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6 février 2019

L’ancien président chilien Eduardo Frei Montalva a bien été assassiné par la dictature

Après seize longues années d’enquête, le procureur chargé d’élucider les causes du décès d’Eduardo Frei Montalva a conclu que l’ancien président a été victime d’un homicide simple. Les responsables de ce crime, avec une participation à différents niveaux, sont au nombre de six, dont deux médecins. Ils ont écopé de peines allant de trois à dix ans d’emprisonnement.

Photo : Cooperativa

Ce verdict de la justice a provoqué un profond bouleversement dans l’opinion. La famille Frei, et notamment Carmen Frei, la fille, se dit satisfaite ; c’est grâce à son obstination qu’elle a pu enfin éclaircir la mort de son père et faire que la justice s’impose. Cette décision en première instance du juge Alejandro Madrid est un premier pas, car persiste une série de faits qui auraient dû être élucidés pour pouvoir appeler ce crime « homicide qualifié ». Une preuve de l’insuffisance de la résolution est que la défense, les parties civiles et le gouvernement ont annoncé d’ores et déjà qu’ils feront appel. Six personnes ont été condamnées mercredi 30 janvier à des peines allant jusqu’à dix ans de prison pour le meurtre de l’ancien président Eduardo Frei Montalva.

Démocrate-chrétien, Eduardo Frei Montalva a d’abord soutenu le renversement par la force du président Salvador Allende, puis est devenu un opposant à la dictature du général Pinochet. Il est mort en 1982, des suites d’une septicémie. C’est en tout cas ce qu’a voulu faire croire le régime à l’époque. Après ce procès prouvant l’assassinat de l’ancien président, deux médecins, le chauffeur personnel de l’ancien chef de l’État et un agent de la police politique entre autres font partie des personnes reconnues coupables de l’assassinat, de complicité et de dissimulation du crime.

En novembre 1981, Eduardo Frei Montalva fut admis dans une clinique de Santiago, pour l’opération d’une hernie, a priori bénigne. Mais quelques semaines plus tard, il meurt brutalement. Officiellement, à cause de complications liées à l’opération. Après le retour à la démocratie, sa famille porte plainte pour meurtre, dans les années 2000.

Lors d’un entretien à Radio Cooperativa, l’avocat de la famille Frei, Nelson Caucoto, s’est dit satisfait qu’en première instance la mort de Frei ait été reconnue comme un homicide, mais il est confiant que l’appel devant les tribunaux supérieurs permettront de prouver qu’il ne s’agit pas d’un délit commun mais d’une opération criminelle planifiée et exécutée par l’État. «Il y a eu deux expertises disant que de très petites quantités de thallium et de gaz moutarde, espacées dans le temps, se sont mêlées pour affaiblir les défenses immunitaires du président Frei, a expliqué à RFI l’avocat de sa fille, Nelson Caucoto. Il est ensuite tombé dans un état grave en décembre 1981 et ne s’est jamais remis d’un choc septique.»

Contrairement à ce qu’on présumait et à la thèse des plaignants, le juge n’a pas pu désigner ce crime d’homicide qualifié. Cependant, la résolution rend compte amplement des circonstances qui ont entouré la mort de l’ex-président : présence de personnel étranger à l’équipe médicale et de la clinique où il devait subir une intervention. Parmi eux, deux médecins liés à la CNI (police politique de la dictature) ou à l’armée. Une réintervention chirurgicale injustifiée, des autopsies non sollicitées par la famille, l’ingestion de substances expérimentales ainsi que des poursuites en voiture et des écoutes téléphoniques de la famille Frei s’ajoutent à cela.

Des faits anormaux dans le contexte d’élimination des opposants au régime : le leadership de l’ex-président Frei était devenu une menace pour le gouvernement de Pinochet. Le juge parvient à la conclusion que la mort d’Eduardo Frei Montalva n’a pu être que délibérée, même s’il n’a pas pu prouver l’existence d’ordres directs, de préméditation ou d’utilisation de venin. C’est tout le paradoxe de cette résolution à laquelle la famille souhaite trouver une réponse en appel devant les tribunaux supérieurs.

En effet, c’est en compagnie de ses avocats Nelson Caucoto et Francisco Ugás que Carmen Frei, la fille, s’est présentée dans le bureau d’Alejandro Madrid, le juge chargé de cette affaire en première instance, pour demander la requalification du verdict en homicide qualifié.

À la sortie de ses bureaux, l’ancienne sénatrice Carmen Frei a affirmé devant la presse qu’un «délit si planifié, effectué avec autant de cruauté, doit avoir d’autres protagonistes». «Le juge a conclu que mon père a été assassiné et cela nous soulage, mais nous ferons appel.»

Eduardo Frei Montalva a gouverné le Chili pendant la période précédant l’élection du socialiste Salvador Allende. Au cours de son mandat, il a initié la réforme agraire et un certain nombre de réformes sociales dont la nationalisation partielle de la production de cuivre dans les années 1960.

«Eduardo Frei, à partir de 1980, lors de la campagne de la dictature pour consolider son influence au niveau constitutionnel, a été le grand promoteur d’une manifestation nationale contre la nouvelle Constitution, poursuit Nelson Caucoto. Il est devenu la principale figure d’opposition, et donc le principal objectif à abattre par la dictature de Pinochet, avec le dirigeant syndical Tucapel Jiménez –également assassiné par la dictature.»

Pour les partis de gauche et du centre, ce crime avéré est une nouvelle remise en cause de ceux qui, encore aujourd’hui, revendiquent la figure du dictateur et se positionnent comme une partie de la diversité de la droite chilienne : «il est temps que les complices passifs assument leurs responsabilités», ont-ils déclaré.

