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mars 2016

Décès de Stéphane Monclaire, maître de conférence et spécialiste du Brésil

Stéphane Monclaire, mort le lundi 21 mars à Cuiaba (État brésilien du Mato Grosso), à 58 ans, avait une spécialité rare dans les universités françaises : il était un fin connaisseur du Brésil et tout particulièrement de ses mœurs politiques. Sa découverte remontait aux années d’incertitude, au cours desquelles les Brésiliens sortaient progressivement de la dictature militaire (1964-1985) et faisaient leurs premiers pas dans la vie démocratique, comme un enfant qui peine à trouver l’équilibre sur ses jambes.

Né à Paris, dans le quinzième arrondissement, le 6 avril 1957, beaucoup ont apprécié, de 1998 à 2006, ses chroniques mensuelles dans le bulletin Info Brésil, une publication parisienne nourrie des solidarités et amitiés franco-brésiliennes nouées pendant les années de plomb. Stéphane Monclaire y évoquait la vie politique sans la moindre concession aux clichés militants. Il développait un regard très pointu, à la fois factuel et analytique, avec un talent et un goût prononcés pour la sociologie électorale, une approche rendue particulièrement ardue par les impositions du régime militaire. En effet, au lieu de fermer le Congrès et de suspendre tous les scrutins, les généraux-présidents avaient autorisé des élections conditionnées, avec deux partis politiques seulement. Autant dire que toutes les cartes étaient rebattues et qu’il fallait beaucoup de ténacité et d’ingéniosité pour déceler des tendances et interpréter les résultats.

Stéphane Monclaire a été ravi de se pencher sur l’Assemblée constituante de 1987, qui l’a amené à consolider sa familiarité avec le droit. Ses études supérieures se complètent d’une expérience sans cesse renouvelée du territoire, l’érudition vient combler une curiosité toujours éveillée, et l’entregent vient faire le reste. Avec l’exigence de ses collaborations gracieuses à Info Brésil, il se prête aux fréquentes interviews sur les ondes de Radio France Internationale et aux sollicitations d’autres médias, que ce soit Le Monde, Le Figaro ou Mediapart.

Un personnage atypique

Maître de conférences en Science Politique à l’Université de Paris 1 – Panthéon-Sorbonne, il a commencé à enseigner en 1984. Il appartient au Centre de recherche et de documentation sur l’Amérique latine (CREDAL) et au Centre de recherches politiques de la Sorbonne (CRPS). Parlant couramment le portugais, il a été plusieurs fois professeur invité dans des universités brésiliennes. En France et au Brésil, il a publié des études sur les institutions brésiliennes, sur la transition démocratique, sur la nouvelle Constitution de 1988 et sur les partis politiques. Mais il s’intéressait aussi au football comme facteur d’affirmation nationale et au charisme de Luiz Inacio Lula da Silva, dirigeant syndical sous les militaires, puis fondateur du Parti des travailleurs (PT, gauche), enfin président de la République (2003-2010).

Après une jeunesse rebelle, il était passé par une sorte d’ascèse, habité par la volonté de rigueur, de précision et de maîtrise dans son domaine de connaissance, sans pour autant cesser d’être un personnage atypique, peu formaté, qui réservait souvent des surprises à ses amis et à sa famille. Le cinéma et les arts l’avaient attiré à une époque, comme en témoigne le portrait qu’a fait de lui, en 1979, Gérard Courant dans son Cinématon, série consacrée aux figures underground ou alternatives (disponible sur YouTube). Il a gardé de cette période généreuse une disponibilité qui lui a permis de multiplier les relations amicales, de tisser des réseaux universitaires et d’organiser des colloques scientifiques. “Il était le meilleur spécialiste français du Brésil politique”, assure Alfredo Valladao, ancien journaliste à Libération et professeur à Sciences Po-Paris.

Du Brésil, il revenait à chaque fois avec des valises et des poches pleines de livres, qu’il dénichait et dévorait. Inlassable arpenteur de bibliothèques, il était aussi un infatigable explorateur de terrain. Il faut croire que sa passion lui a joué un sale tour, que le corps n’a pas voulu se plier aux exigences de l’esprit, car il est mort sans doute d’épuisement, à un moment où son cher Brésil connaît un vent de folie et fait chavirer les têtes et les cœurs les plus solides.

Paulo A. PARANAGUA
Journaliste au Monde
Voir portait de Stéphane Monclaire par Gérard Courant, Cinématon, 1979. Youtube.
Site de l’université Paris 1 Sorbonne

Chronos de l’actualité de la semaine du 20 au 27 mars 2016

18 mars | BRÉSIL | L’intellectuel brésilien, essayiste, gestionnaire culturel, commissaire d’exposition, enseignant, photographe, journaliste et polyglotte, José Carlos Avellar, est mort à 79 ans à Rio de Janeiro. Il a été pendant une quarantaine d’années un inestimable passeur entre le Brésil et l’Europe.

21 mars | COLOMBIE | Le secrétaire d’État étasunien John Kerry a rencontré à La Havane les négociateurs du gouvernement colombien et des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), qui participent à des pourparlers en vue d’un accord de paix.

21 mars | CUBA | Barack Obama et Raúl Castro ont discuté des droits de l’Homme et de la démocratie lors d’une réunion à La Havane. Barack Obama a déclaré que le manque de respect des droits de l’homme est l’un des obstacles à la pleine normalisation des relations entre les deux pays, mais a réaffirmé que l’avenir de Cuba est décidé par les Cubains, pas par les Étatsuniens. Raúl Castro a défendu la santé et l’éducation libre comme des droits de l’Homme, tout en critiquant le système politique des États-Unis et en niant l’existence de prisonniers politiques sur l’île.

21 mars | CHILI | La plus grande exploitation agricole de marijuana médicinale en Amérique latine, qui est située à Quinamávida, à quelque 320 kilomètres au sud du Chili, a commencé sa période de récolte. La fondation Daya, promotrice du projet, espère récolter environ 1,5 tonnes de la culture jusqu’à la mi-avril.

21 mars | CHILI | Le cinéaste Ricardo Larraín est mort à Santiago à l’âge de 58 ans. Le réalisateur a remporté le prix Goya du meilleur film étranger de langue espagnole en 1991 avec le film La Frontera.

22 mars | BRÉSIL | Le gouvernement a estimé  que le produit intérieur brut du pays chuterait de 3,05  % en  2016, après une contraction de 3,8 % en 2015. Cette estimation est plus pessimiste que les précédentes, qui tablaient en février sur un recul de seulement 2,9 %. Ce sera la première fois que le pays enregistre deux années consécutives de récession depuis les années 1930.

22 mars | CUBA | Lors de la conférence commune avec le président Barack Obama, le président Raúl Castro a conspué un journaliste qui lui a demandé de soumettre “une liste” de prisonniers politiques. La liste que la Commission cubaine des Droits de l’Homme et de Réconciliation nationale (CCDHRN) souhaiterait faire parvenir au président Raúl Castro comprend 89 noms.

22 mars | PÉROU | Parmi les 34 morts, victimes de l’attaque de l’aéroport de Bruxelles, se trouvait la péruvienne Adelma Tapia Ruiz, 36 ans, qui vivait en Belgique depuis 2007 et qui se rendait à New York pour visiter une sœur.

22 mars | ARGENTINE | La justice argentine a décidé que l’affaire du décès du juge Alberto Nisman changerait de juridiction pour passer à la justice pénale fédérale. L’hypothèse d’assassinat a été renforcée.

