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août 2017

« Le fils du héros », par la Cubaine Karla Suárez, « à l’écoute de toutes les voix de la société cubaine »

Ernesto, douze ans, apprend la mort de son père, soldat cubain envoyé en Angola. Il devient le fils du héros et perd l’innocence et les joies insouciantes de l’enfance. Devenu adulte, à Lisbonne, il remonte dans le passé et nous raconte son parcours et ses souvenirs jusqu’à l’âge adulte. Karla Suarez est née à Cuba en 1969, elle est ingénieur en informatique et vit actuellement à Lisbonne. Le fils du héros est le quatrième roman publié aux éditions Métailié. elle sera en France du 15 au 21 septembre  et elle sera à nouveau  en novembre au 16e festival Bellas Latinas.

Parallèlement à des étapes de l’histoire cubaine et de la vie quotidienne à La Havane, il nous confie sa quête de la vérité sur la mort de son père dont il ignore les détails et qui l’obsède de plus en plus, le tout mené de main de maître avec un mélange du passé et du présent dans chaque chapitre tout à fait réussi. Le récit commence donc à la mort du père envoyé comme soldat dans un contingent cubain en Angola. Ernesto a douze ans, des amis fidèles, une famille aimante et lumineuse. S’écroule alors pour lui le monde de l’insouciance, on lui interdit les larmes parce qu’un homme ne pleure pas. Il devient officiellement le fils du héros, en privé l’homme de la maison qui doit veiller sur la mère et la petite sœur. Il gagne en maturité mais reste obsédé par l’image de ce père si merveilleux pour lui, à la fois plein de fantaisie et de sérieux, ce père un peu déifié, sublimé, il n’a pas eu le temps de faire son Œdipe, la politique de Cuba et la guerre l’ont fait pour lui. C’est lourd à porter. Et le soulagement par des pleurs ne viendra que des années plus tard bien loin de l’île.

Peu à peu, dans chaque chapitre, Ernesto nous raconte ses souvenirs, dans une progression chronologique de l’enfance à la jeunesse, avec les contraintes, l’idéologie et l’encadrement strict imposé par l’état à l’école, au lycée, à l’université. En toile de fond, il déroule les grandes étapes de la Révolution et les événements internationaux qui ne sont pas sans conséquences pour la vie de l’île. Mais nous sommes aussi plongés dans un passé plus récent, avec ses années de jeune adulte à Berlin, puis à Lisbonne et sa recherche effrénée de la vérité sur la participation cubaine si longue dans la guerre qui a déchiré l’Angola. Nous suivons aussi les complications de sa vie de couple jusqu’à la rupture due à son caractère renfermé, incapable de légèreté. Nous découvrons la rencontre avec un Cubain, Berto, qui lui aussi s’est battu en Angola, qui pourrait devenir un père de substitution et qui se révèle un moteur de l’intrigue.

Dans chaque chapitre, le mixage des trois époques voire quatre (l’époque actuelle, années 2015-2016, dans l’avion qui emmène Ernesto à Luanda, les moments un peu plus lointains à Lisbonne, les années berlinoises, et le passé cubain) ce mixage donc est très réussi, les enchaînements se font naturellement et à aucun moment le lecteur n’est perdu. L’auteur par la voix d’Ernesto à la première personne laisse planer ce qu’il faut de mystère et de doute pour nous tenir en haleine. Les personnages sont tous attachants ; par leur humanité, leurs failles et leur vérité, ils nous permettent sans mélodrame, ni agressivité, ni exagération tragique de traverser cette Révolution cubaine et ses soubresauts jusqu’à notre époque.

Bref, beaucoup d’humanité et d’empathie, une réflexion intéressante sur l’Histoire de Cuba vécue par des citoyens cubains, une analyse psychologique très vraie sur la construction lente et difficile d’un être victime d’un traumatisme violent et d’une absence irréparable, une fabuleuse habileté à mêler les époques sans perdre le fil conducteur : en conclusion, une excellente lecture de rentrée !

Louise LAURENT

Le fils du héros, de  Karla Suárez, traduit de l’espagnol (Cuba) par François Gaudry, éd. Métailié, 272 p. 20 €. Voir site 

Peut-on continuer à défendre le gouvernement vénézuélien présidé par Nicolás Maduro ?

La crise politique et sociale vénézuélienne soulève des protestations mais aussi des opinions controversées dans le monde. Aux États-Unis, le président Donald Trump, avec son habituel langage radical annonce des sanctions d’un autre temps en Amérique latine. Si elles étaient mises en pratique, d’après des spécialistes économiques latino-américains, elles étrangleraient davantage l’économie exsangue de ce pays avec l’ineptie du gouvernement du président Nicolás Maduro. En France, la France insoumise de Jean-Luc Mélenchon se refuse à reconnaître l’échec de l’expérience bolivarienne et dénonce le rôle de l’opposition au Venezuela et de l’ingérence nord-américaine. Pour sa part le président français Emmanuel Macron est sorti de son silence qualifiant de « dictature » le régime vénézuélien. Nous vous conseillons de lire aussi l’éditorial de Laurent Joffrin, publié dans le journal Libération du 27 août dernier et qui est en ligne sur le site de Libé ici.

Photo : Cronicas – Caracas

Au Venezuela, la procureure générale du Venezuela Luisa Ortega a été écartée de ses fonctions début août, après avoir dénoncé la radicalisation du président socialiste Nicolás Maduro. Son éviction a été décidée par la toute nouvelle et toute-puissante Assemblée constituante. Elle se considère victime d’une « persécution politique ». Elle a rejoint lundi le Costa Rica, et a accusé, lors d’une conférence de presse, le gouvernement vénézuélien de chercher à l’abattre : « Je possède des informations qui indiquent que je suis toujours victime d’une persécution et que le gouvernement a engagé des tueurs pour attenter contre ma vie ». Elle a d’abord rejoint la Colombie puis le Brésil avant de finalement gagner le Costa Rica.

Chaviste de la première heure, Luisa Ortega, 59 ans, avocate de formation, connue pour sa force de caractère, critique autant la violence des forces de l’ordre dans les manifestations, le jugement de civils devant des tribunaux militaires ou encore la légitimité de la Constituante, élue dans le sang fin juillet. Luisa Ortega verra ses comptes bancaires gelés et elle se voit interdite de sortie de territoire. Le 16 août, le gouvernement demande l’arrestation de son époux, le député chaviste German Ferrer, accusé de diriger un réseau d’extorsion de fonds. S’en suit alors une évasion, l’ex-procureure générale Ortega et son mari embarquent clandestinement à bord d’un bateau jusqu’à l’île caribéenne d’Aruba. De là, un avion privé les mène à Bogota. Défiant les menaces, Mme Ortega multiplie les interventions publiques pour dénoncer le gouvernement vénézuélien. Arrivée à Brasilia le 22 août, lors d’une rencontre des procureurs des pays du Mercosur, le marché commun sud-américain, elle continue ses critiques du régime bolivarien. Revenue le 25 août en Colombie, qui lui a offert l’asile politique, Luisa Ortega est réapparue lundi au Costa Rica où elle a accusé le gouvernement vénézuélien d’avoir engagé des tueurs pour attenter à sa vie.