Olga BARRY

Histoires de couple dans la campagne mexicaine avec Nuestro tiempo de Carlos Reygadas

Carlos Reygadas est l’enfant terrible du cinéma mexicain. Il abandonne sa carrière d’avocat international à l’âge de 30 ans pour réaliser dans sa famille Japon. Suivront Batalla en el cielo en 2004 et Lumière silencieuse en 2007. Il tourne ensuite dans sa maison avec sa propre famille Post tenebras lux en 2016. Cette fois encore, il a tourné avec sa famille, mais dans une autre maison, pour réaliser Nuestro tiempo.

Photo : Nuestro tiempo

Ce long film de 2h58 se passe dans une ferme qui élève des taureaux de combat. Esther est en charge de la gestion du ranch, tandis que son mari Juan, poète de renommée mondiale, s’occupe des bêtes. Lorsqu’Esther s’éprend du dresseur de chevaux, Juan se révèle alors incapable de rester fidèle à ses convictions.

«Lorsque l’on parle de l’amour qui existe au sein d’un couple… explique Carlos Reygadas, on se pose parfois la question épineuse de savoir ce qui distingue l’amour de la possession, la fidélité de la loyauté. Dans un monde sur le déclin où des taureaux se battent, entourés par une famille qui vit en harmonie et qui s’aime, mon film montre un couple qui fait face à ses problèmes d’une manière radicale. Il se confronte à sa destruction prochaine, provoquée par une relation extraconjugale. Juan veut vivre son sentiment de la manière la plus absolue qui soit et il espère la réciproque. Esther apparaît comme un catalyseur stimulant. La destruction peut aussi être partie prenante de l’amour mais un couple peut-il survivre à une telle crise sans que cela ne cause des dégâts irréparables ?»

Carlos Reygadas poursuit : «Nuestro tiempo n’est pas autobiographique comme pouvait l’être Lumière silencieuse mais il s’inspire de mes réflexions sur les nouveaux modes de communication. Les smartphones changent la nature de nos relations et particulièrement les rapports entre les hommes et les femmes. Je l’observe surtout chez les trentenaires. Cela n’a plus rien à voir avec mon époque. La jalousie et le voyeurisme qui en découlent, en sont les conséquences…

Ce récit, qui s’enracine dans un environnement sensoriel, peut être qualifié de « récit tactile ». Il démarre avant que le récit « intellectuel » ne prenne le relais. La narration tactile, qui précède la présentation des personnages principaux, permet d’éprouver la sensation du vent, de sentir la présence des animaux, d’entendre l’espagnol que l’on parle dans cette région du Mexique, de percevoir physiquement les corps. On commence par rentrer dans un contexte et c’est ce que j’apprécie le plus dans un film, au-delà de l’histoire elle-même. D’ailleurs, je considère que toutes les histoires ont déjà été racontées.

De mon point de vue, il est plus intéressant de lire une histoire que d’en voir une racontée au cinéma. La littérature est plus apte à raconter une histoire que le cinéma. Cependant, le cinéma peut véhiculer une sensation physique de l’existence, quand la littérature ne le peut pas. Avec une caméra et une équipe son, on peut capter le monde dans lequel on évolue. Il n’y a rien de mieux que le cinéma pour restituer cela.

Dans Nuestro tiempo, je tourne pour la première fois en numérique. On croit tous que le numérique consiste à appuyer sur un bouton mais c’est un médium très complexe, plus que la pellicule. Il faut vraiment bouger à l’intérieur du format, pousser les lignes, tirer les courbes pour les rendre plus nettes et aller au fond des choses. Le numérique est un labyrinthe dans lequel on peut trouver des choses incroyables.

Plus qu’une réflexion sur le couple, mon film prend une direction psychologique… À partir du moment où l’on échappe à la structure narrative classique et qu’on se départit de tout jugement moral, on peut vraiment orienter l’histoire vers un autre endroit qui a davantage à voir avec le mystère de l’existence… Je ne sais pas si ce film compte parmi les plus violents que j’aie réalisés jusqu’à présent, mais il est assurément violent, autant que la vie peut l’être parfois. Nous devons nous efforcer d’injecter de l’amour dans nos existences car l’amour est plus fort que la violence.»

Ce film si long sur une relation de couple n’est jamais ennuyeux. Les images sont très belles et l’on suit facilement cette histoire tournée dans une très belle région, à Tlaxcala, sans effets spéciaux, précise le réalisateur, qui a également monté le film. Carlos Reygadas nous surprend à chaque film. Sur les écrans le 6 février.

Alain LIATARD

Angoisse subtile et efficace dans Malgré tout la nuit tombe d’Antônio Xerxenesky

Le cinéma est au centre des romans d’Antônio Xerxenesky qui avait évoqué western et morts vivants dans le délirant Avaler du sable et la figure mythique d’Orson Welles dans F. Cette fois, il approche les films d’horreur, mais en évitant adroitement tous les pièges d’une telle entreprise, que ce soit en images, par les quantités d’hémoglobine dans un film ou par des descriptions crapoteuses dans un roman : on ne sera pas déçu, mais pas de la façon dont on s’y attendait.

Photo : Renato Parada-Divulgação/éd. Asphalte

Alina est en pleine crise existentielle. Elle vit à São Paulo. Elle a une petite trentaine, s’ennuie considérablement entre ses soucis financiers, sa thèse universitaire inachevée et la routine de son travail qui ne présente pas le moindre intérêt. Elle est convoquée un jour au commissariat où Carla, la commissaire, une femme de son âge, lui demande de l’aider dans une enquête sur un mystérieux groupe qui semble flirter avec l’occultisme. Il y aurait eu plusieurs disparitions inexpliquées.

À quoi cela sert-il de mener une vie banale, en n’ayant que des activités routinières, en ne faisant rien de ce qu’on aime, en n’ayant personne à aimer ? Même un terrible choc émotionnel, un an plus tôt, qui aurait pu la pousser par réaction vers une existence plus positive, s’est avéré impuissant à la faire évoluer.

Alina vit plongée, enterrée dans une vie des plus prosaïques : vaisselle sale dans l’évier et frigo vide, ses rapports ‒ intellectuels ‒ avec l’occultisme et ses mystères lui semblent s’être éloignés d’elle : le mémoire, puis la thèse doivent plus au hasard qu’à une passion, et pourtant renouer avec l’inexplicable, par l’intermédiaire de la commissaire, se met à l’attirer.

