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4 mai 2018

Lancement d’un nouveau média chilien porté par Beatriz Sánchez et le Frente Amplio

Beatriz Sánchez est de retour dans le milieu du journalisme. Le mardi 2 mai — à l’occasion d’une rencontre dans le cadre de la Journée mondiale de la liberté de la presse — a eu lieu le lancement d’un nouveau média chilien : Clever. Sa directrice, Beatriz Sánchez, a été la candidate de la coalition de gauche Frente Amplio lors des dernières élections présidentielles de 2017.

Photo : La Tercera

Il s’agit d’un web média dont le format mêle journalisme digital et contenus propres à une chaîne de télévision. C’est ainsi que l’a expliqué la directrice de ce nouveau média, Beatriz Sánchez, au journal La Tercera. Selon elle, ce média va privilégier la diffusion des «éditoriaux de qualité» ayant pour but de «représenter les gens».

Selon La Tercera, le propriétaire de Clever est Fernando Salinas, entrepreneur et écologiste proche du parti Libéral, et des sources proches de Clever admettent que sa ligne éditoriale est libérale, centre-gauche. Pourtant, ils aimeraient toucher leur public au-delà de la coalition Frente Amplio et ainsi «faire de la place aux intellectuels, politiques, et voix de centre-gauche en général». Par ailleurs, ayant pour but de suivre une politique de la transparence, le média s’engage à rendre public la liste des clients et de leurs donations dans une section du journal.

Toujours selon La Tercera, un groupe de partisans du parti Libéral dont le député Vlado Mirosevic (parti faisant partie du Frente Amplio) serait à l’origine de ce projet. C’est à la suite des dernières élections présidentielles du 19 novembre que tout s’est vite organisé et que le nom de l’ex candidate est immédiatement apparu afin de jouer un rôle majeur dans ce projet. Idée à laquelle Beatriz Sánchez aurait adhéré sans aucune hésitation.

Lors des dernières élections, où la coalition Frente Amplio a remporté la troisième position (20,33 %), Beatriz Sánchez a déclaré son mécontentement vis-à-vis des médias traditionnels. «Il a été dur de faire la campagne avec l’opposition de tous les médias.» C’est ainsi qu’en tant que journaliste elle avait réfléchi à la possibilité de créer un média «libéré du pouvoir, représentant les gens. Un média refusant de parler au nom d’une objectivité qui n’existe pas vraiment», a-t-elle déclaré à La Tercera.

Le nouveau média Clever a publié une vidéo de présentation dans laquelle Beatriz Sánchez prend la parole. Elle y déclare les raisons justifiant la création de ce média. «Il faut penser à la politique autrement, [] la faire sortir des institutions traditionnelles, comme La Casa de la Moneda. Des endroits où il est difficile faire bouger les choses.» «Il faut donc rendre possible le débat au sein des familles, dans la rue, etc. Il faut également que les médias soient prêts à laisser de la place au débat.» ; pour elle, les médias traditionnels sont incapables de jouer ce rôle puisque 80% suivent une ligne de pensée politique de droite et conservatrice. Ils représentent donc ceux qui veulent la survivance du statu quo actuel.

Comme elle l’a déclaré à El Mostrador, Beatriz Sánchez ne pense pas faire un journalisme au service d’un certain intérêt politique, mais bien un journalisme rendant le débat possible. Débat qui, pour elle, a constamment manqué dans la politique au Chili. Et c’est ainsi qu’elle va reprendre le travail qu’elle avait déjà réalisé en tant que journaliste, un travail qu’elle veut défendre en argumentant qu’il est indépendant du Frente Amplio. Que les gens ne sont pas idiots et que les gens vont leur tourner le dos s’ils proposent de la propagande. Concernant son maintien en politique, elle a déclaré à La Tercera qu’«[elle allait] continuer [son] activité politique en parallèle» et que le fait de travailler à la fois en tant que journaliste et femme politique confirme sa théorie selon laquelle «la politique doit se jouer partout».

Mario PÉREZ MORALES

Site de Beatriz Sanchez ici

La France restaurera deux monuments endommagés par les tremblements de terre au Mexique

La ministre de la Culture française Françoise Nyssen et son homologue mexicaine María Cristina García Cepeda ont signé le lundi 16 avril dernier un accord relatif à la coopération bilatérale en matière de patrimoine culturel, lors duquel la France s’est engagée à restaurer deux «monuments emblématiques» endommagés par les séismes qui ont secoué le Mexique en 2017.

Photo : Ministère de la Culture

Plus concrètement, la France apportera son aide à la réparation de l’Église San Bernardino de Siena, à Xochimilco, et de l’Église San Francisco de Asís, à Puebla, deux «bâtiments très significatifs» qui ont souffert des dégâts des deux grands tremblements de terre de septembre 2017, a expliqué García Cepeda.