L’ONU s’inquiète de la dérive autoritaire du gouvernement

Venons aux faits dénoncés par le rapport d’une équipe de spécialistes des droits de l’homme qui a interviewé à distance quelque 135 victimes et leurs familles, ainsi que des témoins, des journalistes, des avocats, des médecins, et des membres du bureau de la procureure générale.  Les autorités vénézuéliennes ayant refusé l’accès au pays aux enquêteurs de l’ONU. Le Haut-commissariat des droits de l’homme de l’ONU, a affirmé ce mercredi 30, que la « démocratie au Venezuela est à l’agonie » lors de la présentation de ce rapport. Ce document accuse le gouvernement de « réprimer toute opposition politique par la terreur » afin d’empêcher toute manifestation. Bien que le président Nicolás Maduro « a été élu par le peuple », a reconnu Zeid Ra’ad Al Husein, le Haut-commissaire, devant la presse à Genève, son action donne l’impression que « ce qui restait de vie démocratique au Venezuela est en train d’être écrasé ».

Le document dénonce également « l’usage excessif et systématique de la force lors des manifestations et la détention arbitraire des manifestants et opposants ». Il exprime son inquiétude à propos de la crise économique, sociale et politique qui empire de jour en jour. Dans ce pays producteur de pétrole, la population subit une grave pénurie alimentaire et des produits de première nécessité depuis des longs mois ou même des années. D’après le même ministère public du Venezuela, 124 personnes sont mortes lors des manifestations entre le 1er avril et le 31 juillet. Pour l’ONU, 46 personnes décédées sont mortes par l’action des forces de sécurité et 27 ont été abattus par des groupes armés progouvernementaux connus sous le nom de “colectivos”. Zeid ne se dit pas rassuré au sujet d’éventuels procès “pour trahison à la patrie” annoncés par la nouvelle Assemblée constituante contre les opposants ayant « promu » les sanctions financières des États-Unis annoncées par Donald Trump. Ce même rapport dénonce la pratique de la torture contre les prisonniers politiques. Plus de cinq milles personnes ont été détenues depuis le mois d’avril passé.

Aux graves tensions internes s’ajoute la crise frontalière avec la Colombie. Samedi dernier, le gouverneur de l’État de La Guajira, Weildler Guerra, a dénoncé l’incursion des membres de la Guardia nacional bolivariana dans ce département frontalier. Le ministère des Affaires étrangères a nié cette incursion, tout en reconnaissant que durant le week-end passé des exercices militaires ont été réalisés dans tout le pays y compris à la frontière, par ordre du président Maduro. Au Venezuela, l’armée a été mobilisée le week-end passé pour de grandes manœuvres militaires, en réponse à la « menace » du président américain Donald Trump. À Caracas, où forces de l’ordre et miliciens ont défilé samedi, des partisans du gouvernement, vêtus de rouge se sont eux essayé au maniement du fusil ou aux techniques de combat, dans le cadre d' »une marche anti-impérialiste ». Le lancement de ces manœuvres « Souveraineté bolivarienne 2017 » a été réalisé samedi par le chef de l’État et son ministre de la Défense Vladimir Padrino López. Au cours du week-end, 200 000 soldats et 700 000 miliciens, réservistes et civils armés ont participé à cette démonstration de force. En conclusion, le rapport invite le Conseil des droits de l’homme des Nations unies à « envisager de prendre des mesures afin d’empêcher que la situation des droits de l’homme au Venezuela, qui siège actuellement au Conseil, ne se détériore davantage ».

Olga BARRY

Laurent Joffrin dans Libération

Le pape François en visite officielle en Colombie du 6 au 10 septembre prochain

Le pape François fait « le premier pas » en Colombie. Au moment même où son voisin le Venezuela s’engouffre dans une crise économique et d’agitation sociale particulièrement grave, la Colombie s’apprête à recevoir le pape François. C’est un événement remarquable depuis la dernière visite de Jean-Paul II, en 1986, surtout pour la santé spirituelle des fidèles, ravagée par un demi-siècle d’une guérilla sanglante menée par les rebelles des Farc.

Photo : La Croix – Radio Vaticano

Pour quelques jours, entre le 6 et le 10 septembre, la ferveur religieuse des Colombiens sera exaltée par Demos el primer paso (« faisons le premier pas »), le slogan de la visite du pape et le titre d’une chanson composée pour l’occasion par une fraternité religieuse créée en 2016 à Bogota. Mgr Fabio Suescun Mutis, directeur général de la visite du pape, explique ainsi la devise « faisons le premier pas » : « faire le premier pas est un désir, c’est une décision qui se prend dans la vie. Celui qui fait le premier pas, prendre la décision de laisser une situation qui ne lui convient pas, et d’entreprendre le chemin vers le futur avec foi et espérance. La Colombie a besoin de faire un premier pas pour laisser derrière elle la situation de violence et d’injustice et que tous soient disposés à la réconciliation et à la reconstruction d’un pays nouveau avec Jésus Christ.« 

La présence de François n’a pas comme seul objectif de soutenir la foi du peuple, mais aussi de dresser un message d’espoir aux responsables politiques chargés de prendre des décisions transcendantales pour l’avenir du pays. En effet, après la signature de paix avec la guérilla marxiste des Farc en novembre dernier, le gouvernement essaie enfin d’ébaucher la plateforme sur laquelle asseoir une nouvelle période de prospérité dans la région. Rappelons que le souverain pontife est l’un des principaux précurseurs de l’accord de paix historique entre le gouvernement et la guérilla.