23 mars | BRÉSIL | Par un fait sans précédent dans l’histoire de la justice brésilienne, le magistrat du Tribunal fédéral suprême Teorí Zavascki, s’est arrogé le processus de Lula : il a fait des recherches sur le juge de première instance Sérgio Moro, instructeur du cas Petrobras. De cette manière, Lula entend échapper de nouveau à Sérgio Moro, qui, comme le craignent de hauts dirigeants du Parti des travailleurs (PT), est bien disposé à le mettre en prison le plus tôt possible. Une partie de l’électorat de gauche, critique sur le pouvoir, dénonce le risque d’un “coup d’État à froid”, alors que la destitution de Dilma Rousseff se précise.

23 mars | ARGENTINE | Le président des États-Unis, Barack Obama, est en voyage à Buenos Aires avec un double objectif : consacrer le virement du président Mauricio Macri vers l’orthodoxie après 12 années de “kirchnerisme” et de tensions avec les USA et lancer un message de reconnaissance envers les victimes de la dictature argentine, dont c’est le 40e anniversaire, dans le but de rompre avec le passé obscur des États-Unis et son appui aux dictatures latino-américaines des années 70.

23 mars | PANAMÁ | Comme annoncé par le gestionnaire de l’infrastructure après avoir effectué les essais, Jorge Quijano a pris la décision d’ouvrir l’expansion du canal de Panamá le 26 juin.

23 mars | AMÉRIQUE LATINE | La Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes (CEPALC) estime que la situation des salaires dans plusieurs pays d’Amérique latine augmente la pauvreté par la chute des recettes de la population la plus pauvre. C’est une des conclusions de l’étude Panorama social de la CEPALC qui vient d’être publiée. Elle présente le Mexique, le Honduras et le Venezuela comme les pays de la région qui ont contribué à ce que le nombre de personnes pauvres augmente de 2 millions entre 2013 et 2014.

24 mars | PÉROU | Alors que le Jurado Electoral Especial a confirmé la candidature de Keiko Fujimori en tête des sondages devant Pedro Pablo Kuczynski, le candidat à la présidence de l’Action populaire Alfredo Barnechea est à égalité au troisième rang avec 11,7 % d’intentions de vote avec la candidate de gauche Verónika Mendoza pour les prochaines élections du 10 avril.

25 mars | MEXIQUE | Trois jeunes gens sont allés pêcher dans la municipalité de Yautepec, l’État mexicain central de Morelos, dont ils ne sont pas revenus. Leur disparition a été signalée le  jour même aux autorités de l’État. Trois corps ont été trouvés dans une rivière, avec des caractéristiques semblables à celles des disparus, les mains liées et avec une pierre attachée à la taille. Les habitants de la ville sont descendus dans les rues pour exiger du gouvernement la fin de l’insécurité dans cet État, le plus violent du pays selon le Conseil citoyen pour la sécurité publique.

26 mars | COLOMBIE | Le processus de paix avec les FARC avance mais non sans difficultés. Le fait qu’il n’ait pas respecté les délais ne signifie pas que le processus cesse d’être irréversible. Il confirme simplement que même si les négociations sont sur la bonne voie, les dernières étapes sont les plus difficiles. La réunion de la semaine dernière entre le secrétaire d’État des États-Unis, John Kerry, et les négociateurs est un signe que le long cauchemar qu’a vécu ce pays d’Amérique latine tire à sa fin.

Guy MANSUY

Photo : (CC) Leo Lara/ Acervo Universo Produção

Le film mexicain “Un monstre à mille têtes” de Rodrigo Plá dans les traces de “La Zona”

Le réalisateur mexicain Rodrigo Pla, né en Uruguay, nous avait surpris en 2008 avec son premier long métrage La Zona, qui a eu d’ailleurs une belle carrière en France. La zone en question n’était pas un quartier, un barrio, mais une zone où les riches s’enfermaient. Suivirent Desierto adentro présenté à Cannes en 2008 et La demora en 2012.

Dans une tentative désespérée d’obtenir le traitement qui pourrait sauver la vie de son mari, Sonia Bonet part en lutte contre sa compagnie d’assurance aussi négligente que corrompue. Elle et son fils se retrouvent alors pris dans une vertigineuse spirale de violence. Un animal blessé ne pleure pas, il mord !

Rodrigo Plá installe dans son dernier film serré (75 mn) un dispositif faits de retours en arrière, de commentaires off et de hors-champ qui multiplient les points de vue et installe l’ambivalence des témoignages. C’est cette multiplicité qui sert le point de vue du réalisateur. Un regard sur une société du désordre qui s’organise pour chasser l’intrus, ou fait abandonner ceux dont il serait impossible de s’occuper. Une société qui finit par étouffer celles et ceux qui sont à sa périphérie. Plá réussit à suggérer l’oppression sociale en multipliant les portraits. Il laisse au spectateur la possibilité d’entendre et de voir comment s’organise, dans une complexité de réactions et de situations, la mécanique arbitraire d’un destin que l’idéologie du marché a déjà largement bornée…

Tous ses films de Plá parlent de la société mexicaine. Mais il n’aime pas ce monde qu’il nous propose. Il déteste trop la plupart des personnages qui évoluent dans cette histoire. Si l’on suit le point de vue de Sonia, il ne l’exonère pas de ses choix. “La multiplicité des points de vue, déclarent les auteurs Rodrigo Plá (réalisateur) et Laura Santullo (scénariste), permettait de prendre de la distance par rapport aux vicissitudes et aux émotions de Sonia Bonet tout en offrant plus de latitude dans l’interprétation de ses faits et gestes. De plus, nous aimons à penser que ce que nous sommes, ce que chacun de nous est, dépend de la manière dont les autres nous voient. Ce sont les autres qui nous définissent comme sujets. C’est de là que nous est venue l’idée de jouer avec des miroirs, qui non seulement reflètent mais distordent notre regard forcément subjectif sur le personnage principal. Cela permet de laisser plus de place à l’empathie, mais aussi à la peur et au rejet en fonction du vécu de chaque personnage qui croise la route de cette femme. Jana Raluy, qui joue Sonia, est une comédienne de théâtre. Nous avions eu la chance de la voir sur scène il y a quelques années, et nous gardions encore en mémoire cette incroyable énergie qu’elle dégageait. Quand nous avons démarré nos recherches, nous l’avons contactée et cela ne faisait aucun doute qu’elle était la bonne personne pour incarner cette mère de famille. Elle a cette étrange capacité à jouer sur une très large palette d’émotions. Sebastián Aguirre m’a été recommandé par mon assistant réalisateur et ses essais n’ont laissé aucune place au doute non plus. Sebastián est d’un naturel confondant. Le reste du casting mêle des comédiens établis et d’autres moins connus qui font tous un travail extraordinaire dans le film”.

Ainsi nous suivons la quête de Sonia, portrait d’une femme ordinaire de la bourgeoisie, presqu’en temps réel, mais parfois des voix off (qui semblent être des témoignages de prétoire) rajoutent un poids dramatique à l’histoire. En emprisonnant les personnages dans des cadres (miroirs, pare-brises de voitures, porte fenêtre, moniteurs…) ils deviennent  les témoins de l’engrenage de la violence et de la déchéance de leur société. Ce film à l’allure de thriller est bien un film noir, très noir !

Alain LIATARD

Voir bande d’annonce – Allociné

Rétrospective du réalisateur chilien Raúl Ruiz à la Cinémathèque Française

Durant les mois d’avril et de mai, la Cinémathèque française présente l’œuvre gargantuesque de Raúl Ruiz, le “réalisateur aux cent films”.  L’Hypothèse du tableau volé (1979), Mystères de Lisbonne (2010) ou La Maison Nucigen (2007) … 75 films à voir ou revoir pour les amoureux de son cinéma, teinté de surréalisme, d’ironie et d’énigmes.