L’accord co-signé par Françoise Nyssen et María Cristina García Cepeda fait suite à la visite au Mexique, en janvier dernier, d’une équipe de trois experts français spécialistes de la conservation et de la restauration du patrimoine, qui s’était alors rendue sur place afin d’évaluer les dommages. Les travaux de restauration, corroborés par le Plan Directeur de l’Institut National d’Anthropologie et d’Histoire (INAH), devraient commencer dans les mois à venir.

La représentante mexicaine s’est réjouie de l’accord signé le 16 avril, qui renforce les relations avec la France ; elle a également rappelé la visite de Françoise Nyssen à México en octobre dernier, au cours de laquelle la France avait exprimé son soutien et sa solidarité au peuple mexicain. Le ministère français a quant à lui affirmé dans un communiqué que la signature de ce pacte est «une première étape dans la restructuration de la coopération culturelle avec le Mexique».

L’accord promeut aussi «l’échange et la promotion de contacts entre professionnels et spécialistes dans le domaine de la restauration des monuments historiques, et plus particulièrement en faveur de la protection de patrimoine culturel en cas de catastrophes naturelles». Il survient plus de 7 mois après que, en septembre 2017, deux puissants tremblements de terre aient touché plus de 12 millions de personnes au Mexique, laissant plus de 400 victimes mortelles et endommageant plus de 2000 monuments, parmi lesquels 13 sont classés au patrimoine mondial de l’Unesco.

D’après Obras web
Traduction de Léa JAILLARD

Semaine n° 19 – Activités, concerts et nouvelles parutions du 5 au 13 mai

Chaque semaine, nous réservons un espace dédié aux événements et invitations. Il suffit de nous envoyer un courrier électronique avec des informations susceptibles d’intéresser nos internautes en indiquant simplement le titre de votre manifestation, le lieu, la date et l’heure, un visuel et un contact. Voici la sélection de la semaine du 5 au 13 mai.

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SAMEDI 5 MAI – 20 H – LYON

Concert de musique brésilienne au Hot Club de Lyon avec le duo Zaza Desiderio & Ewerton Oliveira

Originaires de deux différents berceaux de la musique brésilienne, Zaza Desiderio et Ewerton Oliveira ont eu l’occasion de se rencontrer en France en 2010. En 2016, ils se lancent dans un projet créatif qui se concrétise par la sortie d’un bel album intitulé Rencontre. Dès lors, le duo s’est produit dans différentes salles de concerts et festivals renommés comme GajaJazz, Jazz à Vienne, Péristyle de l’Opéra de Lyon, Crest Jazz Vocal ou Le Train Théâtre, entre autres. Plus d’infos

DIMANCHE 6 MAI – 22 H 50 – SUR ARTE

Juan Diego Flórez en concert à Vienne et retransmis par Arte

Le Péruvien Juan Diego Flórez, célébré dans le monde entier pour sa souplesse vocale et son aisance scénique, est avant tout connu pour son brillant bel canto : les metteurs en scène d’opéras de Rossini, Donizetti ou Bellini se l’arrachent. Le ténor s’illustre ici dans un autre registre. En choisissant d’interpréter les arias les plus virtuoses de Mozart – sur la scène du Théâtre Cuvilliés de Munich, où eut lieu la première de l’opéra Idoménée, roi de Crète en 1781 –, Flórez surprend et enthousiasme les fans autant que la critique…. Plus d’infos

RENDEZ-VOUS À PARIS EN MAI

Le mensuel Que Tal Paris? propose sur son site les sorties les plus marquantes du monde hispanique

Existe-t-elle, la performance parfaite ? Du moins celle qui s’approcherait périlleusement de la perfection tant elle induirait le trouble entre fiction et réalité. Voici l’obsession d’Alma, à la tête d’une jeune troupe de théâtre, incarnée par Belén Rueda, actrice espagnole reconnue experte dans le thriller suite à sa très remarquable interprétation dans L’orphelinat de José Antonio Bayona. Pour y parvenir, Alma impose à ses acteurs de ne pas dormir afin de stimuler leur perception des choses et atteindre des états de conscience alternatifs. No dormirás du réalisateur Uruguayen Gustavo Hernández, tourné dans un hôpital scientifique abandonné, et un thriller saisissant où la tension monte en crescendo jusqu’au dénouement final. (En salles le 16 mai)Plus d’infos

GUIDES CARTOVILLE

Les éditions Gallimard proposent une collection de guides très pratiques : cartoville

Des guides courts séjours sur une ville ou une région qui se déplient et se déploient, alliant la carte au guide. Un quartier, une carte, des bonnes adresses : c’est un guide pratique «tout-en-un» qui permet de vivre une ville comme ses habitants la vivent et de s’intégrer, en toute liberté, au cœur de la cité. Parti-pris d’organiser une ville par quartiers, plans à l’appui. Sur le même principe, les guides Carto vous permettent de pénétrer au cœur d’une région et ses rencontres amoureuses sans lendemain. Plus d’infos