Le programme officiel de la visite papale commencera le 6 septembre, avec la cérémonie de bienvenue à Bogota. La journée du jeudi 7 sera inaugurée par un discours du pape, précédé d’une rencontre avec les autorités sur la Plaza de Armas du palais Nariño, siège du gouvernement où il se réunira avec le président de la République. Pour les jours suivants, voici un aperçu de son programme : Vendredi 8 : le Saint-Père se rendra au pied des Andes pour rejoindre la ville de Villavicencio, où il célébrera une messe avant de présider une rencontre de prière pour la réconciliation nationale. Samedi 9 : Medellín accueillera le pape, ville tristement célèbre pour la violence chronique liée aux cartels de la drogue. François se déplacera au stade de football de La Macarena, visitera le foyer des orphelins San José, et rencontrera les prêtes consacrés, les séminaristes et leurs familles. Dimanche 10 : départ pour Carthagène. Bénédiction des fondations d’un foyer pour les sans-abri de l’œuvre Talitha Qum. Angélus du pape (prière en latin) à l’église Saint-Pierre-Claver. Messe dans la zone portuaire de Contecar avant le départ en fin de journée du pape pour l’aéroport de Rome.

Cette visite répond également au souhait de l’Église de faire rayonner sa foi dans cette région de l’Amérique où les missionnaires catholiques obtinrent des résultats considérables grâce à la conversion massive des peuples autochtones depuis l’époque des conquistadores espagnols, mais aussi celle des esclaves africains. La présence du pape témoigne ainsi de l’intention de l’Église de perpétuer sa présence au XXIe siècle dans une Amérique latine où la foi catholique est mise à rude épreuve par la réalité quotidienne et par l’émergence d’autres concurrents spirituels – protestants, mormons, témoins de Jéhovah, adventistes, etc.

La présence du souverain pontife coïncide avec deux funestes événements : d’une part l’assassinat, en juillet dernier, du prêtre Diomer Chavarria Pérez, 31 ans, dont le corps a été retrouvé dans une contrée fréquentée par les combattants de l’Armée de libération nationale (dernière guérilla encore active en Colombie) ; d’autre part, la situation critique qui depuis six mois plonge le Venezuela dans une tragédie sociale sans précédent. Sur ce dernier point, contrairement à ce que pourrait laisser croire un tel déplacement depuis l’Europe, avant de retourner à ses vitraux romains, le Saint-Père ne s’arrêtera pas dans ce pays où le peuple lutte –  et meurt – dans la rue chaque jour contre la corruption et la répression héritée de l’époque chaviste. Il est difficile de comprendre les enjeux politico-religieux. Curieusement, pour cette traversée papale de l’Atlantique, les Vénézuéliens, qui ont sûrement autant besoin que le peuple colombien du message chrétien qu’il incarne, seront donc privés de la présence physique d’un François nimbé d’une aura de paix et d’espérance.

Eduardo UGOLINI

À Paris, Journée internationale des victimes de disparitions forcées dans le monde

Pour commémorer la Journée internationale des disparus dans le monde, la Fédération euro-méditerranéenne contre les disparitions forcées, Amnesty International France, le Collectif des familles des disparus en Algérie, Association de Parents et Amis de Disparus au Maroc, le Forum marocain pour la Vérité et la Justice, le Collectif argentin pour la mémoire, et le Collectif Paris-Ayotzinapa invitent le public à assister et à exprimer son soutien en participant aux différentes manifestations.

Photo : Collectif pour la mémoire

La journée internationale des victimes de disparitions forcées a été proclamée par les Nations unies en 2010 et célébrée depuis 2011. Le Conseil des droits de l’Homme de l’ONU avait déjà, en 2006,  adopté la Convention internationale pour la protection de toutes les personnes contre les disparitions forcées, votée ensuite par l’assemblée générale en décembre de cette même année. Utilisée par de nombreux États, la pratique de la disparition forcée n’a cessé de croître ces dernières années partout dans le monde, et particulièrement dans la région euro-méditerranéenne. Pourtant, la disparition forcée est un crime continu, un crime contre l’humanité, privant ses victimes de liberté et leurs familles de toutes informations.

Pour commémorer la journée internationale, la Fédération euro-méditerranéenne contre les disparitions forcées, Amnesty International France, le Collectif des familles des disparus en Algérie, Association de Parents et Amis de Disparus au Maroc, le Forum marocain pour la Vérité et la Justice, le Collectif Argentin pour la Mémoire, et le Collectif Paris-Ayotzinapa invitent le public à assister et à exprimer son soutien en participant le vendredi 1er septembre 2017, à la conférence sur le thème Vérité et Justice  au siège d’Amnesty International France, à partir de 18 h 30, entrée libre.  Avec la participation de S.E. François Croquette, ambassadeur pour les droits de l’Homme ; Geneviève Garrigos, ancienne présidente d’Amnesty International France ; Emmanuel Decaux, ancien président du comité des disparitions forcées des Nations Unies ; Nassera Dutour, présidente de la FEMED (Fédération euro-méditerranéenne contre les disparitions forcées) ; Rachid El Manouzi, vice-président de la FEMED ; Alicia Bonet-Krueger du Collectif argentin pour la mémoire ; Taher Mokhtar, militant des droits de l’Homme égyptien, et du Collectif Paris-Ayotzinapa. La conférence sera suivie de projections et d’une discussion ouverte. Le samedi 2 septembre 2017 de 14 h à 20 h au sit-in, place de la République (métro République) à Paris (stands de documentation, projections, exposition, musique…)

De son côté, l’Association des ex-prisonniers politiques chiliens en France, dont la devise est « Vérité, justice et mémoire », a présenté le 25 août dernier à la Maison de l’Amérique latine, son Archive orale, un fonds constitué d’une centaine de témoignages qui composent une image assez complète et fidèle de l’époque de l’Unité Populaire. La présentation a été suivie d’une discussion avec le philosophe Miguel Benasayag.

Le Collectif argentin pour la mémoire annonce l’ouverture d’un « Centre de culture et mémoire latino-américaine » à Fontenay-sous-Bois, associée à la mémoire historique et la solidarité internationale, avec le soutien de la mairie. L’objectif : mettre à disposition du public toute l’information liée aux circonstances et aux raisons de la création du Foyer des réfugiés latino-américains à Fontenay ; faire valoir la relation d’amitié et de solidarité entre la mairie, la Maison du citoyen et la communauté latino-américaine ; informer sur la situation politique actuelle et les liens entre la France et l’Amérique du Sud.

Bonne nouvelle enfin : le 28 août dernier, une Cour de cassation argentine a voté pour le maintien en prison de Alfredo Astiz, connu comme l’Ange blond de la mort, pour disparitions et crimes contre l’humanité commis pendant la dictature argentine. Il avait déjà été condamné en absence à la perpétuité par la justice française pour la disparition des deux religieuses françaises Alice Domon et Léonie Duquet. Seul le corps de cette dernière avait été rejeté sur une plage du Río de la Plata dans lequel les prisonniers politiques étaient jetés vivants depuis des avions militaires.