C’était une personne venue d’une autre époque, qui connaissait tout sur tout, d’une culture immense à tous points de vue, et qui était à cheval entre deux pays, le Chili et la France. Il aimait le mélange de ces diverses cultures. Il a fait des films dans différents pays du monde. C’était sans doute un des plus grands esprits, même au-delà du cinéma, de l’époque actuelle”. (1) Les mots de son producteur, François Margolin, résument à eux seuls le personnage : globe-trotter touche à tout, Raúl Ruiz tourne des fictions, de documentaires, des courts, des longs, dans plusieurs langues, sur plusieurs décennies et continents à la fois… Le réalisateur chilien est parvenu à créer une œuvre cinématographique gigantesque, qui continue de brouiller les pistes, par un surréalisme et un baroque surprenants.

Les premières années chiliennes

Raúl Ruiz nait à Puerto Montt, dans le Sud du Chili, en 1941. Cet enfant souffrant de tuberculose découvre le cinéma très jeune, un attrait qui le décide à entamer des études de documentaire social en Argentine. Durant cette période, Ruiz se met au défi d’écrire 100 pièces de théâtre, augurant le nombre vertigineux de films à venir. L’un des premiers qu’il réalise, Trois tristes tigres (1968), impulse un nouveau cinéma chilien par une esthétique baroque, au sens d’un récit en présentant plusieurs simultanément et se détruisant entre eux. Le film, considéré comme une œuvre fondamentale du cinéma chilien, est immédiatement reconnu par la profession et elle le récompense par le Léopard d’or au festival de Locarno.

 
Trois tristes tigres, Raúl Ruiz, 1968

 

Le réalisateur chilien finit à peine La palomita blanca (1973) qu’il est contraint à l’exil, suite au coup d’État de Pinochet. Il arrive à Paris en février. La France l’accueille et Raúl devient Raoul, alors qu’il tourne la page de sa première période chilienne avec Dialogue d’exilés (1975). Le film, librement inspiré de sa propre expérience, raconte l’arrivée de réfugiés politiques chiliens à Paris, qui tentent d’organiser leur vies quotidienne et la résistance. C’est l’un de ses long-métrages français le plus chilien par le sujet et le traitement, entre extravagance et ironie.

De Raúl à Raoul

Lorsqu’il commence à travailler pour l’Institut National de l’Audiovisuel, Raoul Ruiz dénature toutes les commandes, expérimente, agrémente ses films de trucages. Le cinéma est, selon lui, un miroir déformant et non une reproductibilité mécanique du réel, comme le soutenait le théoricien André Bazin. Une contestation du réalisme qui se retrouve dans La vocation suspendue (1977) ou L’hypothèse du tableau volé (1979), deux adaptations de l’écrivain Pierre Klossowski, qui lui valent une reconnaissance du milieu cinéphile français. Il part ensuite au Portugal pour y réaliser des œuvres moins cérébrales (Le territoire, 1981). Il s’arrête en Hollande (Het Dak Van de Walvis, 1982) puis rentre en France pour tourner ses films les plus emblématiques : Les trois couronnes du Matelot (1983), La ville des pirates (1983) et L’île au trésor (1985). Le baroque demeure omniprésent, par le biais d’une narration qui se démultiplie à l’infini et d’un artifice qui s’affirme.

 
Les trois couronnes du matelot, Raúl Ruiz, 1982

 

Les années suivantes sont dédiées à l’adaptation de Bérénice (1983) à Richard III (1986). Puis ce sont les années fastes, autour de Trois vies et une seule mort (1996), l’histoire de Marcello Mastroianni qui subit une démultiplication de la personnalité. Son cinéma se transforme, devient moins marginal, moins énigmatique. Il touche un plus large public et parvient à obtenir un budget tout aussi conséquent. Sa sélection au festival de Cannes offre au réalisateur la reconnaissance internationale tant attendue. Comme la politique culturelle française de l’époque ne choisit que de financer des films populaires, il se voit contraint de continuer sur cette voie. Il dit “boucler” ses films bien que ce soit à cette période qu’il tourne Le temps retrouvé (1998) d’après le roman éponyme de Marcel Proust et Klimt (2005), les plus appréciés du public.

 
Le temps retrouvé, Raúl Ruiz, 1998

 

La mémoire du Chili

La décennie précédant sa disparition est un retour aux sources. De Cofralandes (2002) au Domaine perdu (2005), le Chili hante l’œuvre du réalisateur, jusqu’à La nuit d’en face, son dernier film tourné en 2012. Cette curieuse fiction, où se croise Jean Giono, L’île au trésor et Beethoven, résiste à toute tentative de résumé. Un testament entièrement dédié au pays natal : l’adaptation d’un auteur chilien (Hernán del Solar), le pays comme décor et les souvenirs du réalisateur en toile de fond. L’œuvre de Raúl Ruiz participe de l’identité culturelle du Chili, tout autant qu’elle est une déclaration d’amour à un pays qu’il a quitté sans le vouloir et qui habite tous ces films, de manière plus ou moins forte. “La suite est l’histoire d’œuvres qui resteront inscrites dans l’histoire du cinéma. Raul Ruiz a dédié sa vie à la création et à réfléchir sur le septième art, d’où l’importante reconnaissance dont il bénéficie dans le monde. L’estime et l’appréciation de son travail sont mises à jour et renouvelés aujourd’hui en France, comme en témoigne cette rétrospective organisée par la Cinémathèque française.” signale le ministre de la Culture du Chili, Ernesto Ottone, présent à l’inauguration de la rétrospective que propose du 30 mars et jusqu’au fin mai la Cinémathèque de Paris.  (2)

Victoria PASCUAL

(1) Le monde, Le cinéaste Raoul Ruiz est mort, article du 19 août 2011. (2) D’après le dossier de presse de présentation. Découvrez la présentation de la rétrospective et son programme sur le site de la Cinémathèque de Paris.
  • Lire aussi notre interview à Patricio Hales, ambassadeur du Chili en France. ICI

Quinze mois après la mort du procureur Alberto Nisman : suicide ou assassinat, l’affaire se politise

Alors que la juge d’instruction n‘a encore trouvé aucune preuve d’un crime, l’ancien chef des services secrets argentins déclare que “le procureur a été assassiné par l’Iran en lien avec des groupes liés au gouvernement” de Cristina Kirchner ! Une affaire en voie de politisation ?

En juillet 1994, une bombe anéantit l’édifice de la mutuelle juive AMIA provoquant 85 morts et 300 blessés. L’enquête, menée par le juge Alberto Nisman secondé par le directeur des services secrets Jaime Stiuso, accuse l’Iran. En janvier 2015, le procureur Nisman produit un document qui accuse la présidente Cristina Fernández, le ministre des Affaires étrangères Timerman et d’autres de chercher l’impunité des agents iraniens ; il dit en possèder des preuves grâce à des enregistrements d’écoutes téléphoniques fournies par les services secrets et qu’il les présentera devant une Commission sénatoriale le lundi 19 janvier. Le dimanche 18, il est retrouvé mort d’une balle dans la tête dans sa salle de bain. Pour Sandra Arroyo Salgado et Sara Garfunkel, respectivement ex-épouse et mère du procureur décédé, celui-ci a été assassiné le samedi soir par Diego Lagomarsino, son technicien en informatique qui lui avait prêté son arme. La presse de droite et l’opposition politique accusent la présidente Cristina Fernández d’avoir commandité son assassinat. La juge d’instruction Viviana Fein n’a cependant encore trouvé aucun indice permettant d’étayer cette accusation. Il faut ajouter un facteur politique : tant qu’il n’y a pas de certitude (suicide ou assassinat), l’enquête reste dans les mains de la juge d’instruction. Si celle-ci accepte la thèse du meurtre, le dossier passe à la Chambre fédérale. C’est ce que veut l’accusatrice Sandra Arroyo Salgado et l’opposition médiatique et politique car, selon elles, le fédéral est proche de l’opposition au gouvernement Kirchner et donc plus favorable à une accusation qui pourrait faire tomber la présidente. Les motivations politiques se font de plus en plus évidentes.