DIMANCHE 20 MAI – VIZILLE (GRENOBLE)

42e Traditionnel « asado 2018 » – Inscriptions ouvertes avant le 9 mai 

L’Association ACIP-Asado, Association pour la Coopération Inter-Peuples (actions de solidarité avec les peuples d’Amérique Latine et pour la diffusion des cultures d’origine) organise le dimanche 20 mai prochain le 42e Asado latino. Les inscriptions sont ouvertes sur Facebook avec une date limite d’inscription : le mercredi 9 mai (dans la limite des places disponibles). Inscriptions recevables avec le bulletin renseigné + le règlement par chèque. Plus d’infos

PARUTION

«Mexique – La révolution sans fin» par Emmanuelle Steels aux éditions Nevicata

Le Mexique est une utopie. Il vous nourrit autant qu’il vous épuise. La mort y est saluée avec dérision dans les fêtes populaires. La violence des narcotrafiquants renvoie une image de chaos. Mais le pays ne se réduit pas à l’actualité angoissante de ces dernières années. Car ici, au cœur du continent américain, tout mérite le détour. Ici s’est forgée l’histoire du Nouveau Monde colonisé par les conquistadors. Ici vivent les mythes des révolutionnaires latino-américains. Ici se mobilisent les rebelles du Chiapas. Ici grandit un peuple jeune qui reprend le flambeau de la révolte. Ce petit livre n’est pas un guide, c’est un décodeur. Il raconte le Mexique et les passions mexicaines : une soif effrénée de liberté sans cesse contrariée par la mainmise d’un vieux système prédateur sur ses ressources naturelles et économiques. Un vrai roman latino-américain ! Un grand récit suivi d’entretiens avec Soledad Loaeza (Au Mexique c’est l’État central qui a crée la nation), Ricardo Raphael (L’identité mexicaine va se réinventer au nord du rio Bravo et repénétrer au Mexique) et Jorge Volpi (Au Mexique, il n’est jamais de vérité claire. Notre vérité est toujours ambiguë). Plus d’infos

DANS LES BONNES LIBRAIRIES

La revue Dada consacre sa dernière édition à Frida Kahlo

Qui dit Frida Kahlo dit femme forte et libre, dans sa vie comme dans son œuvre ! Féministe, communiste, anticonformiste en peinture comme en amour, Frida Kahlo est une artiste inclassable. Aujourd’hui, sa vie inspire des films, ses costumes font les délices de la mode, son visage est repris par les artistes… La voilà passée au rang d’icône et de superstar. DADA revient avec ce numéro sur le parcours de cette artiste insoumise. Plus d’infos

SITE WEB

Peuples Solidaires lance une campagne de soutien pour le Guatemala

242 000 travailleur·se·s domestiques au Guatemala (il s’agit d’une estimation car la plupart n’ont pas de contrat de travail). 83% sont des femmes. 90 heures de travail par semaine en moyenne, 6 jours sur 7. En 2011, une vingtaine de travailleuses domestiques ont décidé de s’associer et de former un syndicat pour obtenir des horaires de travail corrects et un salaire décent : le Sitradomsa. Peuples Solidaires vient de lancer une campagne de soutien en faveur de cette association. Plus d’infos

Rencontre avec l’Argentin Carlos Gamerro lors des Assises internationales du roman de Lyon

Le 22 mai prochain à 19 h 30, Carlos Gamerro rencontrera le public des Assises internationales du roman de Lyon*, organisées par la Villa Gillet. Les Presses universitaires de Lyon (PUL) ont publié la traduction de son truculent roman Le Rêve de monsieur le juge en 2017 dans la collection «Ida y vuelta/Aller-retour» dirigée par Philippe Dessommes, José Carlos de Hoyos et Sylvie Protin.

Photo : La Izquierda Diario/PUL

La collection «Ida y vuelta/Aller-retour» des Presses Universitaires de Lyon (PUL) se propose d’ouvrir des espaces de dialogue entre les cultures d’expression espagnole et française. Elle présente des textes encore inédits en français, principalement du domaine littéraire, en ne s’interdisant aucun genre (fiction, poésie, essai, critique). Dans cette collection, le choix des ouvrages est motivé par la nécessité de combler des lacunes, consenties par la logique de marché, pour rendre justice à la valeur novatrice ou subversive de ces textes. La collection est donc le fruit à la fois de la recherche et de l’action, individuelle et/ou collective, menées dans le cadre de projets universitaires. Une série est ouverte à la réflexion traductologique et à des textes à valeur patrimoniale ; une autre, bilingue, propose de sortir de l’ombre des auteurs ou des textes jugés significatifs dans le monde hispanique.