La première partie, qui se passe dans la journée, baigne dans la banalité. Dans la deuxième (de nuit), avec un changement virtuose et surprenant de point de vue, tout bascule. La nuit tout devient possible, mais si tout peut arriver, que se passera-t-il vraiment ?

Antônio Xerxenesky se montre diaboliquement habile dans sa façon d’avancer, d’un pas bien ordinaire, sur des chemins qui pourraient se révéler troublants, inquiétants, paniquants ou désespérément communs. On souhaite avoir évidemment notre dose d’horreur et on l’aura, mais pas de la façon dont on s’y attendait : où se terre l’horreur, dans le surnaturel ou à portée de notre main ?

À l’opposé du grand spectacle, Antônio Xerxenesky a parfaitement réussi là le récit de la journée d’une jeune Brésilienne, qui aurait pu être aussi banale que toutes les autres et qui, depuis son enfance, sans le savoir, vit entre ombre et lumière, entre chiens et loups (garous ?) et qui se pose, comme son créateur en littérature, bien des questions fondamentales. Malgré tout la nuit tombe marie vie quotidienne et brefs flashs étranges, philosophie et mystère. Et c’est le mystère qui survit !

Christian ROINAT

Malgré tout la nuit tombe d’Antônio Xexenesky, traduit du portugais (Brésil) par Mélanie Fusaro, éd. Asphalte, 224 p., 20 €. Antônio Xerxenesky en portugais : As perguntas, ed. Companhia das Letras, São Paulo / Areia nos dentes / F, ed. Rocco, Rio de Janeiro. Antônio Xerxenesky en français : Avaler du sable / F, éd. Asphalte.

Antônio Xerxenesky est né à Porto Alegre. Son premier roman Avaler du sable (Asphalte, 2015) lui a valu d’être distingué comme l’un des meilleurs romanciers brésiliens contemporains par la revue Granta. Son deuxième roman F a été finaliste du prix São Paulo de littérature et du prix Médicis étranger 2016.

Plongée dans la musique argentine avec la pianiste Lucia Abonizio

Pianiste d’origine italo-argentine, Lucia Abonizio vit à Paris depuis de nombreuses années. Dotée d’une solide formation classique à l’université de Rosario en Argentine, notamment avec Aldo Antognazzi, lui-même élève d’Arturo Benedetti Michelangeli, puis à Paris avec Jacqueline Bourgès-Maunoury, elle a remporté plusieurs prix de piano (Premier prix de Piano de la Télévision argentine, Premier prix à l’unanimité du conservatoire national de Gennevilliers). Elle revient dans cette interview sur sa musique, entre Paris et Buenos Aires.

Photo : Diego Pittaluga

Lucia Abonizio obtient ses diplômes d’État en France et en Argentine pour l’enseignement du piano, et donne, en parallèle de ses cours et masters classes, de nombreux récitals en tant que soliste ou dans différents ensembles en Europe et en Amérique latine.

Même si vous vivez depuis des années à Paris, votre lien avec votre pays d’origine ne s’est jamais rompu. Pouvez-vous nous présenter les projets musicaux qui vous tiennent particulièrement à cœur ?

Ma famille et beaucoup de mes amis vivent en Argentine, et je cultive ce lien au quotidien, notamment à travers mes différents projets musicaux. La musique argentine est d’une richesse immense, et je n’ai de cesse de montrer à quel point les différents types de musique argentine (classique, folklorique et le tango) sont liés. J’ai enregistré un double album en 2016, intitulé «Terres argentines», chez Klarthe, label d’Harmonia Mundi. Ce disque est un hommage au compositeur argentin Alberto Ginastera (1916-1983) à l’occasion du centenaire de sa naissance. Le premier CD est composé d’œuvres pour piano de Ginastera, et le deuxième, de musique folklorique argentine (chacarera, malambo, huella, gato, cueca…). Avec ces deux disques dans un même album, j’essaie de montrer les liens qui unissent la musique classique dans le cas de Ginastera et la musique populaire. Ces univers musicaux sont souvent considérés comme hermétiques, mais leurs connexions sont plus importantes qu’il n’y paraît.

Comment Alberto Ginastera appréhendait-il la musique traditionnelle argentine ?

Il s’en est énormément inspiré. Il a intégré tous ces rythmes populaires dans sa musique et particulièrement ceux du Nord-Ouest argentin. Sa formation appartient au classique, il a été influencé par Bartók en ce qui concerne la création des œuvres appartenant à un «univers imaginaire». L’école impressionniste est présente notamment dans l’évocation des éléments de la nature comme le vent, les grands espaces de la cordillère des Andes. Dans sa musique, on trouve aussi des réminiscences du passé inca et ceci par l’énergie sauvage dégagée de ces compositions ainsi que le culte à la terre très affectionné par les tribus Diaguites par exemple. On y trouve aussi des musiques à des incantations liées à des rites ou à de la magie. Si vous avez déjà entendu parler des personnes du Nord-Ouest argentin, vous trouverez aussi ces mêmes inflexions dans certains passages musicaux. Des couleurs liées à des sonorités de quena (petite flûte précolombienne) et l’utilisation des gammes pentatoniques nous rapprochent d’un lointain passé musical.

En revanche, dans un passé plus récent, on trouve la tradition «gauchesca», c’est-à-dire du gaucho, l’homme de la pampa argentine, qui traduit un besoin de grands espaces et de solitude. Son compagnon de toujours, le cheval, donnera naissance par les bruits des sabots à des rythmes traduits en musique. Ceci devient présent dans le malambo, danse virile qui existe en version rapide ou modérée (malambo sureño, ou du sud du pays). Tous ces éléments nourrissent la musique folklorique traditionnelle argentine et aussi la musique de Ginastera. Avec mon album «Terres argentines», je mets en évidence les correspondances entre les musiques folkloriques des différentes régions argentines et la musique d’Alberto Ginastera.