Les conclusions des experts

Devant les différences d’opinion entre les experts et les représentants de l’accusatrice Arroyo Salgado, la juge d’instruction Viviana Fein décide, en mai 2015, d’organiser une réunion de 15 légistes experts puis de 6 criminalistes pour que les diverses interprétations puissent être discutées entre spécialistes. Résultat : 13 légistes sur 15 et 5 criminalistes sur 6 estiment qu’il n’y a aucune preuve qu’une tierce personne ait été dans la salle de bain au moment du tir. Seuls les représentants de l’accusation insistent sur la thèse du meurtre… Les conclusions majoritaires reposent (entre autres) sur les constatations suivantes :

1) Nisman a été trouvé dans sa salle de bain dont la porte était à peine entrouverte, sa tête en  bloquant l’ouverture.

2) Si le corps avait été bougé, cela se verrait sur les flaques de sang. Il n’y a aucune trace de mouvement visible sur la grande quantité de sang partout dans la pièce.

3) Selon les criminalistes qui ont étudié les lieux, “les taches de sang indiquent qu’il n’y avait personne derrière le procureur et que personne n’aurait pu sortir avec la porte quasi fermée…”

4) Quelqu’un sur le point d’être tué essaie de se défendre ; or, pas de désordre dans la pièce, pas de traces de coups sur le corps.

5) Pas de traces de sang hors de la salle de bain ce qui prouve que la porte était bien fermée. Comment quelqu’un pourrait-il en sortir sans bouger le corps ? Retour au point 2.

6) Les caméras de surveillance ne montrent aucune personne inconnue entrant ou sortant de l’appartement ; les policiers de garde dans la rue et dans l’entrée de l’immeuble n’ont vu entrer aucun ‘étranger’ à l’immeuble. Aucun locataire de l’immeuble n’a quitté son appartement après la mort du procureur.

7) Contrairement aux affirmations de l’accusation qui affirment qu’il n’y a pas de traces de poudre sur les mains du procureur, les experts en balistique ont découvert “des traces de particules consistantes avec des traces de coups de feu” tout en précisant qu’elles “pourraient également provenir d’une source non liée à l’utilisation d’une arme”. Ces experts se réfèrent au spécialiste états-unien Vincent Di Maio qui, après avoir analysé 116 suicides par arme de calibre 22, a conclu que des traces de poudre n’apparaissaient que dans 11% des cas.

Le tandem Nisman-Stiuso

Lorsque le président Néstor Kirchner confie le dossier AMIA au procureur Nisman, il lui adjoint Horacio Antonio Stiuso, connu comme “Jaime”, directeur des opérations des services secrets argentins (SIDE) (1). Très proche des services secrets états-uniens et israéliens pour qui l’Iran est l’ennemi public numéro un, il va imposer une piste iranienne à l’enquête alors que celle-ci s’orientait plutôt vers une piste syrienne qui impliquait l’ancien président Carlos Menem… Celui-ci, le juge fédéral José Galeano et le chef des services secrets de l’époque avaient créé de toutes pièces une fausse piste en accusant des policiers argentins. Leur procès s’est récemment ouvert. Le tandem Stiuso-Nisman “enquête” pendant 20 ans sans apporter de résultat. En 2013, pour faire avancer le dossier, la présidente Cristina Kirchner propose à l’Iran de signer un Memorandum d’Entente qui créerait une Commission de la Vérité autorisant les juges argentins Canicoba et Nisman à se rendre en Iran pour interroger les neuf accusés iraniens sur place. Ce traité est ratifié par le Sénat puis par la Chambre des députés argentins mais n’entrera jamais en vigueur, le Parlement iranien refusant de le ratifier… À la demande de la justice argentine, Interpol avait placé les Iraniens sur les listes d’Alerte rouge : ils risquent une arrestation immédiate dès qu’ils sortent de leur pays. Le Memorandum n’inclut pas la fin des alertes rouges. Pour Stiuso, les services secrets états-uniens et israéliens et la droite de ces pays, tout traité avec l’Iran doit être refusé. Ils l’attaquent de deux côtés : le faire déclarer anti-constitutionnel (ce sera chose faite en 2015) et faire tomber la présidente en l’attaquant à travers le Memorandum d’entente.

Le 12 janvier 2015, le juge Nisman revient soudainement d’Espagne où il était parti en vacances avec sa fille, pour remettre à la juge de garde (le pouvoir judiciaire est en pleine vacances d’été) María Servini, un document dans lequel il accuse la présidente, son ministre des Affaires étrangères et d’autres personnes d’avoir engendré le Memorandum comme “un complot en vue d’assurer l’impunité des accusés iraniens, d’avoir demandé à Interpol la levée des Alertes rouges et de vouloir échanger cette impunité au profit d’échanges commerciaux pétrole iranien contre céréales argentines”.

Tout est faux. Ronald Noble, l’ancien directeur d’Interpol (situé à Lyon) déclare que “ce qu’affirme Nisman est faux” : le gouvernement Kirchner avait au contraire insisté pour conserver les Alertes rouges, et les soi-disant échanges commerciaux n’ont jamais eu lieu ni n’étaient prévus. La juge Servini refuse le document “qui n’apporte aucune preuve aux accusations” portées. Nisman affirme alors que Antonio Stiuso, le chef des services secrets argentins (SIDE) a promis de lui apporter toutes les preuves nécessaires sous forme de documents écrits et d’enregistrements d’écoutes téléphoniques qui impliquent la présidente et son ministre, preuves qu’il présentera à la Commission sénatoriale le lundi 19 janvier.

Au cours de son enquête, la juge d’instruction Fein découvre que, depuis 2007, Stiuso, annonce au procureur Nisman que “le rapport contenant les preuves de la culpabilité de la présidente et de ses proches, fruit d’un long travail d’étude des écoutes téléphoniques, est sur le point de lui être remis”. Depuis 2007, deux fois par an, le juge demandait à Stiuso de lui remettre ce rapport et s’entendait à chaque fois répondre : “Il est sur le point d’être terminé”. En janvier 2015, ce rapport ne lui avait toujours pas été remis. Estimant que “Stiuso répondait plus aux ordres de services étrangers qu’à son gouvernement”, la présidente le démet de ses fonctions fin 2015 et refonde le SIDE en AFI (Agence fédérale du renseignement). Les nouveaux responsables annoncent  qu’ils n’ont trouvé aucune trace de ce rapport : il n’a jamais existé. C’est pourtant sur base de ces “preuves” que le juge avait monté son dossier contre la présidente Kirchner.