Sont parus en 2017 deux nouveaux titres en édition bilingue : Aucun lieu n’est sacré, un recueil de neuf nouvelles de Rodrigo Rey Rosa, inédit en français, composé durant son séjour à New York en 1998, et un roman, à la fois rigoureux et farfelu, de Carlos Gamerro, Le rêve de monsieur le juge. Le texte original espagnol est mis en regard de la traduction française établie par Aurélie Bartolo, avec un prologue de María A. Semilla Durán.

Le rêve de monsieur le juge, c’est l’histoire de Malihuel, petit village de gauchos de la Pampa argentine à la fin du XIXe siècle. Le juge de paix don Urbano Pedernera fait comparaître les uns après les autres les habitants pour des offenses commises dans ses rêves. La trame de ce roman, à la fois rigoureuse et farfelue, est servie par une écriture exigeante, au rythme parfois vertigineux, qui emporte le lecteur dans le tourbillon des aventures des villageois. L’humour est omniprésent, dans une Pampa teintée de magie où les croyances autochtones deviennent réalité. Carlos Gamerro revient ici sur des épisodes sanglants de l’histoire argentine, à la manière d’une parodie burlesque. Le récit offre une réflexion extrêmement originale sur le thème du pouvoir et de sa logique paranoïaque, et le rêve acquiert ainsi une dimension politique.

Carlos Gamerro, romancier et essayiste, est né à Buenos Aires en 1962. Traducteur de Graham Greene, de W.H. Auden et de Shakespeare, il écrit également des essais littéraires et des scénarios pour le cinéma. Dans ses romans, il interroge les rapports que l’Argentine entretient avec son histoire et ses mythes culturels et politiques. Tout ou presque sur Ezcurra, traduit en français en 2011 (Liana Levi), soulève la question délicate de la responsabilité des citoyens dans les disparitions orchestrées par l’État sous la dictature militaire.

Marlène LANDON

Une enquête familiale vertigineuse dans «Deuils», le nouveau roman d’Eduardo Halfon

Eduardo Halfon, né un peu par hasard au Guatemala dans une famille d’origine libanaise d’un côté et polonaise de l’autre, parle généralement dans ses romans de ses origines et de ses proches. Dans ce nouveau livre, il revient sur un épisode mystérieux, devenu tabou pour ses parents, la mort d’un oncle, à l’âge de cinq ans, de laquelle on refuse de parler. L’enquête qu’il décide de mener ouvre la porte à un récit d’une extraordinaire richesse.

Photo : El Cultural/Gallimard

Certains secrets ou semi-secrets de famille vous poursuivent pendant des années, justement parce que ce sont des secrets ou des semi-secrets. Ce qu’on ne sait pas prend une place infiniment plus importante que ce que l’on sait ou que ce que l’on croit savoir. Salomón, le frère aîné du père d’Eduardo, est mort à l’âge de cinq ans, noyé dans le lac Amatitlán au Guatemala où résidait la famille à l’époque. C’est ce qui se dit dans la famille, mais jamais personne n’ajoute rien sur le sujet. Les enfants connaissaient le drame, mais le nom même de Salomón était interdit.

Depuis, la famille a beaucoup changé de lieux, entre le Guatemala, le Mexique et les États-Unis. Des années plus tard, adulte, Eduardo revient près du lac pour tenter, sinon de savoir, du moins d’imaginer l’épisode lointain de la mort de l’enfant.

À nouveau sur les lieux où il a passé quelques années, Eduardo laisse s’exhaler ses souvenirs d’enfance et d’adolescence et des personnages qui l’ont marqué : le vieux don Isidoro, inlassable conteur, un des grands-pères, édenté à la suite de séjours dans plusieurs camps de concentration, ou l’autre, passionné par l’histoire de l’aviation, qui laisse totalement indifférents Eduardo et son jeune frère, lui reviennent. Un souvenir lointain en entraîne un autre plus récent, qui lui fait penser à un autre moment de sa vie de jeune homme.

C’est ainsi que se tisse un réseau de sensations floues ou précises qui mettent en perspective passé et présent. La distance que prend naturellement Eduardo Halfon est remarquable : malgré sa proximité avec ses proches victimes du nazisme, il rejette tout militantisme, tout excès. Tout n’est qu’humain dans ses évocations et les sentiments qui en ressortent n’en sont que plus forts. La visite ‒ qui lui est imposée ‒ d’un camp, au-delà du malaise causé par le côté « touristique », devient un parcours vers la connaissance personnelle plus que purement historique.

Dans cette famille où l’on parle presque indifféremment arabe, français, espagnol ou hébreu (« une langue est un scaphandre », dit l’auteur), les souvenirs eux aussi semblent éparpillés, comme des flashs, une image fuyante remplacée par une autre, photos de femmes en bikini, dans l’usine tenue un temps par son père en Floride, ou une place déserte sous la pluie dans un village guatémaltèque, à mille lieues des images riantes destinées aux touristes.