Vous vous intéressez aussi au tango ?

Depuis mon enfance et par le biais de ma mère, pianiste classique, j’ai toujours été en contact avec la musique classique, le tango et le folklore. Ici en France, je me suis rendue compte que j’avais un terrain musical à partager : le tango. Grâce à ma formation, j’ai pu creuser les éléments qui forment la base de ce style. Cela a donné naissance à une méthode de piano «Piano-Tango» en deux volumes (aux éditions Gérard Billaudot). Cette méthode exploite les rythmes qui sont à la base du tango comme la habanera, la milonga et d’autres qui en découlent.

Actuellement je collabore avec les éditions Soldano, en composant des pièces et en faisant des arrangements pour piano ou bien piano et bandonéon, sur des œuvres pour guitare du compositeur Raúl Maldonado. Il y aura d’ailleurs le 23 mars prochain à Antony, dans la région parisienne, un concert consacré à Raúl Maldonado où je jouerai mon arrangement de «Milonga de Antes».

J’ai toujours joué des milongas et toutes sortes de tangos, comme le Tango Nuevo d’Astor Piazzolla. Je fais ici une parenthèse pour vous raconter qu’Astor Piazzolla a été l’élève d’Alberto Ginastera, deux compositeurs fétiches pour moi, et on raconte qu’il allait le voir avec respect et admiration. C’est toujours avec autant de plaisir que j’explore ces mélodies issues des quartiers populaires de Buenos Aires. Avec le bandéoniste Gilberto Pereyra, nous avons créé le Duo Sud, qui se produit régulièrement et présente tout ce répertoire. Nous avons enregistré un disque, «Destination Tango», chez Advitam Records – Harmonia Mundi, en 2014, qui présente quelques pièces emblématiques du tango argentin.

Quelles sont vos dernières productions ?

Nous avons un nouvel ensemble musical « Monumental Tango », composé du bandonéoniste de Duo Sud, Gilberto Pereyra, accompagné du ténor et comédien Gilles San Juan et de trois danseurs de tango, Karine Soucheire, Jeff Dubourg et Sophie Raynaud, avec moi au piano. Nous avons l’impression de donner un nouveau souffle à notre Duo Sud, en y intégrant le chant et la danse. Nous avons été programmés l’été dernier au festival des Nuits de Robinson à Mandelieu-La-Napoule et au festival Fogs en Lozère, et auparavant au festival C’est pas classique à Nice. Notre prochain concert est programmé au Château de Barbezieux, le 27 avril dans le cadre d’une journée gastronomique et culturelle, avec la participation des chœurs d’élèves et des académies de danse tango de la région.

Je suis toujours à la recherche de nouvelles expériences musicales. Cette fois avec la complicité du compositeur et flûtiste argentin Enzo Gieco et le clarinettiste Julien Chabod, nous avons créé un trio avec un répertoire sur le thème : « La France et l’Argentine » réunies en musique. Parmi les œuvres d’Enzo on joue Évocations d’Argentine, que j’adore. Julien Chabod en plus d’être un très bon clarinettiste est aussi le fondateur du label Klarthe de Harmonia Mundi.

Depuis le début du XXe siècle, à une époque où l’Argentine sortait à peine de la période coloniale pour se transformer en un pays moderne, d’importants échanges économiques, sociaux et culturels entre l’Argentine et l’Europe se sont mis en place. Dans cet échange, la France occupe une place privilégiée. La France a toujours bénéficié d’un très grand prestige en Argentine et Buenos Aires accueille aussi des personnalités françaises les plus diverses, citons quelques pionniers : Sarah Bernhardt, Anatole France, Georges Clemenceau. La France, comme référence et comme modèle, est partie intégrante de l’imaginaire social et culturel argentin.

L’image culturelle de la France passait surtout par le duo Paris-Buenos Aires. Il s’est produit un phénomène constant de va-et-vient entre les deux capitales. L’imaginaire social et culturel visait à reconstituer la vie parisienne à Buenos Aires et la vie argentine à Paris, il s’est créé comme un jumelage entre les deux villes. C’est une alternance entre l’invitation au voyage et la nostalgie du retour.

Notre trio Gieco-Chabod-Abonizio renoue avec les liens France–Argentine par le biais d’un riche programme musical, cosmopolite et universel. Le compositeur et flûtiste Enzo Gieco revisite les rythmes de tradition latino-américaine créant ainsi une musique d’une esthétique originale et toujours d’actualité. Nous jouons des œuvres de Camille Saint-Saëns, Pierre-Max Dubois, Henri Sauguet, Enzo Gieco, Alberto Ginastera, Remo Pignoni, Osvaldo Piro (tango)… Notre prochain concert est le 8 février à Jurançon (64).

Par la musique que nous jouons, nous essayons de rapprocher des univers musicaux qui en principe ne se mélangent pas, mais qui en réalité se marient très bien. C’est un projet très ambitieux, c’est vrai, mais pour nous, il a du sens.

Interview réalisée par Prune FOREST

Portrait du monde de l’art dans Un coup de maître du réalisateur argentin Gastón Duprat

Les frères Duprat se sont fait connaître en 2008 avec le film L’Artiste et, en 2009, avec L’Homme d’à côté, tourné dans une maison de Le Corbusier. Mais c’est en 2016, avec Citoyen d’honneur, qu’ils remportent de nombreux prix dont un Goya en Espagne. Ils ont alors obtenu une reconnaissance internationale avec ce portrait d’un prix Nobel qui retourne dans son village natal. Tous leurs films, coréalisés par Mariano Cohn, tournent autour de l’art. Mais cette fois, avec Un coup de maître, Gastón Duprat est seul à la réalisation.