Jac FORTON

Amnesty France : 72-76 boulevard de la Villette, métro Colonel Fabien ou Belleville. Collectif argentin pour la mémoire  /  Asexppch

 

« La liberté d’information est le fondement de toute démocratie » : Reporters sans frontières sera en Colombie ce vendredi 1er septembre

Dans le cadre de sa lutte pour la liberté de l’information, l’association Reporters sans frontières annonce qu’elle tiendra une conférence de presse ce vendredi 1er septembre au sein de la capitale colombienne, Bogotá. L’objectif principal est de dresser un bilan de la situation internationale et latino-américaine de la liberté de la presse. Nuis suivrons de près cette rencontre et de la semaine prochaine nous reviendrons sur les bilan de RSF sur la presse en Amérique latine. 

Photo : RSF Espagne

Cet événement sera animé par le secrétaire général de Reporters sans Frontières (RSF) Christophe Deloire ainsi que par le directeur du groupe sud-américain de l’association Emmanuel Colombié. Dans cette optique, différentes thématiques seront abordées telles que le recul de la démocratie, l’intensification des répressions et de la censure, l’impunité des crimes commis contre des journalistes, l’accès à une information libre et variée, etc. Par ailleurs, l’actualité mouvementée du sous-continent, véritable foyer des luttes politiques et sociales contemporaines, nous rappelle que la liberté d’informer et d’être informé n’est pas un droit définitivement acquis.

Selon le classement mondial de la liberté de la presse 2017 produit chaque année par RSF, la situation des pays latino-américains est plus qu’inquiétante. Sur un total de 180 nations, la Colombie, le Venezuela, le Honduras et le Mexique sont respectivement classés 129e, 137ème, 140e et 147e. Pour ce dernier, l’intégrité physique des journalistes est particulièrement menacée, comme en témoignent les 276 agressions subies comptabilisées au seul premier semestre 2017, dont 6 homicides. Le 22 août dernier, le journaliste de l’État de Veracruz Cándido Ríos Vázquez a été abattu à proximité d’un commerce de village. À maintes reprises, il avait dénoncé des faits de corruption impliquant d’anciens responsables politiques locaux. Dans ces conditions, il est donc plus que nécessaire de poursuivre la lutte pour garantir la sécurité et la liberté des professionnels de l’information.

Léopold MOLLARD

RSF

« Retourner dans l’obscure vallée », roman polyphonique de l’écrivain colombien Santiago Gamboa

Retourner dans l’obscure vallée de l’écrivain colombien Santiago Gamboa est un roman à facettes multiples. L’intrigue, palpitante, se noue autour d’un projet de vengeance qui réunit, entre Espagne et Colombie, quatre personnages dont deux se sont exilés pour fuir l’horreur. L’auteur brosse un tableau sans concession de sociétés hostiles et perverties. Un roman polyphonique vital et plein d’énergie, ce retour à l’intrigue haletante et magistralement construite nous fait voyager dans les êtres, les sociétés et au plus profond de nous-mêmes.

Il le complète par une réflexion sur l’éternelle question du retour. « On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve » (Héraclite). Manuela, poétesse colombienne, raconte son enfance dévastée à son psychanalyste. Elle vit maintenant à Madrid où elle suit des études littéraires et essaie désespérément de se reconstruire grâce à la lecture et l’écriture mais elle est obsédée par l’idée de retourner à Cali, sa ville natale, pour se venger de l’homme qui a ravagé sa vie. L’histoire de Manuela alterne avec celle de Tertuliano, un Argentin vivant lui aussi à Madrid, un illuminé, harangueur de foules, qui affirme être le fils du pape et se sent investi d’une mission : purger la terre des malfrats de tous poils qui la polluent afin de favoriser l’avènement d’un Nouveau Monde. Pour cela, tous les moyens sont bons, y compris les plus extrêmes. Tertuliano ne partage pas l’idéologie raciste du nazisme mais s’inspire de ses méthodes pour mener à bien son projet.

Ces deux récits, à la première personne, sont relayés par celui du Consul, le narrateur principal, alter ego de l’auteur. Il reçoit un jour un message de Juana – les lecteurs de Prières nocturnes se souviendront – qui l’invite à se rendre à Madrid où elle le rejoindra. Sans plus attendre, l’ex-consul s’envole pour la capitale espagnole. Leurs retrouvailles, empreintes de mystère, de respect et de tendresse (d’amour ?) agissent comme un contrepoint bénéfique à l’implacable trio drogue-sexe-violence subi – ou infligé – par les autres personnages. Un roman polyphonique donc. Plusieurs récits à la première personne. Plusieurs points de vue. La haine est le ressort d’une intrigue magistralement conduite qui croise des fils entre les destins apparemment parallèles des protagonistes. Tous se retrouveront finalement en Colombie, mus par ce qu’on pourrait appeler un « devoir de vengeance ».

Retourner dans l’obscure vallée fait une large place aux réalités qui ont agité le monde et plus particulièrement l’Amérique latine ces dernières décennies : crise économique, attentats terroristes, mouvements migratoires, guérilla menée par les FARC, exactions perpétrées par les milices paramilitaires, cartels de la drogue… La deuxième partie du roman donne à voir une Colombie pacifiée. Les FARC ont rendu les armes et tout est fait pour glorifier la réconciliation et le pardon. Le pays prétend attirer les investissements étrangers, les multiples publicités de l’aéroport vantent ses attraits touristiques et de nombreux slogans souhaitent la bienvenue aux exilés des années 1980 qui ont choisi de revenir, fuyant paradoxalement une Europe où ils avaient trouvé refuge. Mais cette Colombie-là n’est pas perçue sans un certain malaise.

Santiago Gamboa explore le mythe du retour, récurrent dans la littérature universelle depuis l’Odyssée. Quelle est cette « obscure vallée » ? À chacun son paradis perdu, qu’il s’agisse de son enfance, de son pays natal ou de tout autre lieu. Mais revenir est-il possible ? Pour l’auteur, la réponse est claire : « Le retour est impossible. C’est impossible parce que nous ne sommes pas les mêmes et les lieux où nous voulons revenir ne sont pas les mêmes non plus. » La littérature serait-elle la clé ? L’auteur le suggère. Aux quatre personnages principaux, il faut en ajouter un cinquième : Arthur Rimbaud, l’adolescent génial, le fugueur, le voyageur inassouvi. À travers des extraits de sa biographie, présentés comme des notes prises par le consul, l’ombre du poète plane sur tout le roman et des échos de sa vie résonnent dans l’existence chaotique de Manuela et de Tertuliano : l’absence du père, le viol, la fuite face à l’insupportable… Rimbaud a voulu revenir à Harar, son « obscure vallée », le seul endroit où il s’est vraiment senti chez lui. La maladie et la mort l’en ont empêché. Dans le dernier chapitre, on retrouve des personnages apaisés… à Harar.