Les dépositions contradictoires de Stiuso

Quelques jours après la mort de Nisman, Stiuso avait déclaré devant la juge d’instruction Viviana Fein “qu’il était surpris… et qu’il n’attendait pas cela d’une personne comme lui, passionnée par son travail”. Aucune mention d’un crime possible. Le lendemain il s’enfuyait aux États-Unis ! Début mars 2016, un an plus tard, changement total d’attitude. Convoqué pour une deuxième déposition devant la juge Palmaghini qui a repris l’enquête, il déclare que la présidente a donné instruction à Francisco Larcher, le numéro 2 du SIDE à l’époque, de lui faire savoir qu’il fallait “freiner l’enquête”. Puis il lance une bombe : “Nisman a été assassiné par des Iraniens aidés par un groupe lié au gouvernement” de la présidente Cristina Kirchner ! Qui sont ces Iraniens ? Comment sont-ils entrés en Argentine (et sortis) ? Comment sont-ils entrés dans l’appartement ? Pourquoi ont-ils utilisé l’arme prêtée au procureur par Lagomarsino ? Pourquoi ne l’ont-ils pas tué lors d’un de ses nombreux déplacements à l’étranger où il se rendait toujours sans protection plutôt que dans son appartement surveillé par des policiers ? Quel est ce groupe “lié au gouvernement” ? Aucune réponse, aucune preuve…

L’ex-numéro 2 du SIDE contredit son chef Stiuso

Le 21 mars, Francisco Larcher dit “Paco”, est interrogé par la juge Palmaghini. Stiuso prétend que c’est Larcher qui lui a transmis les ordres de la présidente Kirchner de freiner l’enquête sur l’Iran et sur l’attentat contre l’AMIA. Larcher dément catégoriquement : “Je n’ai jamais parlé avec la présidente ni de Stiuso ni de la cause de l’attentat. Je ne lui ai jamais donné d’instructions pour qu’il freine cette enquête ni aucune autre”. Qui ment ? Palmaghini se déclare incompétente. Également favorable au renvoi du dossier au niveau fédéral, la juge Palmaghini a besoin d’un élément juridique justifiant ce renvoi. Elle le trouve dans une phrase de la déposition de Stiuso. Selon lui, “la mort de Nisman est intimement liée au travail qu’il réalisait…”. Lorsqu’on lui demande pourquoi il n’en a pas parlé lors de sa précédente déposition, il répond “qu’il l’a fait mais que la juge Fein et son secrétaire Chirichela ne l’ont pas consigné dans leur rapport”… Étonnement de la juge Palmaghini : La juge Fein ne vous a pas lu ce rapport à haute voix avant que vous et votre avocat ne le signiez ? – Stiuso : Si, elle l’a fait. Palmaghini :  La juge ne vous a pas permis de lire le rapport avant que vous et votre avocat ne le signiez ? Stiuso : Si, mais il nous a sans doute échappé qu’elle n’a pas inclus cette phrase. Son avocat, Blanco Bermudez, “ne se souvient plus”… Plutôt que de vérifier les dires de Stiuso, Palmaghini accuse immédiatement la juge Fein et son secrétaire d’avoir “manqué à leur devoir”. Ils seront rapidement acquittés par le juge Ernesto Botto en charge de cette accusation qui s’étonne de l’action de Palmaghini en des termes assez durs : “Elle saura pourquoi elle n’a pas mis Stiuso en examen pour faux témoignage puisqu’il est évident qu’il a changé sa déclaration…”

Alors que la juge Palmaghini avait, le 12 février 2016, résolu “qu’il n’y avait aucune raison de passer le dossier à un tribunal fédéral”, cinq heures à peine après la déposition de Stiuso, elle se déclare “incompétente” et passe le dossier à une Chambre du crime pour que celle-ci détermine si oui ou non, le dossier peut passer au niveau fédéral. Elle rédige un rapport de 45 pages dont 40 sont dédiées à un soi-disant “manquement à leur devoir” de deux policiers de garde de l’immeuble de Nisman “qui ont trop tardé à forcer la porte du procureur lorsque celui-ci ne répondait plus au téléphone le dimanche” (les deux policiers seront vite acquittés). Ce n’est que dans les cinq dernières pages de son rapport que la juge justifie son “incompétence” et ce, sur deux arguments : 1) Carlos Moro, un ancien agent de la police aéroportuaire et ami de Nisman déclare “que personne ne peut le convaincre que Nisman était devenu un mauvais fils, un mauvais père, un mauvais ami [en se suicidant]… Il n’aimait pas les perdants et pour lui, un suicidé est un perdant”…  et  2) La théorie selon laquelle lors des relevés de l’état de l’appartement par la police et la juge d’instruction, l’ordinateur et le téléphone portable du procureur Nisman aient été “contaminés”. Cela correspondrait à “une violation de correspondance”, un délit fédéral… Par contre, la juge prend soin de ne pas se prononcer sur le fond de l’enquête : suicide ou meurtre…

Une affaire très politisée depuis l’élection du président Macri en janvier 2016

Pour le nouveau directeur de la AFI, Oscar Parrilli, “C’est Stiuso qui a préparé le document d’accusation que Nisman devait présenter à la Commission sénatoriale le 19 janvier parce qu’il savait que la présidente allait le limoger”. Pour l’avocat de la mère du procureur défunt, Pablo Lanusse, “Le gouvernement de Cristina Fernández a voulu liquider tous ceux qui s’opposèrent au Memorandum d’entente avec l’Iran. C’est pour cela qu’elle a limogé Stiuso et changé le SIDE. Ils ont trop attendu pour le faire avec Nisman, alors ils l’ont tué”… Encore une fois, il n’apporte aucune preuve ni d’un assassinat présumé ni de la participation de l’ex présidente. À peine arrivé au Palais présidentiel début janvier 2016, le président Macri limoge Parrilli et déclare dans son discours inaugural “qu’il cherchera à ce que justice soit faite pour le procureur Nisman”. Étrangement (ou pas), l’accusatrice Arroyo Salgado se trouve au côté du nouveau président…

Alors suicide ou meurtre ?

Ni la juge d’instruction Viviana Fein, ni la juge en charge du dossier Fabiana Palmaghini, ni l’accusatrice principale Sandra Arroyo Salgado ni ses avocats ni Stiuso n’ont apporté l’ombre d’une piste prouvant que le procureur ait été assassiné, encore moins par le technicien en informatique Diego Lagomarsino qui lui avait prêté l’arme. Leurs seuls arguments (le corps a été bougé, il n’y a pas de traces de poudre sur ses mains) ont été démenti par 18 experts : 13 légistes et 5 criminalistes. Seuls les 3 représentants de l’accusation estiment qu’il y a eu crime. Pour l’avocat de Lagomarsino “il est absurde que son client laisse derrière lui une arme qui l’accuserait immédiatement puisqu’il avait un permis en bonne et due forme”. Lorsque Stiuso déclare (après un an passé aux États-Unis) que “le meurtre a été commis par l’Iran assisté d’un groupe lié au gouvernement Kirchner”, il n’apporte aucune preuve.

