Archives quotidiennes :

12 octobre 2018

Les temps forts de la seconde partie du festival Belles Latinas et sa soirée de clôture

Avec des salles pleines tout au long de cette première semaine du 17festival Belles Latinas, la seconde partie s’annonce très prometteuse. Nous soulignons la rencontre symbolique du mercredi 17 octobre à la salle des mariages de la Mairie de Lyon Ier, place Sathonay, et la clôture du festival à Lyon le vendredi 19 octobre à l’auditorium de la Bibliothèque municipale de la Part-Dieu. Deux événements qui compteront sur la participation d’Ivan Latapiat Newen Trio. Nous vous attendons nombreux pour participer à ces deux soirées à 18h30.

Photo : Espaces Latinos

Afin de souligner le soutien permanent de Nathalie Perrin Gilbert, maire du premier arrondissement de Lyon, depuis la création de Belles Latinas en 2002, et après avoir présenté pendant dix ans une partie de notre festival littéraire au sein de l’Amphi-Opéra de Lyon, nous avons choisi d’organiser une conférence dans la salle des mariages de la mairie, place Sathonay, afin de réunir deux écrivains latino-américains auteurs d’ouvrages autour de la thématique de la mémoire des années noires de l’Amérique latine, en particulier au Chili et au Pérou.

Avec le roman Piedras Blancas (Ovadia éditeur), la Chilienne María Isabel Mordojovich nous fait plonger, autour du coup d’État du 11 septembre 1973, dans l’horreur d’une école de torture destinée à former de jeunes officiers. Puis, dans une seconde partie située dans les années 2000, l’auteure aborde les réactions des proches des militaires, mère, femme, qui n’avaient rien vu, ni rien su.

Avec son nouveau roman Ayacucho, Alfredo Pita nous propose de revenir sur la fondation du Sentier lumineux (Partido Comunista del Perú – Sendero luminoso) par Abimael Guzmán. 1980 : Sentier lumineux se lance dans l’action de «guerre populaire». 1983 : des journalistes sont massacrés à Uchuraccay. 1989 : Vicente Blanco fait la connaissance de Rafael Pereyra, journaliste péruvien qui vit à Paris. 1991 : Vicente a convaincu son journal espagnol de lui confier un long reportage sur la guérilla au Pérou, il s’installe à Ayacucho, le foyer principal de la lutte où il restera plusieurs mois.

Une clôture en paroles et en musique

Pour la clôture de la 17e édition des Belles Latinas, l’équipe de médiation littéraire de la bibliothèque municipale de Lyon nous a proposé de mettre en relief deux auteurs du même pays, comme nous l’avons déjà effectué l’an dernier avec deux auteurs colombiens. Cette fois, le pays choisi est le Pérou et Alfredo Pita dialoguera avec son compatriote Renato Cisneros dont le dernier roman, La distance nous sépare, vient de paraître en français. Poète depuis son enfance, journaliste, présentateur de radio et de télévision, Renato Cisneros est aussi le fils d’un des dirigeants les plus durs de la dictature militaire qui a sévi au Pérou dans les années 1970. L’idée de ce qu’il appelle un roman s’est imposée à lui : tenter de reconstituer ce qu’il a vécu avec cet homme rigide, ami personnel de Raúl Videla ou d’Augusto Pinochet, qui était avant tout son père.

La rencontre sera animée par un membre de notre équipe littéraire, Maurice Nahory, accompagné d’un interprète pour partager les propos de Renato Cisneros, et toujours ponctuée par des morceaux musicaux avec le Ivan Latapiat Newen Trio.

J. E.

Lire les présentations de Piedras Blancas, Ayacucho et La distance qui nous sépare. Lire le programme complet des Belles Latinas.

«Criminaliser la vérité», la réaction d’un groupe d’artistes cubains contre le décret-loi 349

Invitée à participer à la dixième édition du festival Belles Latinas en octobre 2011 avec son roman Partir, un point c’est tout, édité en français par les éditions Christian Bourgois, l’écrivaine cubaine Veronica Vega propose, dans notre newsletter de cette semaine, une tribune consacrée à la situation actuelle à laquelle sont confrontés des auteurs cubains, et elle-même notamment, à la suite de la récente publication d’un décret-loi relatif à la culture.