Mireille BOSTBARGE

 Retourner dans l’obscure vallée, de Santiago Gamboa, traduit de l’espagnol (Colombie) par François Gaudry, éd. Métailié, 447 p., 21 €. Né en Colombie en 1965, Santiago Gamboa, a étudié la littérature et la philologie hispanique. Ses livres sont traduits dans 17 langues. Voir site.

Incertitudes à foison pour le plus grand pays d’Amérique latine : la définition actuelle de la situation politique brésilienne

Maud Rea, étudiante en sciences politique, a voyagé en juillet dernier au Brésil. Paysages paradisiaques, entre des villes stupéfiantes et une nature extraordinaire, son voyage au Brésil fut teinté par la découverte des merveilles, au rythme de la danse et de la musique. Elle apprenais un peu plus chaque jour sur les douceurs exaltantes du pays, rêves ternis par la réalité : la situation politique branlante. Voici son récit.

Photo : 

Un ex-président condamné : Luiz Inacio Lula da Silva

12 juillet à Rio de Janeiro et première secousse politique, l’ancien président Lula da Silva est condamné à neuf ans et demi de prison pour corruption et blanchiment d’argent. Le juge Sergio Moro, en charge de l’enquête « Lava Jato » qui a mis au jour un gigantesque scandale de corruption a déclaré l’ancien président coupable. Celui-ci est accusé d’avoir reçu de la part du constructeur OAS un appartement de luxe et ce en échange de faveurs. OAS est une des entreprises condamnées dans la Lava Jato. Lula a fait appel de ce jugement qui est maintenant entre les mains du Tribunal régional fédéral de Porto Alegre (TRF 4). Celui-ci a tout de même validé dans leur majorité les décisions du juge Moro. Les avocats de Lula dénoncent un « jugement politiquement tendancieux. Aucune preuve crédible n’a été produite alors que des preuves écrasantes de son innocence ont été ignorées de façon éhontée ».

Une reconquête pour Lula Da Silva

L’ancien président, bien que condamné, reste en tête des sondages pour le premier tour de la présidentielle 2018. Le magistrat en charge de l’affaire, par prudence, n’a pas décrété immédiat l’emprisonnement de Lula. Celui reste donc pour le moment libre et éligible. Et sa reconquête a débuté le jeudi 17 août à Salvador de Bahia. La tournée politique du candidat se fera dans sa région natale, le Nordeste, jusqu’au début du mois de septembre. Sillonnant la région qui constitue son véritable bastion politique, Lula a déclaré : « Je vais parcourir le pays pour découvrir aux côtés du peuple ce qui se passe dans le pays, un pays qui est soumis à un groupe de personnes qui n’ont jamais été capables de gouverner ».  Cependant même si Lula reste le favori de ces élections, les grandes manifestations du 20 juillet annoncées par les partis et les mouvements de gauche n’ont pas mobilisé autant qu’ils le souhaitaient. Je me trouvais ce jour-là à São Paulo où plusieurs milliers de personnes étaient venus soutenir l’ancien président. Celui-ci, se tenant devant la foule, répétait que la justice ne disposait d’aucune preuve pour le condamner.

Un président non élu au bord du gouffre : Michel Temer    

Accusé depuis le mois de juin par le procureur général Rodrigo Janot de s’être « prévalu de sa condition de chef d’État » afin de recevoir des pots-de-vin d’une valeur de 500 000 réais (environ 140 000 euros) venant du géant de la viande JBS, Temer a réussi à sauver son mandat le mercredi 2 août en empêchant un procès pour corruption passive. A la tête du pays depuis un an, il y restera certainement jusqu’aux élections de 2018 puisque l’opposition n’a pas réussi à rassembler les deux tiers des votes, soit 342 sur 513, nécessaires pour le pousser vers la sortie lors du vote à la Chambre des députés concernant l’ouverture de son procès. En effet, sur les députés présents 263 se sont prononcés contre l’ouverture du procès, face à seulement 227 pour et 2 abstentions. La plupart des députés ayant voté contre ont expliqué qu’il était nécessaire de continuer à mettre en place les promesses faites par le président actuel. Déjà en juin dernier, Temer avait échappé à la justice électorale, in extremis. Celle-ci n’avait pas invalidé son mandat, et ce malgré les accusations d’irrégularités financières dans la campagne menée en 2014 aux côtés de Dilma Rousseff, dont Temer était vice-président. Celui-ci s’est réjoui de cette seconde victoire : « la chambre des députés, qui représente le peuple brésilien, s’est prononcée de façon claire et incontestable. Ce n’est en aucun cas une victoire personnelle, c’est une victoire de l’État de droit démocratique ».

Une nouvelle vague de privatisation pour combler le déficit budgétaire

L’éternel pays d’avenir, comme aimait à l’appeler Georges Clémenceau, va mal. Et pour tenter de le remettre sur pied le gouvernement brésilien a annoncé cette semaine une nouvelle vague de privatisations. La liste de 58 actifs à privatiser au Brésil comprend des ports, des autoroutes et la concession d’aéroports, y compris le très lucratif terminal de Congonhas, à São Paulo ainsi que la Maison de la Monnaie, qui fabrique les billets de banque et les passeports. Sans compter la plus grande compagnie d’énergie d’Amérique latine, Eletrobras, dont les actions ordinaires ont fait un bond de près de 50 % au lendemain de l’annonce du plan de privatisation. Le but de ces privatisations étant de combler le déficit budgétaire du pays. Les analystes estiment que l’État pourrait gagner environ 40 milliards de réais (10,75 milliards d’euros) avant la fin 2018 grâce à ces privatisations. Ce montant est non négligeable puisqu’il marquerait une victoire pour la fin du mandat de Temer. Si ces plans deviennent réalité, il s’agira là de la plus importante vague de privatisations depuis la présidence de Fernando Henrique Cardoso (1995-2002).