Cette quête d’un passé familial mystérieux parce que refusé aux générations suivantes donne lieu à une promenade sereine malgré tout, à une redécouverte entre la « grande » histoire, tragique pour la famille de l’auteur, et les mille faits personnels, sans importance apparemment, qui constituent le passé de tout être humain, les relations fluctuantes avec son frère, plus jeune de quatorze mois, par exemple.

On ne peut être que séduit par cette langue simple mais prenante, par ces sauts dans le temps et les lieux, par les révélations, fiables ou pas. Eduardo Halfon prouve là que l’on peut faire une grande œuvre avec des petits riens, ou ce qui peut passer pour tel.

Christian ROINAT

Deuil d’Eduardo Halfon, traduit de l’espagnol (Guatemala) par David Fauquemberg, Gallimard, coll. Quai Voltaire – La Table Ronde, 160 p., 15,80 €. Eduardo Halfon en espagnol : Mañana nunca le hablamos / Monasterio / Signor Hoffmann / La pirueta, ed. Pre Textos, Valencia. Saturne, Meet, Saint-Nazaire / La pirouette / Monastère / Signor Hoffmann / Le boxeur polonais, éd. Quai Voltaire.

Des dizaines de morts à l’origine du rassemblement «pour la paix et la justice» au Nicaragua

Le président de gauche, Daniel Ortega, a dû faire face à la plus violente mobilisation sociale depuis son retour au pouvoir, il y onze ans. Dans un climat de rage et de saccage, les émeutes populaires ont été férocement réprimées par la police et se sont achevées dans un bain de sang dont le bilan provisoire est de 43 morts et une centaine de blessés. Un rassemblement «pour la paix et la justice» a eu lieu le samedi 28 avril à Managua.

Photo : Nodal

Lancé au départ par les étudiants contre une réforme des retraites, l’explosion sociale avait commencé le 18 avril dans plusieurs villes du pays et s’est transformée rapidement en une mobilisation générale. Accusés de corruption, de «confiscation du pouvoir» et d’assassinats, l’ancien guérillero sandiniste et son épouse, la vice-présidente Rosario Murillo, ont été la cible du désormais célèbre cri d’indignation populaire adopté par les sociétés latino-américaines depuis la crise argentine de 2001 : Que se vayan ! («Qu’ils s’en aillent !»).

Dans les actes de violence de ces derniers jours, le gouvernement est le responsable d’«une violation massive des droits de l’homme lors des manifestations, y compris la mort et la torture des jeunes pour décourager leur mobilisation», a déclaré Vilma Nuñez, directrice du Cenidh (Centre nicaraguayen des droits de l’homme). «Nous avons été torturés […] Plus nous pleurions, plus nous étions battus», a témoigné Gilbert Altamirano, un jeune emprisonné lors des répressions policières. Après les actions les plus meurtrières, l’annonce tant attendue par les manifestants est arrivée le dimanche 22 avril : le chef de l’État fait marche arrière dans la mise en place de sa réforme, qui prévoyait de diminuer de 5% le montant des retraites afin de réduire le déficit de la Sécurité sociale (76 millions de dollars).

Mais, si l’application du décret présidentiel sur cette réforme très controversée a été suspendue, l’inquiétude généralisée reste claire et présente. Ce qui tourmente le plus les Nicaraguayens, selon les analystes, c’est «la hausse permanente des tarifs d’électricité et du carburant, les suppressions de postes dans le secteur public et la réduction des mesures d’aide sociale», sans oublier le manque de liberté d’expression. Mais, le plus grave est l’absence d’un projet de croissance capable de remettre sur pied la société toute entière. Et on voit mal comment le gouvernement Ortega pourra prendre les difficiles décisions qu’attend son peuple, sans que la désobéissance civile et la violence s’intensifient dans l’imbroglio institutionnel et politique qui paralyse le pays.

«Le gouvernement est totalement d’accord pour reprendre le dialogue pour la paix, pour la stabilité, pour le travail, afin que notre pays ne soit pas confronté à la terreur que nous vivons en ces moments», a déclaré Daniel Ortega à la télévision nationale. Selon lui, derrière les émeutes se trouvent les États-Unis.

