œuvre de Renzo ont toutes été peintes par Carlos Gorriarena, un peintre décédé en 2007 ; que le tableau attribué à un certain Andrey Kahler est en fait l’œuvre du photographe et peintre Augusto Ferrari qui fut présenté à Arles en 2010 ; et qu’on peut admirer des tableaux d’Eduardo Stupia.

Le film tient énormément par son duo d’acteurs. Guillermo Francella avait interprété en 2010 un rôle dramatique dans le très remarqué Dans ses yeux de Juan José Campanella et, plus récemment, dans El Clan de Pablo Trapero. Il est très connu en Argentine pour ses rôles comiques ou dramatiques. Quant à Luis Brandoni, qui a été enlevé par les Escadrons de la mort durant la dictature, il continue à militer tout en poursuivant sa carrière de comédien.

Sur les écrans à partir du 6 février.

Alain LIATARD

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