Lula, une nouvelle « crise institutionnelle » contre Temer et une crise populaire

Otavio Amorim Neto, politologue de la Fondation Getulio Vargas, explique que si la décision du TRF 4 était rendue tardivement, l’interrogation autour de la condamnation de l’ancien président serait susceptible de créer une nouvelle « crise institutionnelle ». En effet, si le tribunal de Porto Alegre confirmait la condamnation de Lula, celui-ci ne pourrait plus occuper une charge publique, et ce pendant 19 ans. Cette sentence, rendue par le juge Sergio Moro, serait alors problématique si Lula se présentait comme candidat, encore plus s’il remportait les élections présidentielles de 2018.
Temer quant à lui, fait face à une forte impopularité auprès des Brésiliens. Je n’ai pu m’empêcher de remarquer lors de mon séjour les innombrables “Fora Temer” inscrits sur les murs des bâtiments. Ainsi alors que le vote des parlementaires le sauve d’un procès, il est en décalage total avec l’opinion brésilienne. Nombre d’opposants ont manifesté devant le parlement, à Brasilia, durant la séance du vote. Un récent sondage montre que 81 % des Brésiliens auraient voulu que les députés se prononcent en faveur d’un procès pour le premier président de la République à être poursuivi pour un crime de droit commun. Aujourd’hui à un niveau abyssal équivoque, la cote de popularité de Temer, qui ne dépasse pas les 5 %, est l’illustration même de ce ras-le-bol.

Un capharnaüm politique qui profite aux candidats plus à droite

Le maire de São Paulo, Joao Doria, n’exclut pas une possible candidature. Lorsqu’on lui demande de s’exprimer sur ses aspirations présidentielles, il admet que « dans la vie, rien ne peut être écarté ». Membre du PSDB (centre droit), l’homme politique aux tendances conservatrices a déjà lors des élections municipales d’octobre 2016 repris la capitale économique du Brésil alors aux mains du PT (gauche). Même s’il salue la nouvelle vague de privatisations annoncée par le gouvernement, il pense qu’une gestion privée aurait empêché, par exemple, l’entreprise Petrobras d’être emportée dans la machine du Lava Jato. Un sondage publié en juin par l’Institut Datafolha lui crédite déjà 10 % des votes alors qu’il n’est pas encore déclaré officiellement candidat à l’élection présidentielle.

Jair Bolsonaro, candidat catholique et patriote, ancré à l’extrême droite, surfe lui aussi sur cette vague. Député et aujourd’hui candidat à l’élection présidentielle, Bolsonaro est donné en deuxième position des intentions de vote. Son ascension dans les sondages est donc fulgurante puisqu’il se place directement derrière Lula. Mater la corruption, lutter contre l’insécurité… c’est derrière ces promesses que le député forme sa campagne. Le parti Patriotas devrait l’investir en juillet 2018 comme son candidat officiel. « Le Brésil a besoin d’un président honnête, un patriote, au sang jaune et vert et avec Jésus dans le cœur » a-t-il scandé lors d’un discours le 17 août dernier. Discours qui va de pair avec son slogan de campagne : « Le Brésil au-dessus de tout, Dieu au-dessus de tout ». Les différentes crises que connaît le pays, économique, sociale et politique, expliquent cette popularité grandissante. Face au ras-le-bol de la corruption, Bolsonaro est un des rares hommes politiques brésiliens de premier plan dont le nom n’a jamais été cité dans un scandale de corruption.

Maud REA

 

Bras de fer entre l’actuel président équatorien Lenín Moreno et son prédécesseur Rafael Correa

Tournant brutal entre deux hommes issus du même mouvement politique. Lenín Moreno qu’il avait « hérité » d’un endettement majeur, et annoncé des mesures d’austérité. D’autre part, le 3 août 2017, le président Moreno a démis de ses fonctions son vice-président, Jorge Glas, marquant ainsi une rupture définitive avec son prédécesseur, Rafael Correa.

Photo : FT.COM

Lenín Moreno,  a en effet exprimé ce 29 juillet, au cours d’une allocution télévisée qui a duré neuf minutes et qui a été retransmise par toutes les chaînes, que la situation économique du pays était « critique », et qu’il faudrait 8 milliards de dollars annuels pour amortir la dette dont il avait « hérité » à sa prise de pouvoir en mai dernier. Raison pour laquelle il prendrait des mesures pour réduire les dépenses et stimuler l’investissement. « En mai de cette année, la dette publique du pays a atteint un montant total historique de 41,893 milliards de dollars », a-t-il déclaré, auxquels il faut ajouter « d’autres engagements de l’État, comme des opérations à court terme, du passif des sociétés pétrolières, des ventes prévues d’hydrocarbures, ce qui fait rajouter environ huit  milliards de dollars, sans oublier les 2,528 milliards dus à la Sécurité sociale ».

Même s’il a rappelé que  « depuis deux ans le pays a dû faire face à la baisse du prix du pétrole et des matières premières, au cours du dollar, et au tremblement de terre dévastateur de 2016 qui a fait des centaines de victimes, et des dégâts matériels estimés à 3, 500 milliards de dollars », il n’a pas manqué de préciser que cet endettement était l’héritage de son prédécesseur et « qu’il contrastait avec les affirmations de Correa selon lesquelles le pays restait dans les limites d’endettement toléré par la loi (40 % du PIB) ». Selon lui, « face à la situation économique complexe, les décisions prises n’ont pas été très adaptées et ont mis notre économie en péril ». Ce qui est une critique ouverte du gouvernement précédent. Par ailleurs, suite aux accusations portées contre lui sur l’affaire de corruption Odebrecht, « le président Lenín Moreno démet de ses fonctions Jorge Glas », titre le 3 août le quotidien équatorien El Universo.

À ce poste depuis 2013, Jorge Glas est accusé d’avoir touché 14,1 millions de dollars (près de 12 millions d’euros) de l’entreprise brésilienne Odebrecht en échange de contrats de chantiers publics. Un coup dur pour ce haut responsable mais aussi pour tout le parti au pouvoir, Alianza País, auquel il appartient, au même titre que l’ancien président et que l’actuel chef de l’État. Après ces révélations, que l’intéressé réfute, le président récemment élu (en mai dernier) Lenín Moreno a remercié son vice-président de toutes ses fonctions, lui laissant seulement son rôle constitutionnel, qui est de remplacer le président en cas d’absence temporelle ou définitive, précise le quotidien colombien El Tiempo. Cette décision, en accord avec la volonté affichée du président de lutter contre la corruption, met fin à la vie politique de Glas et ouvre un processus de dénonciation de la corruption autour du scandale continental Odebrecht, estime le journal. Alors que Lenín Moreno a été porté par son prédécesseur, Rafael Correa, il tente désormais de se différencier de son mentor. Pour l’analyste Franklin Ramírez, de l’université latino-américaine de sciences sociales (Flacso), « le thème de la corruption reste un objectif de premier ordre, et le président Moreno s’est toujours engagé à un « grand nettoyage »», écrit El Tiempo.