Photo : Veronica Vega

Discréditer ceux qui remettent en question la politique officielle est manœuvre courante à Cuba ; tout comme réprimer des individus ou des groupes qui luttent contre la stagnation économique ou le manque de liberté, en les calomniant avec une totale impunité et en déformant leurs réelles revendications. La publication du décret-loi 349 et la réaction d’un groupe d’artistes contre celui-ci démontrent, une fois encore, que cette méthode est efficace.

Le décret, publié le 10 juillet, entrera en vigueur dans les 150 jours suivants sa date de publication, c’est-à-dire le 7 décembre. Cependant, le quotidien Granma a récemment publié un article de Germán Veloz Plasencia intitulé «Défendre les choix culturels à utilité créative» dans lequel il soutient que ce décret sera effectif ce mois-ci.

Si ce changement soudain était vrai, il violerait le protocole juridique. Respectera-t-il la campagne «Artistes cubains contre le décret 349» (nom de la page Facebook) ? Cette protestation a débuté le 21 juillet, devant le Capitole, par une performance de la jeune Yanelys Nuñez qui s’est tartinée le corps d’excréments humains et brandissait une pancarte prônant «L’art libre».

Ce jour-là également, le rappeur Soandry del Rio fut arrêté, visiblement pour sa seule présence devant la scène, ou peut-être pour avoir filmé avec son téléphone portable la façon dont la police emmenait Luis Manuel Otero, l’auteur de la mise en scène plastique qu’il ne put représenter.

Le vendredi 21 septembre, Soandry del Rio fut arrêté une nouvelle fois pour «désobéissance», ayant refusé de payé la contravention reçue ce jour. Après l’annonce de Luis Manuel Otero sur les réseaux sociaux, «demain tous devant la gare de Zanja y dragones à 10h30 pour dire : #freeSoandry #noaldecreto349», il fut libéré pendant la nuit.

L’histoire que taisent les médias officiels

D’importants événements culturels alternatifs ont surgi et foisonné tout naturellement dans la culture cubaine et ont demandé un espace contrôlé en totalité par les institutions, c’est-à-dire par le gouvernement. Des événements authentiques qui englobent la musique, les arts plastiques, la danse, la littérature, l’audiovisuel, et qui ont essayé de coexister avec la politique officielle mais que celle-ci a fini par éliminer.

Le décret 349 est la réponse donnée à tous les créateurs qui n’ont pas voulu renoncer à trois droits fondamentaux que pas même une constitution pétrie d’habiles incohérences ne peut leur enlever : vivre dans le pays où ils sont nés, créer grâce à leur talent naturel, exprimer dans leurs arts et leurs vies ce qu’ils pensent de la société à laquelle ils appartiennent.

L’article de Granma qui, dès son titre «Défendre les choix culturels à utilité créative», annonce la mise en œuvre du décret, aspire à dénaturer tout l’art alternatif en l’associant au phénomène Regueton. Phénomène exploité par les officiels parce qu’il rempli une condition fonctionnelle : se perdre dans la concupiscence, éclipsant toute critique sociale.

Le décret 349 est à l’origine de cette confusion par l’article 4.1, qui affirme : «De manière égale, est contraire à la loi lorsqu’une personne native ou juridique, se rend coupable des conduites suivantes : diffuser de la musique ou réaliser des prestations artistiques faisant l’apologie de la violence en utilisant un langage sexiste, vulgaire, discriminant et obscène […]»

Il est logique que la diffusion massive du Regueton et la dégradation de son contenu facilitaient sa surveillance par un État qui détient le monopole des médias et de l’éducation. Ce n’est un secret pour personne qu’au lycée et à la faculté, le style de musique écouté rythme les activités. Lorsque mon fils faisait ses études à l’université, on demandait un euro à chaque élève pour payer celui qui apportait le matériel audio. Ce n’était pas une initiative institutionnelle, mais elle était approuvée par l’université et permise par le ministère de l’Éducation. Même l’Agence cubaine de rap a participé à la promotion des chanteurs de Regueton précisément pour le caractère neutre (politiquement) de leur discours.