Photo : Un coup de maître

Arturo est le propriétaire d’une galerie d’art à Buenos Aires : un homme charmant, sophistiqué, mais sans scrupules. Il représente Renzo, un peintre loufoque et torturé qui traverse une baisse de régime. Leur relation est faite d’amour et de haine. Un jour, Renzo est victime d’un accident et perd la mémoire. Profitant de cette situation, Arturo élabore un plan audacieux pour les faire revenir sur le devant de la scène artistique.

«Le film, explique Gastón Duplat, parle de l’imposture dans le monde de l’art, mais aussi de l’amitié qui lie les personnages interprétés par Guillermo Francella et Luis Brandoni, deux grands acteurs qui livrent une interprétation mémorable. On y retrouve aussi Andrea Frigerio après son rôle dans Citoyen d’honneur, et Raúl Arévalo, acteur, mais aussi réalisateur du film La Colère d’un homme patient, triplement récompensé aux Goya en 2016. J’ai tourné pendant huit semaines à Buenos Aires, Rio de Janeiro et dans les paysages impressionnants de la région de Jujuy…»

«Nous sommes très différents avec Andrés (mon frère, scénariste du film) et Mariano (mon producteur). Nous représentons des générations et avons des origines éloignées, mais nous avons tous des goûts similaires quand il s’agit de réaliser des films. Le film est un très long retour en arrière. Cela nous a posé pas mal de problèmes. Ce flash-back était nécessaire parce qu’au début, Guillermo Francella (Arturo) explique qu’il est un assassin. La conséquence c’est que pendant tout le film, le public se demande quand et qui il va tuer.»

C’est ainsi que les toiles censées être l’œuvre de Renzo ont toutes été peintes par Carlos Gorriarena, un peintre décédé en 2007 ; que le tableau attribué à un certain Andrey Kahler est en fait l’œuvre du photographe et peintre Augusto Ferrari qui fut présenté à Arles en 2010 ; et qu’on peut admirer des tableaux d’Eduardo Stupia.

Le film tient énormément par son duo d’acteurs. Guillermo Francella avait interprété en 2010 un rôle dramatique dans le très remarqué Dans ses yeux de Juan José Campanella et, plus récemment, dans El Clan de Pablo Trapero. Il est très connu en Argentine pour ses rôles comiques ou dramatiques. Quant à Luis Brandoni, qui a été enlevé par les Escadrons de la mort durant la dictature, il continue à militer tout en poursuivant sa carrière de comédien.

Sur les écrans à partir du 6 février.

Alain LIATARD

Nayib Bukele, le nouveau président du Salvador vient rompre le traditionnel bipartisme

Issu de la gauche, cet ancien maire de San Salvador, à 37 ans, gouvernera le pays à droite. Jeune et futur papa, ancien maire proche des millenials et quasi-chef d’entreprise qui a atterri en politique grâce à ses sympathies pour le Front de gauche Farabundo Martí pour la Libération Nationale, Nayib Bukele a remporté les élections présidentielles de dimanche dernier au Salvador avec plus de 53% des voix. Ironie du sort, son arrivée à la présidence rompt le traditionnel bipartisme, face à la Grande Alliance pour l’Unité Nationale (GANA) de droite. Nous traduisons ici un article publié par El Clarín.

Photo : Enlace Judio

Bukele, témoignant d’une ambition politique marquée, a été exclu du FMLN, mais sa persévérance lui a permis de se faire une place à la GANA, un parti totalement opposé à celui qui l’a conduit au mandat municipal, d’abord de Nuevo Cuscatlán (2012-2015) et plus tard de San Salvador (2015-2018). Connu pour être «l’hirondeau», à cause de l’emblème de son parti, Nayib Bukele, l’ancien maire charismatique de San Salvador, a réussi à devenir président avec un discours irrévérent envers la politique traditionnelle galvaudée. 

Bukele, qui aime porter des jeans, des chaussettes de couleurs vives (à la Jean Trudeau ?) et très souvent la casquette à l’envers, s’est présenté sous le drapeau bleu ciel de la Grande Alliance pour l’Unité Nationale (Gana, conservatrice). Par des phrases courtes réclamant des politiques qu’ils «rendent ce qu’ils ont volé», ou affirmant que «l’argent porte ses fruits quand personne ne le vole», il a sympathisé avec les jeunes, avec qui il n’a cessé de rester connecté via les réseaux sociaux pendant la campagne, faisant ses promesses de campagne par Facebook Live. En tant que maire de San Salvador, il s’est identifié comme faisant partie des «millenials»[1], au point de projeter sur la place El salvador del Mundo un film de la série animée Dragon Ball, de participer à des compétitions de paintball ou à des manèges à sensation. 

«À partir de demain, il nous revient à tous de commencer à construire le Salvador que nous voulons. Le Salvador que nous souhaitons ne dépend pas d’un groupe, d’un président, mais il dépend de chacun de nous», a-t-il déclaré lors de la célébration de sa victoire sur une place de la capitale. 

Bukele est né le 24 juillet 1981, fils du feu chef d’entreprise Armando Bukele, un docteur en chimie industrielle et représentant de la communauté salvadorienne d’origine arabo-palestinienne, et d’Olga Ortez. Il a deux frères, Yamil et Karim Bukele. Il a fait des études de Droit à l’université jésuite centro-américaine de San Salvador (UCA), même si ses opposants ont mis en doute l’obtention de son diplôme sachant qu’il s’est consacré, depuis ses 18 ans, au travail dans une entreprise de son père. Le président élu est marié avec Gabriela Rodríguez et le couple attend un bébé. 

Des racines qui arrivent jusqu’au FMLN

La famille Bukele sympathisait avec les principes de justice sociale que brandit la guérilla de gauche du Front Farabundo Martí pour la Libération Nationale (FMLN) dans les années 1980, et finit par abriter certains de ses dirigeants malgré le risque d’emprisonnement ou même de mort que cela représentait. 