La thèse du suicide

Elle se base sur un relevé des événements des derniers jours avant la mort du juge. Nisman savait que ses accusations contre la présidente lors de sa présentation devant la Commission sénatoriale seraient difficiles à défendre car Stiuso ne lui avait pas remis les preuves téléphoniques promises. Il devient victime d’une spirale descendante : 1) Le 15 janvier, le ministre Timerman produit une lettre du secrétaire général d’Interpol montrant que le gouvernement argentin, non seulement n’a jamais demandé la levée des alertes rouges mais qu’il a insisté pour qu’Interpol ne les lève pas. L’ancien chef d’Interpol Ronald Noble confirme au journal Página12 que ce qu’affirme Nisman “est faux”. 2) Les juges Canicoba et Servini rejettent le document accusatoire du procureur car “il  n’apporte aucune preuve”. 3) Les deux organisations juives DAIA et AMIA prennent leur distance et “attendent des preuves”. Les organisations de parents des victimes et des survivants rejettent le document. 4)  Le vendredi 16 janvier, le responsable des Analyses du SIDE (Services secrets argentins), Alberto Massino, annonce au juge qu’il n’y a pas d’autres écoutes téléphoniques que celles qui lui ont été remises dans lesquelles jamais n’apparaissent les voix de la présidente ni de son ministre. 5) Le samedi 17, Nisman appelle trois fois Jaime Stiuso, principal fournisseur d’informations (lui-même informé par les services secrets US et israéliens). Stiuso ne lui répond pas et ne le rappelle pas. 6) Ce dimanche 18 janvier, le juge Nisman sait que le lendemain, il se retrouvera seul à défendre les actes d’accusation devant la Commission sénatoriale sans aucune preuve entre les mains. Le soir même, il est retrouvé mort dans sa salle bains…

La décision de la Chambre du crime

Le 23 mars, la Sixième Chambre du crime décide à l’unanimité de ses trois membres de transmettre le dossier à la justice fédérale. Pour le juge Filosof, “la mort d’un employé fédéral est matière fédérale que sa mort soit par suicide ou assassinat”.  Pour les juges Lucini et Pociello “l’hypothèse de l’homicide est plus que plausible”. Pour ces deux juges, les preuves scientifiques apportées par les légistes et les criminalistes ne sont pas décisives ! Mais ils n’apportent aucun argument pour les contrer. Pour ses opposant politiques, le gouvernement Kirchner a fait exécuter le juge Nisman parce qu’il craignait les preuves que le juge affirmait pouvoir apporter. Pour le secteur proche de l’ex-présidente, c’est justement parce que le juge était conscient que ses preuves n’en étaient pas qu’il s’est peut-être suicidé. Affaire à suivre.

Jac FORTON

(1) SIDE : Secretaria de Intelingencia del Estado soit Secrétariat du renseignement de l’État, rebaptisé AFI, Agence fédérale du renseignement par la présidente Cristina Fernández fin 2015.
Photo (CC) : Jmalievi – Marche en Argentine pour le juge Nisman, 19 janvier 2015.
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Le Chili en voie d’autoriser l’IVG sous certaines conditions

Totalement interdit depuis la dictature de Pinochet, l’IVG pourra être pratiqué en cas de viol, de malformation fœtale et de risque pour la santé de la mère. La Chambre des députés du Chili a voté le texte ce jeudi 17 mars. Il doit désormais être validé par le Sénat.

Avant la dictature militaire, en 1973, l’IVG était autorisée depuis cinquante ans en cas de fœtus non viable et de danger pour la santé ou la vie de la mère. Cette interdiction totale a été maintenue depuis le retour de la démocratie, en 1990, sous la pression de l’Église catholique.

Le 31 janvier 2015, la Présidente chilienne a déposé au congrès un projet de loi pour légaliser les interruptions de grossesse dans certains cas. Une décision historique dans ce pays très conservateur.

Michelle Bachelet, la Présidente socialiste, pédiatre de formation, revenue au pouvoir après avoir dirigé l’organisation d’ONU-Femmes, avait bataillé dur pour faciliter l’accès à la “pilule du lendemain”, lors de son premier mandat (2006-2010). Cette initiative lui avait valu d’être dénoncée par les secteurs de la droite chilienne devant le Tribunal constitutionnel. Pilule qui d’ailleurs reste encore difficile à obtenir.

Pour sensibiliser l’opinion et promouvoir ce projet de loi, Michelle Bachelet a réalisé un discours à la télévision nationale le 31 janvier dernier, date à laquelle elle a fait parvenir sa proposition au congrès chilien. “L’interdiction absolue met la vie de milliers de Chiliennes en danger. Les événements ont montré que la criminalisation de l’avortement ne stoppe pas la pratique. C’est une situation difficile et nous devons y faire face comme un pays mature”, a-t-elle expliqué. Celle-ci a poursuivi en disant que cette étape allait être difficile à franchir, mais qu’elle était nécessaire pour le pays : “Je sais que c’est un thème sensible. Nous sommes un pays divers où cohabitent différentes orientations religieuses, philosophiques et culturelles […] Nous avons besoin de renforcer les droits de la femme et en même temps maintenir et développer le dialogue politique. Je sais que les citoyens suivront de près le débat parlementaire et assumeront leurs rôles. Je demande aux parlementaires leur appui pour aller en avant dans ce projet, et je souhaite que le travail législatif se fasse dans un esprit de dialogue, d’ouverture et de respect mutuel”.

Lors de son allocution, Michelle Bachelet a également rappelé que l’avortement thérapeutique été légal de 1931 à 1989, avant que Pinochet ne l’interdise.  Ainsi, le Chili fait encore partie des 7 pays dans le monde à totalement interdire l’avortement. Un acte passible de cinq ans de prison.

Finalement, en août 2015, le Congrès chilien a approuvé un texte visant à dépénaliser l’avortement en cas de risque pour la vie de la mère, de malformation ou de grossesse due à un viol. Le sujet est particulièrement sensible, dans l’un des pays les plus conservateurs d’Amérique latine, où le divorce n’a été approuvé qu’en 2005, et où plus de 70 % de la population se déclarent catholiques.

La question de l’avortement dans les pays d’Amérique Latine et Centrale revient souvent dans l’actualité. Dans certains pays de cette région du monde, le conservatisme religieux est omniprésent et interdit les Interruptions Volontaires de Grossesse (IVG).

Avec cette législation, les femmes chiliennes pourraient mettre fin à leur grossesse dans les 12 semaines en cas de danger pour leur vie, de malformation du fœtus ou de viol. La date limite serait fixée à 18 semaines pour les filles âgées de 14 ans, car, selon la Présidente, ces dernières pourraient mettre plus de temps à se rendre compte de leur état.

Selon l’ONU, jusqu’à 70 000 avortements clandestins seraient pratiqués chaque année au Chili, la plupart dans des conditions précaires mettant en danger la vie des femmes.

Violée par un parent, enceinte d’un bébé non viable, une fillette de 13 ans n’a eu d’autre issue que d’aller au bout de sa grossesse au Chili. Son cas, et d’autres semblables dont celui d’une fillette de 11 ans, enceinte après avoir été violée par son beau-père, ont ému l’opinion publique chilienne et relancé le débat sur une légalisation partielle de l’avortement.

En 24 ans de démocratie et sous la pression de l’Église catholique et de groupes conservateurs, aucune initiative juridique pour le rétablir n’avait abouti. Aujourd’hui, plus de 70 % des Chiliens approuvent l’avortement thérapeutique, selon les sondages.

La perte d’influence de l’Église catholique après des cas de pédophilie impliquant des prêtres influents, une population mieux informée et une activité sexuelle plus précoce expliquent ce changement, explique une militante des droits des femmes.

Cette grande avancée dans les droits des femmes marquera ce deuxième mandat de la présidente socialiste qui a traversé d’autres dures épreuves. Espérons que le Sénat chilien réputé conservateur validera cette loi.

Olga BARRY

Photo (CC) : ONU Femmes, Michelle Bachelet, conférence “Femmes, santé et développement”, 13 décembre 2011, Paraguay.

Tour de France : le goût amer du vin chilien dans le Vaucluse

Le 14 juillet 2016, le Mont Ventoux accueillera une nouvelle étape du tour de France, mais les viticulteurs ont découvert que le vin officiel de la Grande Boucle 2016 sera un vin chilien de l’entreprise chilienne Cono Sur, le “Bicicleta”, un Pinot noir.