D’autre part, des membres de la brigade de réponses rapides, des représentants de l’Union des jeunes communistes (UJC) et de la Fédération étudiante universitaire (FEU), jusqu’à de rigides fonctionnaires, utilisent en public, si cela est de mise, un langage «sexiste, vulgaire, discriminant et obscène» contres des personnes rebelles, et sont plutôt félicités pour leur fidélité politique.

Depuis la création de la dichotomie «révolutionnaire» et «contre-révolutionnaire», avec des actions «pour l’exemple» afin que tout le monde en comprenne le sens, les Cubains ont appris la leçon à un point tel que, jusque dans les «assemblées de reddition de comptes» (espace autorisé afin que le peuple puisse poser des questions en toute liberté), les plus critiques clament haut et fort leur appartenance au Parti communiste cubain (PCC) ou à la Révolution dans le but d’éviter une mauvaise interprétation de leurs intentions.

Cependant, il est possible de démontrer cet imbroglio de fragmentation et de paranoïa. Il suffit simplement de clarifier : les revendications ne sont pas personnalisées car l’objet d’attention et d’analyse est le problème exposé et ses responsables ; – on peut remonter directement au gouvernement – et non pas le citoyen qui en souffre. Cacher le vrai responsable est toujours la finalité de la confusion. Dès à présent, le décret 349 entend camoufler le fait de «censurer» avec celui de «criminaliser».

La censure de la création artistique est ancestrale et s’applique plus ou moins arbitrairement et/ou impunément. Mais criminaliser l’artiste pour pratiquer son art sans lien aucun avec l’État revient à reculer de plusieurs siècles en tant que culture, nation et espèce.

Le président Diaz-Canel et l’actuel ministre de la Culture Alpidio Alonso, doivent être conscients du fait que les artistes ne sont plus aussi innocents que lorsque les évènements Arte Calle, les festivals de Rock, de Rap, Poesía sin Fin, Rotilla, Puños Arriba… ont été annulés. Les artistes savent désormais que c’est l’exercice de la liberté civile que les autorités veulent réfréner. Le droit de s’exprimer librement, par un poème, une chanson, une performance, penser ce que l’on pense, tout cela est réservé aux candidats au poste de délégué à l’assemblée de leurs circonscriptions.

Une loi, qui n’est autre qu’un prétexte diffamatoire, oblige les artistes indépendants à payer des impôts. Dans le manifeste de San Isidro, les activistes de la campagne contre le décret sont clairs sur le sujet : ils sont disposés à payer des impôts mais refusent que leurs œuvres soient filtrées par une censure politique.

Pour être tout à fait honnêtes, il faut reconnaître que les recettes générées par le prix des entrées de certains événements alternatifs (plus tard contrôlés et stoppés) qui remplissaient l’amphithéâtre del Almar, tel que le festival de rap, étaient reversées intégralement au «Municipal de Cultura de Habana del Este» (groupe culturel municipal de l’Est de La Havane), puisque les responsables (Grupo Uno) n’ont jamais perçu aucun bénéfice. La commune s’attribuait le mérite culturel desdits événements.

Ne les laissons pas nous induire en erreur, «criminalisation» ne veut pas dire «censure». La censure attaque l’œuvre et la criminalisation s’en prend à l’artiste. L’annonce intempestive de l’entrée en vigueur du décret-loi, qui condamne l’art pour le simple fait d’être indépendant cherche à ébranler les actions des contestataires en les classant dans la catégorie «désobéissance civile», est présente dans divers délits : refus de payer une contravention, outrage à l’autorité, activité économique illicite, délit prémédité mettant en danger la vie d’autrui, et une infinité de mobiles potentiellement abstraits.

Il y a peu, ce fut le cas de Soandry del Rio, mais prochainement, n’importe quel autre activiste pourrait devoir rendre des comptes à la justice. L’objectif est identique à celui du printemps 2002 : inciter à une autre débandade. Attaquer différents points sensibles provoquant la peur, les fuites par l’exil ou l’obligation (pour diverses raisons : familiales, politiques, économiques, etc.) de rester, les pactes forcés, les ventes de l’âme. Des menaces, des arrestations et, qui sait, des jugements suivis de peines de prison à cause un décret qui a réussi à établir un parallèle entre «artiste libre» et «délinquant».