D’après le livre Qui est Nayib Bukele ?, du journaliste Geovani Galeas, par un après-midi de 1987, le candidat a fait pénétrer secrètement chez lui le chef de file guérillero Schafik Handal, un des cinq commandants de la direction du FMLN. C’est ainsi qu’il a hérité de sa famille la sympathie pour l’ancienne guérilla qui, après la fin d’une guerre civile de douze ans, s’est convertie en parti politique en 1992. 

En 1999, d’après une agence de publicité de sa famille, Bukele a travaillé pour une campagne présidentielle que le FMLN n’a pas réussi à remporter, avec l’ex-commandant Facundo Guardado comme candidat. 

C’est en 2011 qu’il s’est présenté au FMLN pour le mandat municipal de Nuevo Cuscatlán, une commune de dix mille habitants voisine de la capitale, où Bukele a intégré la politique, gagnant l’élection de mars 2012. En novembre 2014, dans le cadre de la Journée mondiale des villes, l’ONU l’a invité pour parler de sa gestion novatrice de Nuevo Cuscatlán. 

Face à sa popularité, le FMLN l’a présenté comme candidat pour récupérer la mairie de San Salvador, qui était aux mains de la droite, lequel arriva à ses fins pour la période 2015-2018. En tant que maire de San Salvador, ses projets phares ont été la mise en place de l’éclairage public dans toute la capitale et la rénovation d’une partie du centre historique. 

Exclusion et passage à droite

Des divergences de Bukele avec la direction de l’ancienne guérilla résulta son exclusion en 2017, année où il fonda Idées nouvelles, un mouvement qu’il a tenté de légaliser comme parti politique, mais qui ne satisfaisait pas aux exigences de la loi électorale. 

Après cette tentative frustrante, il a cherché une place au Centre démocratique (CD) pour se présenter sous sa bannière aux élections présidentielles, mais le parti a été supprimé sans atteindre le minimum de cinquante mille voix valides aux législatives de 2018. 

À la dernière minute, le président maintenant élu a choisi la possibilité qu’il lui restait : essayer de parvenir à la présidence main dans la main avec la GANA, dont la direction lui a jeté une passerelle pour atteindre l’autre rive, la Maison présidentielle, le 1er juin prochain, quand il sera officiellement nommé président du gouvernement salvadorien. 

Contre le bipartisme

Durant sa campagne, Bukele a condamné les vingt ans de pouvoir de l’Alliance républicaine nationaliste (Arena) de droite et presque dix ans du FMLN. «Ce sont toujours les mêmes (Arena et FMLN) qui pensent que notre peuple ne se réveillera jamais, qui ont essayé de nous dire inlassablement que bien faire les choses était impossible», a-t-il soutenu lors de sa clôture de campagne. Bukele avait anticipé alors qu’il en finirait avec le bipartisme, pour laisser «derrière l’après-guerre une bonne fois pour toutes». 

Sous la bannière de la GANA, Bukele est devenu le premier mandataire à gouverner le Salvador avec une formation politique différente d’Arena, parti qui a dirigé pendant vingt ans le pays (1989-2009), et le FMLN, au pouvoir depuis 2009. Son vice-président sera Félix Ulloa, un avocat de 67 ans, diplômé de l’Université Complutense de Madrid en Espagne. Ulloa a été magistrat du premier Tribunal suprême électoral (1994-1999) créé après les accords de paix qui mirent fin à la guerre civile. 

D’après El Clarín
Traduit par Lou Bouhamidi


[1]Ce terme désigne les personnes nées dans les années 1980 (ndlr). 

Tous les ingrédients sont réunis pour une transition démocratique au Venezuela

Le caractère démocratique de l’opposition vénézuélienne est visible à travers les consignes du président de l’Assemblée nationale et président par intérim Juan Guaidó : «cessation de l’usurpation du pouvoir, gouvernement de transition et élections démocratiques et libres». La majorité de la population désire un processus électoral libre et démocratique pour changer l’avenir du pays et résoudre enfin la crise cataclysmique qui secoue le Venezuela depuis des années (le salaire minimum en 2018 ne permettait d’acheter que 600 calories, contre 60000 en 2012 d’après l’ENCOVI).

Photo : Rayner Peña R./El Pitazo

Toutes les actions de l’opposition vénézuélienne ont un caractère démocratique et respectent la Constitution de 1999. Les Vénézuéliens désirent un changement politique radical dans le pays afin de récupérer les institutions. Pour toutes ces raisons, le peuple du pays sud-américain a décidé en 2019 de manifester et de rejeter le pouvoir illégal que détiennent Nicolás Maduro et le Parti socialiste (PSUV).

Les manifestations grandioses du 23 janvier 2019 dans tout le pays, orchestrées par l’opposition, avaient pour objectif de soutenir Juan Guaidó qui prit ainsi, de manière transitoire, le pouvoir exécutif national par le biais des articles 233, 333 et 350 de la Constitution vénézuélienne. Mercredi dernier, les principales rues et avenues du pays étaient remplies de personnes de tous âges et strates sociales qui souhaitaient une seule chose : des élections libres.

Le samedi 2 février, l’opposition a montré de manière très évidente que la majorité de la population désirait un changement et soutenait vivement le président par intérim Juan Guidó. D’après Torino Capital, environ 800 000 personnes étaient présentes sur l’avenue principale de Las Mercedes à Caracas (ville qui possède environ 2 millions d’habitants) pour écouter les discours de plusieurs représentants des communautés européennes au Venezuela, dont l’Italie, l’Espagne, le Portugal, l’Allemagne et les Pays-Bas, ainsi que quelques mots prononcés par Juan Guaidó.

Le choix d’organiser cet événement à cette date vient du fait que, le jeudi 31 janvier, le Parlement européen a reconnu Guaidó président légitime à la suite d’une élection qui a eu pour résultat 439 votes pour, 104 contre et 88 abstentions. En ce qui concerne l’Union européenne, Federica Mogherini, Haute représentante de l’Union pour les Affaires étrangères et la politique de sécurité, a affirmé que ce n’est pas une affaire communautaire de reconnaître ou pas Guaidó mais à chaque pays de l’Union de le faire indépendamment.