Il n’y a de quoi s’étonner. Un bref aperçu historique montre que les griffes étasuniennes ont marqué le Nicaragua – comme le reste de l’Amérique du Sud – depuis le milieu du XIXe siècle, soit à l’aube des structures fédérales qui ont posé les bases de toutes les républiques latino-américaines. À cette époque, les États-Unis et la Grande-Bretagne s’intéressèrent à la position stratégique du Nicaragua sur la route de l’isthme, le lien indiscutable entre l’océan Pacifique et l’Atlantique. En 1909, le dictateur libéral José Santos Zelaya fut renversé par une rébellion conservatrice financée par les États-Unis. Les «marines» restèrent au Nicaragua jusqu’en 1933, combattus et expulsés par la guérilla nationaliste du général César Augusto Sandino (d’où la «révolution sandiniste»). Après avoir déposé les armes, avec l’intention de sceller la réconciliation nationale, Sandino fut trahi par le gouvernement proétasunien de Juan Bautista Sacasa (1933-1936), assuré de la protection des officiers de la Garde nationale formée par les États-Unis : Anastasio Somoza, chef de la Garde, fait assassiner le héros national et prend le pouvoir en 1936. Dès lors la dynastie de Somoza, allié indéfectible des États-Unis, règne par la terreur sur le Nicaragua jusqu’en 1979, lorsque le Front sandiniste de libération nationale (FSLN), soutenu majoritairement par la population, prend le pouvoir. Vainqueur aux élections de 1984, et influencé par l’expérience cubaine et soviétique, le FSLN suscite l’inquiétude du gouvernement de Ronald Reagan, qui finance la guérilla antisandiniste.

Seize ans après avoir dû céder le pouvoir à son adversaire de droite – Violeta Chamorro – après une défaite électorale en 1990, Daniel Ortega, le candidat du Front sandiniste de libération nationale qui a présidé le Nicaragua de 1979 à 1990, est arrivé en tête des élections. À présent, l’ancien ennemi communiste de l’administration Bush accuse les organisations extrémistes des États-Unis de financer les groupes politiques opposés à son gouvernement[1], parmi lesquels se trouverait une grande partie des manifestants : leur but est de «semer la terreur, semer l’insécurité et détruire l’image de Nicaragua après 11 ans de paix, afin de prendre le pouvoir», a-t-il déclaré.

Curieuse coïncidence ou le résultat des enjeux géopolitiques ? À l’égard des faits historiques, on pourrait se demander si, en effet, l’arrivée au pouvoir de Donald Trump marque la rupture de la vague socialiste qui a gouverné pendant les deux dernières décennies la plupart des pays du dit «Cône sud», cette partie du continent qui semblait vouloir rompre avec le schéma néolibéral imposé par le FMI et prendre ses distances avec le grand voisin du Nord.

Quoi qu’il en soit, la crise sociale qui secoue le Nicaragua, à laquelle s’ajoutent le mécontentement, le manque de confiance dans les institutions et la persistance de la pauvreté dans la plupart des pays du continent, semble être le coup d’envoi d’une mutation considérable d’une partie de l’Amérique du Sud en pleine ébullition. Alors, si depuis quelque temps nous assistons à la chute du mythe socialiste, et considérant les propos précédents, peut-on extrapoler d’un continent à l’autre et parler d’un Printemps latino à l’état embryonnaire, à l’instar des manifestations populaires à l’origine du «Printemps arabe» ?

Eduardo UGOLINI

[1] Dans différents pays, «Wall Street décide qui sera président». (Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie)

«Explorer l’esprit de Mai n’a rien d’une visite au musée Grévin. C’est renouer avec notre présent»

Dans la déferlante médiatique à laquelle nous assistons depuis quelques semaines autour du demi-siècle de Mai 68, nous avons souhaité mettre en avant l’enquête proposée par le mensuel Le Nouveau Magazine littéraire dans son édition de mars dernier, disponible en ligne, où huit Français sur dix saluent les conséquences «positives» du mouvement, sans oublier, bien sûr, d’en critiquer certain aspects. Ceux de notre équipe qui ont vécu la fin des années soixante en Amérique latine se réjouissent que notre militantisme actif né dans les rues de Santiago, Buenos Aires, México ou Rio soit encore présent dans notre quotidien aujourd’hui. Nous retranscrivons ci-dessous, avec son autorisation, l’éditorial de Raphaël Glucksmann, fondateur et directeur du Nouveau Magazine Littéraire, écrit cinquante ans après les événements de mai 1968.

Photo : OIP 

«Liquider l’héritage !» Nicolas Sarkozy résuma, en 2007, l’obsession de tous les conservatismes et de toutes les réactions depuis cinquante ans : «tourner la page de Mai 68». La Rolex solidement attachée au poignet, sous les applaudissements de ses amis du CAC 40 et les vivats de la très ascétique famille Balkany, il réussit même la prouesse de déceler dans la plus grande grève ouvrière de l’histoire l’origine véritable de «l’argent roi». Thatcher ou Reagan ? L’école de Chicago ? Les banquiers ? Non, les lanceurs de pavés du Quartier latin et les autogestionnaires de Lip ! Mai 68 était coupable de tout : la fin de la souveraineté nationale, la délégitimation du travail, le triomphe de l’individualisme, l’éclatement des familles, la faillite de l’école républicaine, le malaise des profs, la colère des flics, les errances du multiculturalisme… Accusé. Condamné. Enterré.