Dans un éditorial, El Tiempo estime que Rafael Correa, grande figure équatorienne de ce début du XXIe siècle, a bénéficié tout au long de ses trois mandats (2007-2017) de cours du pétrole avantageux pour investir dans d’importants chantiers publics. « La fin de cette période d’abondance a été déterminante dans la décision de Correa de ne pas se représenter en 2017 et a nécessité de choisir un successeur contrôlable », écrit-il, avec le but de faire perdurer son projet politique, la « révolution citoyenne » (un projet socialiste dans la lignée de celui du Vénézuélien Hugo Chávez). Le choix s’est alors tourné vers Lenín Moreno, l’homme le plus populaire du gouvernement, mais qui inspire peu confiance à Rafael Correa. Ce dernier placera donc Jorge Glas, son homme de confiance pour assurer sa domination politique, au poste de vice-président. Pourtant, pour El Tiempo, les différences entre Moreno et Correa s’affirment dès la passation de pouvoir, lors du premier discours du nouveau président. De fait, après soixante-quinze jours au pouvoir, Lenín Moreno a multiplié les déclarations à l’encontre de son prédécesseur, présentant donc un bilan critique de la gestion économique du gouvernement précédent.

En retour, le père de la révolution citoyenne dénonce la « trahison » du nouveau président. Depuis la Belgique, où il vit avec sa femme, il s’exprime sur Twitter et dénonce les positions et les décisions de Lenín Moreno concernant le dialogue avec l’opposition, les populations autochtones et les entreprises, et son rapprochement avec la presse. « Correa va même jusqu’à encourager les militants d’Alianza País à créer un nouveau mouvement », précise El TiempoLe bras de fer entre le camp de Rafael Correa allié à Jorge Glas et Lenín Moreno a provoqué « un conflit qui s’est étendu au mouvement Alianza País (le parti au pouvoir), entre les adeptes de la ligne dure [socialiste] de Rafael Correa et ceux qui se sont alignés sur le style de Lenín Moreno », explique El Tiempo. C’est ainsi que Paola Pabón et les conseillers présidentiels Ricardo Patiño et Virgilio Hernández ont annoncé le  26 août leur démission de leurs fonctions au gouvernement équatorien.

Patino, ancien ministre de la Défense et l’une des pièces clés dans les 10 ans de gouvernement de Correa (2007-2017), a déclaré que cette décision répondait au fait que le gouvernement nouvellement installé de Moreno n’avait pas suffisamment reconnu les réalisations de la «Révolution citoyenne» et qu’il ait répandu l’idée qu’il y avait dans le gouvernement précédent une «généralisation de la corruption». Les trois ont nié qu’avec cette décision ils retiraient leur soutien à Moreno, et qu’ils étaient  du côté de Correa dans la lutte ouverte entre les deux hommes mais ont affirmé qu’ils « allaient travailler pour l’unité du mouvement ». La confrontation entre Moreno et Correa vient des accusations sérieuses de corruption qui pèsent sur le vice-président Jorge Glas, le grand allié de Correa, et que Moreno a démis de ses fonctions en représailles de ses critiques sévères contre le président. Face à cette crise politique, les députés du mouvement Alianza País ont demandé au président de trouver une solution immédiate à cette crise politique interne.

En attendant, Lenín Moreno défend ses choix et soutient que « maintenant le pays respire la liberté », comme le cite El Tiempo. Et, avec l’optimisme qui le caractérise, il a exhorté « à croire en l’avenir » pour « surmonter la crise économique, en assumant nos responsabilités.Tous ensemble, citoyens, chefs d’entreprise et membres du gouvernement, nous appuierons la dollarisation, nous allons générer des emplois décents, éradiquer l’extrême pauvreté, réduire les inégalités, générer l’équité et la justice sociale, et stimuler le développement économique et social. Nous devons tous y mettre du nôtre! » a-t-il dit, avant de présenter son budget de combat pour 2017.

Une stratégie qui vise donc à encourager les investissements et la rentrée de devises, et qui inclut des mesures d’austérité pour réduire les dépenses publiques, en utilisant les ressources de l’État et l’investissement public uniquement pour ce qui est strictement nécessaire. «Au mois de septembre, nous annoncerons au pays le programme économique complet que nous mènerons dans les prochaines années, conformément aux délais prévus par la loi », a-t-il déclaré. Enfin, pour compléter le budget de l’année, il demandera à l’Assemblée nationale (le parlement) 36,818 millions de dollars, soit 2 % de plus que le budget prévu  l’année précédente, « ce qui correspond à ce qui est indispensable pour le fonctionnement des services publics ». Le gouvernement projette une croissance du produit intérieur brut (PIB) de 0,7 %, et une rentrée fiscale de 34 602 milliards de dollars américains. L’objectif est qu’en 2021, le déficit passe de 7,6 % du PIB en 2016 à moins de 2 %, tout en respectant les dispositions constitutionnelles relatives aux allocations à la santé, à l’éducation, et aux régions, en s’assurant que « les dépenses permanentes ne soient couvertes que par un revenu permanent ».

Catherine TRAULLÉ
D’après Noticias Sin, Courrier international et Pagina Siete

Retour sur les XXVIe « Lectures sous l’arbre » au lieu-dit Cheyne en Ardèche où le Chili était à l’honneur

Découvrir, surprendre et être surpris : poésie, lectures d’extraits de livres, conférences, cycle de ciné chilien, théâtre étaient au rendez-vous des 26e Lectures sous l’arbre du 13 au 20 août dernier. Coorganisées avec Cheyne éditeur qui publie de très beaux livres de poésie, les invités d’honneur étaient le Chili et les éditions du Seuil. Jac Forton nous livre ses notes après son séjour ardéchois. Après trente-huit années à la tête de la maison, Jean-François Manier, cofondateur et éditeur de Cheyne, cède la place à deux de ses salariés : Elsa Pallot et Benoît Reiss (en photo).

Photo : La commère43

Les lieux : tout part de l’Arbre vagabond, une librairie-bar à vin située au lieu-dit Cheyne en Ardèche. Les activités ont eu lieu au Chambon-sur-Lignon et à Tence en Haute-Loire (43), à Devesset, Cheyne et Saint-Agrève en Ardèche (07). Cycle de cinéma chilien : les participants ont pu voir Poesia sin fin d’Alejandro Jodorowsky, Violeta d’Andrés Wood, No et Neruda de Pablo LarraínLectures de textes.   « Poésie sur la place » : lectures de courts textes sur la place du village du Chambon, à la bibliothèque, à la terrasse des cafés par la comédienne Camille Buès. Plus tard, à l’Arbre, Cécile Falcon a lu plusieurs extraits du Vieux qui lisait des romans d’amour de l’écrivain chilien Luis Sepúlveda. Également au programme, des « Ballades-lectures » : un parcours en bois et prairies ponctué d’arrêts pendant lesquels des artistes lisent des extraits de livres. Ou encore « Parcours de lecteur » : le poète Martin Wable propose, raconte et lit des extraits de trois livres qu’il apprécie plus particulièrement.