Veronica VEGA
Traduit par Géraldine GIRAUD

«Je crois que la vérité est puissante et les mots peuvent et doivent être une extension de la vérité. Je crois que c’est aussi le rôle de l’art et des médias. J’estime que je suis une artiste, une chercheuse et défenseure de la Vérité en tant qu’essence, comme pilier de l’existence et de la conscience humaine. Je crois que Cuba peut changer et que les endroits comme le Havana Times contribuent à ce changement nécessaire

Une version restaurée du classique Guantanamera en salle à partir du 17 octobre

Le cinéma cubain est à l’honneur ce mois-ci avec la ressortie en salle d’un joli classique. Dernier film de Tomás Gutiérrez Alea, Guantanamera est aussi sa seconde coréalisation avec Juan Carlos Tabío, un an après le succès de Fraise et chocolat (Ours d’argent de Berlin, 1994). Avec Guantanamera, les deux réalisateurs délaissent la capitale cubaine pour aller filmer le reste du pays dans une comédie-road-trip grinçante, à bord d’un corbillard fatigué.

Photo : Guantanamera

Suite au décès de la tante de son épouse, Adolfo trouve l’opportunité de mettre en pratique sa théorie bureaucratique : il accompagnera la défunte à sa dernière demeure. Une folle expédition qui lui fera traverser tout le pays, au rythme entraînant de la célèbre chanson «Guantanamera». La route sera longue, semée d’embûches et d’incroyables rencontres…

Dans un décor décrépi, le film démarre sur les échauffourées d’une réunion de bureaucrates autour d’une question à la fois fondamentale et si grotesque qu’elle pousse l’absurdité de la scène à la dérision : comment procéder au rapatriement et à l’enterrement des morts d’une région à l’autre du pays ? Avec ces quelques minutes, on pourrait penser que le film nous a présenté tout son objet : mise en lumière des coulisses d’un régime sclérosé qui ne pense qu’à faire des économies, mari en quête de pouvoir qui étouffe à ses côtés sa femme «faire-valoir», le tout teinté d’humour noir manié avec élégance. Tout est dit… enfin presque !

Une fois la solution trouvée pour le rapatriement des défunts, tata Yoyita vient à mourir. Voici alors son amant de toujours, sa nièce et son mari embarqués sur les routes de Cuba, bien décidés à ramener le corps à la maison en appliquant la méthode nouvellement adoptée. Le film prend alors une autre ampleur en devenant un road-trip fascinant en territoire socialiste cubain. Les personnages se multiplient et les habitants nous partagent à l’écran leur quotidien. Dans le film, chacun y va de sa méthode pour survivre, de la vente de bananes au bord de la route au restaurant illégal. Et dans ce contexte où les plus malins survivent, ce ne sont pas les hommes du régime les mieux lotis…

La beauté du film réside aussi dans la mise en scène poétique des relations contrariées. Car de la mort de tata Yoyita jaillit des frustrations. Celle de son amant d’abord, le vieux Cándido, mais aussi de sa nièce Georgina, voluptueuse professeure au chômage qui retrouve foi en elle et en sa liberté grâce à l’amour que lui porte un de ses anciens étudiants rencontrés en cours de route. Tout au long du film se dessine ainsi une poésie de l’amour en visions fantastiques, en échanges tendres et parfois très (trop ?) sirupeux, qui contraste avec les frasques répétées, vaudevillesques bien qu’absurdement réalistes de l’amant de Georgina. Bref, un film à la légèreté jamais tragique où même les déboires politiques de Mariano le fonctionnaire ne font jamais tout à fait de lui un personnage tragique.

Guantanamera est une comédie agréable et douce qui vaut le coup d’être (re)découverte. Pour sa ressortie en salle, le film bénéficie d’une très jolie copie restaurée qui mérite qu’on s’y plonge pour profiter autant des paysages cubains que de la reprise de la guarija-son «Guantanamera» qui accompagne et chante le récit tout au long du film.

Kévin SAINT-JEAN

Inscription newsletter

Inscription newsletter

Articles par mois

Articles par catégorie