Cela, Nicolas Sarkozy n’était pas le seul à le penser et à le dire : une cohorte d’intellectuels, parfois de gauche, le précédait dans cette bataille. Cela, nous disait-on, «les Français» – les vrais, pas ceux qui lisent Libé ou fréquentent le Café de Flore – le savaient bien. Il n’y avait guère que quelques archéobobos déconnectés aux tempes grisonnantes, à la tête vide et au ventre plein pour rester attachés à ce totem moisi, version postmoderne du perroquet empaillé de Félicité dans Un cœur simple de Flaubert. Un mythe rongé par les vers adoré par des aveugles. À balancer fissa à la poubelle, donc.

Nous-mêmes, qui n’accusions pas les barricades du Quartier latin de tous les cataclysmes, nous avions fini par le concéder, l’admettre, l’intégrer : 68 était «impopulaire». C’est ainsi que se perdent les batailles culturelles. Nous voulions donc savoir pourquoi tant de rejet, pourquoi tant de griefs, comprendre ce qu’on lui reprochait, au juste, cinquante ans après. De quoi Mai 68 était-il le nom, surtout aux yeux des gens qui ne l’avaient pas vécu ? Nous voulions savoir, et nous avons posé la question. Bêtement. Sur la pointe des pieds. Presque honteux. La réponse fut un choc : 68 est plébiscité dans toutes les catégories socioprofessionnelles et à travers les générations. Il séduit les jeunes plus encore que les vieux, les pauvres davantage que les riches. Ce peuple, que les réactionnaires brandissent comme argument d’autorité à chaque débat, vote pour 68. Pour le questionnement et l’ébranlement de l’ordre des choses. Même le sulfureux «Il est interdit d’interdire» est adoubé ! Pareille surprise ne nous exonère pas d’un examen critique de ce dont nous héritons et n’enlève rien au sentiment de vide qui nous habite, nous les enfants de 68. Elle n’efface pas nos questions sur les limites du libéralisme que beaucoup de soixante-huitards ont embrassé ensuite ou nos doutes profonds quant au refus de toute contrainte collective pesant sur nos libertés individuelles, au cœur de l’esprit de Mai. Mais elle valide une intuition, la conviction que les Français ne ressemblent pas à ce qu’Éric Zemmour ou Patrick Buisson disent d’eux. S’ils voient avec autant de bienveillance ou d’envie ce moment de chaos où la marche du monde fit une pause pour laisser libre cours aux rêves les plus fous, c’est que tout aujourd’hui reste possible. Politiquement, intellectuellement, poétiquement. Il y a dans ce regard tendre posé sur le passé une promesse immense pour l’avenir.

En lançant Le Nouveau Magazine littéraire, nous avons fait le pari que le temps n’était plus aux lamentations déclinistes et aux éructations identitaires, qu’il nous fallait, nous aussi, «tourner une page». Et que la page à «tourner» n’était pas celle de 68, mais celle du néo-maurrassisme triomphant des années à peine écoulées. Explorer l’esprit de Mai n’a rien d’une visite au musée Grévin. C’est renouer avec notre présent.

Raphaël GLUCKSMANN
Le Nouveau Magazine Littéraire 

À lire aussi  : 68, mon amour ! L’enquête qui dément les clichés réacs

Jusqu’au 1er juin, le journal Libération donne quotidiennement carte blanche à des écrivains pour évoquer les événements, les souvenirs, l’héritage ou l’imaginaire de chacun des jours deMai.

«Changer le Monde – Changer sa vie» chez Actes Sud

Enquête sur les militantes et les militants des années 68 en France

Cinquante ans après Mai 1968, que sont les militants devenus ? Après avoir jeté toutes leurs forces dans la bataille, cru souvent en l’imminence d’une révolution, suspendu longtemps leurs investissements scolaires, professionnels, voire affectifs pour «faire l’histoire», comment ont-ils vécu l’érosion des espoirs de changement politique ?
La force de ce livre tient à un triple déplacement du regard – de Paris aux régions, des têtes d’affiche aux militants ordinaires, de la crise de mai à la séquence historique  1966-1983 – autant qu’à la richesse du matériau exploité : un dépouillement d’archives le plus souvent inexplorées, comme les documents déclassifiés des Renseignements généraux et des centaines de récits de vie recueillis à Lille, Lyon, Marseille, Nantes et Rennes auprès de militants des syndicats ouvriers, des gauches alternatives et du mouvement féministe.
Cette mosaïque d’histoires constitue la chair de ce livre et permet de brosser un portrait non impressionniste des soixante-huitards, de leur carrière professionnelle, de leur vie affective, de la continuité de leurs engagements, apportant des réponses enfin étayées aux questions sui vantes : la vie des soixante-huitards a-t-elle été bouleversée ou simplement infléchie par le militantisme corps et âme des années 1970 ? En ont-ils tiré profit ou le déclassement social fut-il le prix à payer ? Face aux convictions politiques d’antan, les militants font-ils figure d’apostats ou sont-ils toujours ancrés dans un rapport critique au monde social ? Peut-on dire qu’il existe une génération 68 ou n’est-ce qu’un mythe recouvrant d’un voile épais une hétérogénéité de personnes plus grande qu’on ne l’imaginait ? Plus d’infos sur le site des éditions Actes Sud