En fait, ASO (Amaury Sport Organisation), qui organise le Tour de France, a passé un contrat il y a deux ans déjà avec la cave chilienne, et l’a renouvelé jusqu’en 2017. Cet accord existe donc depuis 2014 sur les étapes hors Hexagone de la compétition (Royaume Uni en 2014, Hollande et Belgique en 2015), et c’est ce renouvellement que les vignerons ont découvert, avec l’impression qu’on leur joue un mauvais tour. Ils se disent humiliés et appellent au blocage d’étapes de la Grande Boucle, en particulier dans le Ventoux.

Les viticulteurs sont appuyés par Max Raspail, conseiller départemental PS du Vaucluse et président de la communauté de communes de Ventoux Sud, qui considère que “ce choix  est un pur scandale et ressemble à une provocation pour un territoire viticole comme le nôtre. On ne peut espérer franchir le Ventoux en servant du vin chilien au passage, c’est une aberration…”

Yves Favier, président de l’AOC Ventoux, se dit “consterné”. Pour lui aussi, faire la promotion d’un vin étranger sur la Grande Boucle (sur trois étapes seulement, à l’étranger, Ndlr) n’est rien d’autre qu’une aberration. Au-delà de son indignation patriotique, il ajoute que “le commentaire des étapes à la télé s’attarde beaucoup sur le patrimoine des régions traversées. Et l’organisation, au travers des collectivités, a besoin du financement des contribuables français, dont, jusqu’à preuve du contraire, le monde viticole fait partie. D’un point de vue symbolique, faire boire du vin chilien dans la caravane du Tour un 14 juillet de fête nationale, quand les coureurs franchiront la ligne d’arrivée de la 12ème étape au sommet du géant de Provence, est une incongruité qui interroge. Nous ignorons à combien se monte le ticket d’entrée, mais ce jour-là nous aurions volontiers fait l’effort de fournir le vin”. Ceci dit, il n’envisage pas de mettre des tracteurs en travers de la route, “pour ne pas pénaliser le spectateur qui n’y est pour rien”, mais compte bien mobiliser les élus.

Le patron du Tour de France, Christian Prudhomme, tente de calmer la colère des viticulteurs tricolores, et précise “qu’il n’y a aucune difficulté pour que la société du Tour de France permette aux vignerons et aux coopératives de mettre en avant leurs produits”. Concrètement, les viticulteurs pourraient venir aux villages “départ” et “arrivée” de chaque étape du Tour, la seule limite étant de ne pas faire de publicité dans la caravane pour respecter la loi Evin.

Comme le rappelle Isabelle Gibier du service de communication d’Inter-Rhône, organisme interprofessionnel regroupant l’ensemble de la filière viti-vinicole (viticulture et négoce) des AOC de la vallée du Rhône, “des véhicules de la caravane étaient ornés de bouteilles d’une cuvée du négociant chilien, mais en application de la loi Evin , les images ont été diffusées dans d’autres pays que la France (images floutées), et les véhicules n’ont pas fait partie de la caravane sur le parcours français. Une marque française peut aussi être partenaire du Tour, mais pour les étapes situées hors de France. La loi Evin qui s’applique en France interdit le parrainage d’événements sportifs aussi bien pour des marques françaises qu’étrangères sur le parcours hexagonal. Le partenariat conclu avec les vins chiliens reste donc dans le cadre légal”. Les vignerons restent sur leur garde, mais le président du syndicat des vignerons de l’Aude, Frédéric Rouanet, tout aussi indigné, a déclaré : “c’est une première ouverture, nous attendons la venue de Christian Prudhomme le 10 mai dans l’Aude pour connaître le détail de ses propositions. Nous voulons aussi discuter des conditions du nouvel appel d’offres après 2017 pour les étapes hors de France”.

Catherine TRAULLÉ

La bicyclette de Cono Sur vous emmène dans la Vallée de Colchagua avec l’un des cépages s’exprimant le mieux dans ce pays: le carménère.  Le domaine se focalise dans un premier temps sur des cépages difficiles à cultiver, comme le pinot noir, tout en s’offrant l’aide précieuse du viticulteur bourguignon Martin Prieur. Suite à cela, le domaine s’est toujours attaché à produire des vins subtils et fins alors que la qualité n’est pas la priorité du pays.
Sources : FR 3 Provence-Alpes 2 mars 2016 Virginie Danger et Olivier Ducros-Renaudin Article – La Provence 3 mars 2016 Cédric Torrès, Christian Gravez, Bernard Sorbier et Laurent Rugiero Article – Courrier International/El Ciudadano 7 mars 2016 Article – Photo : (CC) Bilobicles Bag

Décès de Stéphane Monclaire, maître de conférence et spécialiste du Brésil

Stéphane Monclaire, mort le lundi 21 mars à Cuiaba (État brésilien du Mato Grosso), à 58 ans, avait une spécialité rare dans les universités françaises : il était un fin connaisseur du Brésil et tout particulièrement de ses mœurs politiques. Sa découverte remontait aux années d’incertitude, au cours desquelles les Brésiliens sortaient progressivement de la dictature militaire (1964-1985) et faisaient leurs premiers pas dans la vie démocratique, comme un enfant qui peine à trouver l’équilibre sur ses jambes.

Né à Paris, dans le quinzième arrondissement, le 6 avril 1957, beaucoup ont apprécié, de 1998 à 2006, ses chroniques mensuelles dans le bulletin Info Brésil, une publication parisienne nourrie des solidarités et amitiés franco-brésiliennes nouées pendant les années de plomb. Stéphane Monclaire y évoquait la vie politique sans la moindre concession aux clichés militants. Il développait un regard très pointu, à la fois factuel et analytique, avec un talent et un goût prononcés pour la sociologie électorale, une approche rendue particulièrement ardue par les impositions du régime militaire. En effet, au lieu de fermer le Congrès et de suspendre tous les scrutins, les généraux-présidents avaient autorisé des élections conditionnées, avec deux partis politiques seulement. Autant dire que toutes les cartes étaient rebattues et qu’il fallait beaucoup de ténacité et d’ingéniosité pour déceler des tendances et interpréter les résultats.

Stéphane Monclaire a été ravi de se pencher sur l’Assemblée constituante de 1987, qui l’a amené à consolider sa familiarité avec le droit. Ses études supérieures se complètent d’une expérience sans cesse renouvelée du territoire, l’érudition vient combler une curiosité toujours éveillée, et l’entregent vient faire le reste. Avec l’exigence de ses collaborations gracieuses à Info Brésil, il se prête aux fréquentes interviews sur les ondes de Radio France Internationale et aux sollicitations d’autres médias, que ce soit Le Monde, Le Figaro ou Mediapart.

Un personnage atypique

Maître de conférences en Science Politique à l’Université de Paris 1 – Panthéon-Sorbonne, il a commencé à enseigner en 1984. Il appartient au Centre de recherche et de documentation sur l’Amérique latine (CREDAL) et au Centre de recherches politiques de la Sorbonne (CRPS). Parlant couramment le portugais, il a été plusieurs fois professeur invité dans des universités brésiliennes. En France et au Brésil, il a publié des études sur les institutions brésiliennes, sur la transition démocratique, sur la nouvelle Constitution de 1988 et sur les partis politiques. Mais il s’intéressait aussi au football comme facteur d’affirmation nationale et au charisme de Luiz Inacio Lula da Silva, dirigeant syndical sous les militaires, puis fondateur du Parti des travailleurs (PT, gauche), enfin président de la République (2003-2010).