En revanche, un groupement de pays européens comme latino-américains a été désigné pour accompagner le Venezuela à travers un processus pacifique et démocratique afin de dépasser la crise. Ce groupe est composé par la France, le Royaume-Uni, l’Allemagne, l’Espagne, le Portugal, les Pays-Bas, l’Italie et la Suède pour les pays européens, et par l’Équateur, le Costa Rica, l’Uruguay et la Bolivie en ce qui concerne l’Amérique latine. D’autres pays pourront éventuellement le rejoindre par la suite. Le groupe a 90 jours pour atteindre les objectifs fixés, sinon le projet sera clos. L’objectif majeur est de permettre aux Vénézuéliens de voter et de choisir un nouveau président de manière constitutionnelle et libre.

De plus, pour permettre à la population la plus démunie d’accéder à des biens de première nécessité et à des soins médicaux, Juan Guaidó et le parlement vénézuélien ont approuvé l’entrée au pays de l’aide humanitaire en provenance majoritairement des États-Unis (20 millions de dollars) et de l’Union européenne (35 millions d’euros). Lors de la manifestation, Guaidó a affirmé que les points stratégiques où arrivera l’aide humanitaire sont des villes frontalières en Colombie, au Brésil et sur une île des Caraïbes, mais il n’a pas osé en dire plus. L’arrivée de cette aide est prévue dans les prochains jours, comme le suggèrent les mouvements militaires américains à la frontière colombienne. La crise humanitaire est un des problèmes à résoudre d’urgence. D’après l’Office for the Coordination of Humanitarian Affairs de l’ONU (OCHA), en 2017, 6 Vénézuéliens sur 10 ont perdu 11 kg en une année à cause d’un manque d’aliments et 1,3 million de personnes souffriraient de malnutrition dans le pays.

Jeudi dernier, lorsque les parlementaires exposaient le «plan pays» à l’Université centrale de Caracas (UCV), des membres de l’unité de police spéciale FAES (Fuerzas Especiales de la Policía Nacional Bolivariana) sont rentrés de manière arbitraire et sans ordonnance judiciaire dans la maison de la mère de Fabiana Rosales, épouse de Juan Guaidó, où se trouvait leur fille de 20 mois. Guaidó a dénoncé les faits et a immédiatement dit qu’il accusait le FAES de toute atteinte contre la vie de sa petite fille. Il a quitté les lieux quelques instants après pour se rendre chez sa belle-mère et retrouver sa fille. Ce n’est pas la première fois que le gouvernement essaie de porter atteinte au président par intérim. Le 29 janvier, le Tribunal suprême de justice (TSJ) a prononcé une mesure provisoire à son encontre : il ne peut désormais plus sortir du pays sans autorisation, ses comptes bancaires ont été bloqués sur le territoire national et ses biens ne peuvent être aliénés ni hypothéqués. Le tribunal a seulement affirmé que cette mesure était due aux «actes terroristes» commis lors du 23 janvier 2019, mais aucun détail ni information sur les faits n’ont été donnés. Sans tarder, John Bolton, conseiller à la sécurité nationale des États-Unis, s’est prononcé : «Ceux qui tentent de saboter la démocratie et de s’en prendre à Guaidó en subiront les conséquences

Le régime de Nicolás Maduro tente de s’accrocher au pouvoir, mais cela lui est de plus en plus difficile. Le 25 janvier, le parlement a voté la loi d’amnistie et de garanties constitutionnelles pour les militaires et civils qui aident à la restitution de l’ordre constitutionnel. C’est-à-dire une loi qui pardonne tous les militaires et civils qui soutenaient illégalement le gouvernement mais qui décident de ne plus le faire, afin de rétablir la démocratie et la séparation des pouvoirs, à l’exception de ceux qui ont commis des crimes contre l’humanité. C’est une loi assez dangereuse pour le régime de Maduro puisqu’elle peut conduire les militaires à ne plus le soutenir, même si cette loi s’adresse surtout aux militaires de bas et moyen rang. Peu à peu, quelques militaires se sont déjà prononcés et soutiennent le nouveau chef du gouvernement. C’est le cas du général d’aviation militaire Francisco Esteban Yánez Rodríguez ou de l’attaché militaire à l’ambassade de Washington, le colonel José Luis Silva Silva. La réponse de Maduro a été de réaliser des événements militaires dans diverses bases du pays, afin de parler directement aux soldats et demander leur soutien. En revanche, au fur et à mesure, les forces de l’ordre n’obéissent plus aux ordres de Maduro, comme cela a été le cas lors des manifestations du 2 février dans la ville de Barquisimeto dans l’État de Lara, où des membres de la police (PNB) ont décidé de ne pas réprimer les manifestants.

Pourtant, en quelques mois de manifestations «pacifiques», 35 personnes ont été tuées d’après une ONG vénézuélienne (OVCS) et plusieurs centaines sont en prison. Parmi ces dernières, 77 sont des mineurs qui ont entre 12 et 16 ans d’après l’ONG Foro Penal. En outre, plusieurs journalistes étrangers ont également été emprisonnés illégalement ces derniers jours : deux journalistes français de l’émission Quotidien de TMC, Pierre Caillé et Baptiste des Monstiers, ou les reporter et cameraman chiliens Rodrigo Pérez et Gonzalo Barahona.

La réponse de Maduro pour rester au pouvoir et dépasser la crise serait d’avancer les élections parlementaires prévues pour 2020 afin d’élire de nouveaux députés à l’Assemblée nationale, seule institution qui ait été élue légitimement par le peuple en décembre 2015.

On ne peut pas connaître l’avenir du Venezuela et de son peuple, et pourtant on peut dire qu’en ce moment, tous les éléments pour une transition démocratique et pacifique y sont présents : soutien de la majorité de la population, pression de la part de la communauté internationale, mécontentement général des forces de l’ordre et un projet clair pour la reconstruction du pays. L’arrivée au pays de l’aide humanitaire dans les jours qui suivent sera peut-être l’élément déclencheur du changement. Les jours à venir seront décisifs pour la liberté, la paix et la démocratie au Venezuela. ¡Viva Venezuela libre!