Poésie chilienne : deux invités prestigieux, Oscar Hahn et Waldo RojasOscar Hahn a reçu plusieurs prix pour son œuvre, dont le prix national de littérature 2012 au Chili. En 1974, la dictature l’oblige à quitter le pays, il se réfugie aux États-Unis où il enseigne la littérature latino-américaine. Aux Lectures, il évoque pour nous le rôle qu’a joué pour lui la découverte des poètes Vicente Huidobro et Pablo Neruda. Pour certains critiques, il serait à la même hauteur de qualité poétique que ce dernier. Waldo Rojas est poète, essayiste, traducteur et ancien maître de conférence en histoire à l’université de Paris I. Considéré comme l’un des poètes les plus importants de la « génération des années 60 », il est arrivé en France en 1974 en tant que réfugié politique fuyant la persécution du dictateur Pinochet. Cécile Falcon a ensuite lu des extraits de sa poésie.

Soirée « Aux livres citoyens ! »  Lecture du Matin Brun de Franck Pavlov et de Traverser l’autoroute du poète Maxime Fleury à la Salle des Arts pleine à craquer de Saint-Agrève par l’extraordinaire comédien Denis Lavant accompagné des commentaires politiques d’Edwy Plenel, cofondateur de Mediapart. Nous étions présents aux Lectures, d’abord en commentant le film documentaire « Le juge et le général » (le juge Juan Guzmán qui essaie d’inculper le général Pinochet pour crimes contre l’humanité) à la bibliothèque du Chambon, puis, le lendemain, en présentant une conférence sur le thème « Quarante-cinq ans de luttes à l’ombre de Pinochet » : pourquoi le Chili est un pays toujours divisé 27 ans après la fin de la dictature et 11 ans après la mort du dictateur.

En fin de séjour, « Soirée Pablo Neruda » : André Marcon lit en Français des poèmes de Neruda extraits de Chant général et de Vingt poèmes d’amour et une chanson désespérée. Lecture en espagnol par Nicole Mersey. On ne peut détailler toutes les autres manifestations de ce festival (la peintre Anne Slacik, le musicien Alexis Kowalczewski, l’écrivain Ito Naga…). Superbement organisé par ses administrateurs Elsa Pallot, Jean-François Manier et Benoît Reiss soutenus par une équipe de bénévoles efficaces et à l’écoute, on attend simplement avec impatience les 27es Lectures de 2018.

Jac FORTON

Cheyne éditeur : www.cheyne-editeur.com

« Sucre noir » dernier roman de Miguel Bonnefoy, écrivain, franco-vénézuélien très attendu dans la rentrée littéraire

Le premier roman de Miguel Bonnefoy, Le voyage d’Octavio (2015), a été accueilli avec enthousiasme par la critique et le public. En 2016 sortait un récit, Jungle, passionnant concentré d’aventures, d’ethnologie, de psychologie et d’humour. Et voici Sucre noir, très attendu, qui, disons-le tout de suite, confirme tous les espoirs que l’on pouvait avoir figurant dans la sélection en tête des 541 parutions de la rentrée littéraire. Il figure parmi la quinzaine d’auteurs invités aux Belles Latinas de novembre prochain.

Photo : éditions Rivages – Frederic Stucin.

L’ouverture (comme dans un opéra) nous transporte directement dans un univers fait de folie et de réalité : « un navire naufragé, planté sur la cime des arbres, au milieu d’une forêt ». Ce navire est à l’origine de la légende éternelle du trésor oublié et caché. Quel est le destin d’un tel trésor, dont on n’est d’ailleurs pas absolument certain qu’il existe vraiment ? On le cherche évidemment ! Certains écrivains ont besoin de centaines et de centaines de pages pour écrire leur roman total et ‒ souvent ‒ ils le réussissent. Miguel Bonnefoy y parvient en 206 pages, qui concentrent épopée (plutôt modeste, à notre portée), aventure humaine, sublime histoire d’amour, fine analyse de caractères et surtout un amour débridé, jouissif, pour les mots. Il n’aime pas que raconter, Miguel Bonnefoy, il aime le faire en beauté. Chaque phrase mériterait d’être citée.

Il présente un village dans lequel « les montres étaient réglées sur le vol des oiseaux« . L’action est hors du temps, on pourrait dire entre deux époques connues : les traditions matrimoniales, familiales, sociales, sont bien présentes, familières, on pense aux années 20 ou 30 du XXe siècle, mais on y fabrique aussi un alambic avec une cocotte-minute et des seaux en plastique. Les nouveaux réverbères sont utiles « pour combattre la délinquance autant que l’amour ». Quant à l’homme et à la femme, les personnages du récit, jeune ou vieux, ils sont tels que ce que l’homme et la femme ont toujours été. Ces personnages, dont la banalité de surface cache des trésors qu’on découvre peu à peu, sont tout à fait semblables au trésor bien matériel, lui, qui devrait se trouver quelque part, enterré depuis trois siècles. C’est bien de cela qu’il s’agit : une chasse au trésor que partagent protagonistes et lecteurs, le trésor n’étant pas exactement de même nature dans les deux cas, et sans aucun doute, c’est le lecteur qui en sortira gagnant.

L’amour des deux personnages principaux dans la première partie, est insaisissable (« ni bonheur, ni chagrin ») mais solide et réel. Plus tard la passion, curieusement, le sera moins, devenue presque raisonnable. L’exotisme que peut ressentir le lecteur européen est un masque : l’homme et la femme se ressemblent beaucoup, qu’ils vivent là-bas ou ici, les surprises, qui ne manquent pas, ne viennent pas du décor mais toujours des personnes. D’ailleurs, cet univers lointain, rêvé, comment ne pas le reconnaître, c’est le nôtre aussi. Comment ne pas reconnaître ces grandeurs affichées et ces misères bien réelles, la force et les failles de ces personnages, cela s’applique à chacun d’eux et à chacun d’entre nous. La réjouissante morale de cette lecture est simple et essentielle : un roman de 200 pages peut donner un vrai bonheur à des milliers de lecteurs ! Qui dit mieux ?

Christian ROINAT

 Sucre noir de Miguel Bonnefoy, éd. Rivages, 200 p., 19,50 €. Autres livres : Le voyage d’Octavio, éd. Rivages. Jungle, éd. Paulsen.
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