«Los adioses», un film biographique sur l’auteure mexicaine Rosario Castellanos

Rosario Castellanos est encore une étudiante introvertie lorsqu’elle se lance dans l’écriture et rencontre Ricardo Guerra. Cette relation devient très vite tourmentée et tumultueuse. Alors qu’elle est en passe d’être reconnue comme l’une des plus grandes plumes de la littérature mexicaine, l’homme qu’elle aime devient son rival. C’est en restant fidèle à ses choix de femme, de mère et de poétesse que Rosario combattra une société dirigée par les hommes et fera entendre la voix des femmes.

Photo : extrait de Los adioses

Le film mélange deux époques, la jeunesse de Rosario à l’Université et sa rencontre avec Ricardo Guerra, puis leurs retrouvailles dans les années cinquante, leur mariage jusqu’au divorce et leur opposition continuelle. Le film montre la lutte entre son amour pour Guerra, professeur de philosophie, qui ne peut accepter les qualités de Rosario et qui apparaît tout au long du film très macho, et sa propre pensée et capacité littéraire, qu’elle essaie de libérer.

Rosario Castellanos (1925 – 1974) a profondément marqué la vie intellectuelle mexicaine. Née dans une famille de propriétaires terriens du Chiapas, elle s’intéressa dès l’enfance au sort des Indiens dont elle découvrait les conditions de vie. Après des études de philosophie et d’art, elle mena une carrière universitaire tout en publiant des poèmes (Trayectoria del polvo), des nouvelles (Ciudad Real) et deux romans fondamentaux, Balún Canán (1957) traduit sous le titre Les étoiles d’herbe et Oficio de tinieblas (Le Christ des ténèbres), véritable prémonition, trente ans auparavant, de la révolution zapatiste de 1994. Son engagement en faveur des Indiens et de la condition féminine, son humanisme sincère, son courage, son immense talent de poète et de narratrice la placent au niveau des grandes figures de la pensée mexicaine, Octavio Paz ou Elena Poniatovska. En 1971, elle devient également ambassadrice du Mexique en Israël. Rosario Castellanos meurt en 1974 dans un accident domestique.

Le film est bon, évidemment surtout d’un point de vue psychologique et par la manière dont il traite le féminisme. Sa construction évite l’ennui (sans les retours présent-passé, ce serait le risque). Le principal regret que l’on pourrait avoir est qu’il n’y est pas question du rapport de Rosario avec les Indiens, qu’elle a découverts dans son enfance, quand ses parents ont fui México — trop violente — pour le Chiapas, et qu’elle a défendus personnellement et littérairement avec un immense talent.

Quelques mots sur la réalisatrice, Natalia Beristain, née à Mexico en 1981. Elle sort diplômée du Centro de Capacitación Cinematográfica avec les félicitations du jury en 2008. En 2012, elle réalise un premier long métrage, No quiero dormir sola, présenté dans plus de trente festivals et primé lors de la Semaine de la Critique du Festival de Venise. Rosario Castellanos est son second long métrage. Pour incarner le couple (adulte), elle a choisi deux interprètes de grande qualité, Karina Gidi et Daniel Giménez Cacho.

Alain LIATARD
et Christian ROINAT

Par ailleurs, le Festival de Cannes commence le mardi 8 mai prochain. Everybody Knows (Todos Lo Saben) d’Asghar Farhadi ouvrira la compétition. Tourné en espagnol et interprété par Penélope Cruz, Javier Bardem et Ricardo Darín, le film sort en salle le même jour. Un film s’ajoute à la sélection Un Certain Regard : il s’agit de Muere, monstruo, muere (Meurs, monstre, meurs) de l’Argentin Alejandro Fadel : drame suite à la découverte des corps de trois femmes décapitées dans la neige. On lui doit aussi Salvajes, présenté à la Semaine de la Critique en 2013. Par ailleurs, un hommage sera rendu au cinéaste brésilien Carlos Diegues avec son film Le grand cirque mystique (d’après un spectacle créé par Chico Buarque et Edu Lobo en 1983). Nous vous tiendrons au courant de la réception des films latinos.

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