Gilberto ANDRÉS OLIVARES

L’espoir de Julien Assange repose sur la Commission interaméricaine des droits de l’homme

Par le biais du ministère de la Mobilité humaine, l’Équateur a annoncé que la Commission interaméricaine des droits de l’homme (CIDH) lui avait demandé des informations sur les conditions d’asile du fondateur de WikiLeaks. Les avocats de M. Assange ont réclamé des mesures conservatoires à la suite de «l’existence d’un risque potentiel» pour la santé de leur client.

Photo : El Universo

Depuis sept ans, Julian Assange est devenu le serpent de mer de l’Équateur, un pays qui cherche par tous les moyens à se débarrasser de son encombrant hôte, logé dans l’ambassade équatorienne située à Londres. Le président équatorien s’est prononcé dans ce sens en décembre 2018 : «Les conditions sont réunies pour que Monsieur Assange prenne la décision de sortir [de l’ambassade] dans une quasi- liberté.» Lenín Moreno a voulu aussi rassurer les acolytes d’Assange en déclarant à la presse que le Royaume-Uni avait écarté l’extradition du lanceur d’alerte, en indiquant officiellement à Quito «que la Constitution de Grande-Bretagne n’autorise pas l’extradition d’une personne vers un pays où sa vie est en danger».

Toutefois, malgré cette annonce, le fondateur de WikiLeaks redoute une extradition vers les États-Unis pour la publication de centaines de milliers de documents diplomatiques et de secrets militaires sur les guerres en Irak et en Afghanistan. Ses craintes sont bien fondées, surtout depuis que l’administration Trump avait affirmé, en avril 2017, que l’arrestation du lanceur d’alerte australien était une «priorité». C’est pourquoi M. Assange ne veut pas abandonner son refuge londonien : selon la procédure judiciaire, il risque d’être arrêté par la police anglaise au motif qu’il n’a pas respecté en 2012 les conditions de sa liberté sous caution.

Mais une nouvelle étape vient d’être franchie dans cette histoire où se mêlent les soupçons d’espionnage, de trahison, d’agressions sexuelles et de manque d’éthique journalistique. À la suite du «protocole spécial relatif aux visites, aux communications et aux soins médicaux» imposés à Assange, ses avocats ont fait appel à la Commission interaméricaine des droits de l’homme, car ces mesures draconiennes sont susceptibles d’aggraver encore plus les conditions déjà précaires dans lesquelles semble s’enfoncer inéluctablement l’exilé.

Ces nouvelles mesures d’«imposition unilatérale» selon Carlos Poveda, l’un des avocats d’Assange en Équateur, visent à affaiblir l’asile avec des restrictions «plus sévères que celles d’une prison commune». Ainsi, en octobre dernier, l’Australien estimait que cette situation «aboutirait inéluctablement à des problèmes de santé, à [son] hospitalisation, à [sa] mort ou encore à un prétexte politique afin [qu’il soit remis] illégalement aux autorités britanniques puis aux États-Unis où [il] risque une possible condamnation à perpétuité».

De son côté, le directeur de la CIA, Mike Pompeo, avait qualifié WikiLeaks «de service de renseignement non étatique hostile», après la publication d’outils d’espionnage utilisé par la Central Intelligence Agency étasunienne, et a accusé Assange d’être «soutenu par des acteurs étatiques comme la Russie». Ce lien avec la Russie a été mis en lumière par Robert Mueller, le procureur spécial des États-Unis qui mène une enquête sur la possible ingérence de l’administration Poutine dans les élections de 2016 remportées par Donald Trump. Mueller s’est intéressé aux activités de M. Assange depuis que celui-ci avait accepté une surprenante offre de Russia Today.

Cette chaîne de télévision internationale, financée par l’État russe, avait proposé à Assange de devenir présentateur d’une émission politique hebdomadaire. C’est ainsi que, pendant trois mois, il a eu l’occasion d’interviewer le chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, le néoconservateur étasunien David Horowitz, et le président équatorien Rafael Correa, parmi une vingtaine d’autres personnalités.

Rappelons qu’Assange se trouvait à cette époque, soit en 2012, assigné à résidence à Londres, avec couvre-feu et port d’un bracelet électronique. C’est alors que Rafael Correa lui a permis de se réfugier dans l’ambassade de son pays pour échapper à l’extradition vers la Suède, où la justice voulait l’interpeller à la suite de deux plaintes pour abus sexuels. Mais l’Australien est sorti de cette affaire le 19 mai 2017, lorsque le parquet suédois annonçait l’abandon des poursuites pour viol.

En attendant la suite, il est clair que cette affaire a ouvert la voie à une nouvelle façon d’informer. La création de Distributed Denial of Secrets en est un bel exemple. Surnommé DDoSecrets (en référence à un type d’attaque informatique, Distributed Denial of Service Attack), ce site a été mis en ligne en décembre 2018 par «un collectif pro-transparence», dont le but est de «faciliter la libre diffusion de données d’intérêt public», parmi lesquelles certains documents que WikiLeaks avait refusé de diffuser. Bien que les références à l’organisation de Julian Assange soient évidentes, DDoSecrets apparaît au premier regard comme une alternative qui prétend agir «comme simple relais des informations» déjà disponibles en ligne mais «de difficile accès pour des non-experts», selon la page d’accueil du site.

Ainsi, le vendredi 25 janvier, DDoSecrets a mis en ligne une quantité importante de documents d’origine russe, y compris de «messages et fichiers de politiciens, journalistes, oligarques, figures religieuses et nationalistes/terroristes», a fait savoir le collectif sur Twitter. D’autres fichiers concernent des documents dérobés au ministère du Commerce chinois, des données piratées sur des sites comme LinkedIn, ou encore les «Macronleaks».

Eduardo UGOLINI

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