Après une jeunesse rebelle, il était passé par une sorte d’ascèse, habité par la volonté de rigueur, de précision et de maîtrise dans son domaine de connaissance, sans pour autant cesser d’être un personnage atypique, peu formaté, qui réservait souvent des surprises à ses amis et à sa famille. Le cinéma et les arts l’avaient attiré à une époque, comme en témoigne le portrait qu’a fait de lui, en 1979, Gérard Courant dans son Cinématon, série consacrée aux figures underground ou alternatives (disponible sur YouTube). Il a gardé de cette période généreuse une disponibilité qui lui a permis de multiplier les relations amicales, de tisser des réseaux universitaires et d’organiser des colloques scientifiques. “Il était le meilleur spécialiste français du Brésil politique”, assure Alfredo Valladao, ancien journaliste à Libération et professeur à Sciences Po-Paris.

Du Brésil, il revenait à chaque fois avec des valises et des poches pleines de livres, qu’il dénichait et dévorait. Inlassable arpenteur de bibliothèques, il était aussi un infatigable explorateur de terrain. Il faut croire que sa passion lui a joué un sale tour, que le corps n’a pas voulu se plier aux exigences de l’esprit, car il est mort sans doute d’épuisement, à un moment où son cher Brésil connaît un vent de folie et fait chavirer les têtes et les cœurs les plus solides.

Paulo A. PARANAGUA
Journaliste au Monde
Voir portait de Stéphane Monclaire par Gérard Courant, Cinématon, 1979. Youtube.

Le roman “Les Temps perdus” de l’écrivain mexicain Juan Pablo Villalobos

Les éditions Actes Sud proposent le dernier roman de l’auteur mexicain Juan Pablo Villalobos, Les Temps perdus, petit bijou d’humour, de truculence et de réflexion un peu amère sur l’art, la vie et la destinée humaine et… canine. Le narrateur qui se fait appeler Teo, vieillard de 80 ans hors norme, ancien taquero, plein de vie et d’originalité,  partage un immeuble délabré et infesté de cafards avec d’autres retraités qu’il tient à distance, refusant de s’intégrer à leur cercle de lecture, notamment de l’œuvre de Proust. Il reconstitue aussi, en chapitres alternés, son passé depuis l’enfance jusqu’à la mort de tous ses proches alors qu’il a atteint l’âge mûr, un passé qui traverse également l’histoire de Mexico et de ses artistes.

Teo est un original, vieil homme plein de ressources et d’astuces pour se ravitailler en alcools, en livres volés ; très indépendant, il devient la cible des autres retraités de son immeuble et de leur chef de file, Francesca ancienne professeure d’anglais coincée et autoritaire, parce qu’il refuse d’entrer dans leur cercle de lecteurs, dans leurs normes et leur système de pensée. Lui, il s’entoure de personnes inattendues : un jeune mormon gringo, Willem, qui ne jure que par la Bible mais qui deviendra un ami et peu à peu évoluera, un jeune anarchiste révolutionnaire, Mao, qui deviendra son complice et l’aidera à monter des opérations commando contre l’ennemi, ce cercle de lecture qui se réunit dans le hall. N’oublions pas ses pulsions sexuelles qui le poussent vers Juliette, la vieille maraîchère à la trempe révolutionnaire elle aussi, véritable amie sincère de Teo,  et son attirance vers son ennemie, la redoutable Francesca, inaccessible. Mais rien n’aboutit jamais.

Le rythme du récit est soutenu, chaque chapitre ouvrant sur un nouveau rebondissement, et comme une parodie de roman d’aventures et d’espionnage, les péripéties palpitantes et hilarantes s’enchaînent autour de celle lutte acharnée, voire ce duel entre Teo et la coriace Francesca. Ajoutons comme un chœur antique omniprésent, les cafards qu’on chasse, qui reviennent, qu’on finit par écraser à coups de livres sacrés, la Bible du mormon et le livre fétiche de Teo. Mentionnons aussi le rôle des chiens qu’on enlève, qu’on tue, dont on vend la viande et qui finissent mangés dans des tacos, chiens qui ont jalonné les étapes essentielles de la vie de Teo depuis son enfance. Car Teo, au milieu de ses aventures burlesques, nous livre des fragments de sa vie passée, les destinées plus ou moins touchantes de ses parents et des chiens de la famille, sa vocation ratée de peintre qui finit taquero avec son oncle. Il évoque aussi les artistes comme Diego Rivera et son cercle qui ont réussi ou ceux qui meurent, indigents, dans la rue comme Serrano. Est évoqué également le terrible tremblement de terre de 1985 et ses conséquences. Au milieu de ce récit qui ne s’essouffle pas et où l’on rit souvent, percent aussi la critique féroce des théories fumeuses sur l’art et la question fondamentale qui parcourt tout le livre sur le bien fondé de l’écriture d’un roman.

Voilà donc 300 pages au rythme effréné, de situations burlesques, de personnages attachants. Le récit est mené par un narrateur intéressant qui noie sa fragilité dans l’ingestion de bières ad nauseam et qui nous déroule sobrement son passé laborieux et un peu triste qui permet à l’auteur un retour habile sur les grands événements et les grands artistes de Mexico depuis les années trente. Tout concourt à rendre ce roman fort agréable à lire et donne matière à réflexion.

Louise LAURENT

Les Temps perdus de Juan Pablo Villalobos, traduit de l’espagnol (Mexique) par Claude Bleton, édition Actes Sud 2016, 293 p., 21 €.

Le film “Mirage d’amour avec fanfare” basé sur un roman de l’écrivain chilien Hernán Rivera Letelier en salle

Après de nombreuses années d’attente et un projet qui a traversé de nombreuses difficultés, le film Mirage d’amour avec fanfare sort enfin en salles. Critique d’un film qui se présente comme un long mirage, qui garde ses distances et ne remporte pas les suffrages de la profession.

Mirage. Le mot a toute son importance. On entend parler de ce film depuis tellement d’années qu’on pouvait parfois douter de son existence réelle. Il y a huit ans de ça, Bernard Giraudeau avait le projet de tourner un film, Mirage d’amour avec fanfare. On s’en souvient à cause de la “fanfare”, le film était alors produit par Hubert Toint, auteur d’un court-métrage mémorable Trombone en coulisses. Il y a 34 ans, Marie Gillain affirmait l’avoir tourné. Giraudeau étant décédé, le producteur Hubert Toint était alors passé derrière la caméra. De temps en temps, la rumeur annonçait sa sortie et puis plus rien. Le voila enfin sur les écrans, ce film belge tourné dans le désert d’Atacama : Mirage d’amour. La fanfare s’était-elle barrée, entre-temps ?

Revenons au Chili. On est bien au cinéma, on voit les décors, les costumes, les figurants, les effets spéciaux ferroviaires et même la fausse moustache de Jean-François Stévenin. Ce qui surprend, c’est l’absence de tension, ni dramatique, ni sentimentale, ni esthétique. Les scènes s’écoulent sans enjeu. Marie Gillain veut faire croire qu’elle est amoureuse d’un trompettiste; son papa, le coiffeur, complote avec des potes, mais ça ne prend pas.

Année 1929, dans le désert d’Acatama, au nord du Chili se trouve Pampa-Terminal, une petite ville minière dans laquelle vivent des ouvriers de la mine, des cadres et quelques familles. Il y a une pharmacie, un théâtre ouvrier, une boulangerie, une boucherie et des bordels. Dans le cinéma de la ville, Hirondelle Rivery del Rosario accompagne des films muets au piano. Elle vit chez son père, Alexandre Rivery, un barbier anarchiste, d’origine française, qui organise des réunions syndicales dans son salon de coiffure. Hirondelle, responsable de la fanfare d’accueil pour l’arrivée du président chilien, va faire la connaissance du trompettiste Bello Sandalio. Cette rencontre improbable débouchera-t-elle sur l’amour, celui qui rend heureux à jamais ?

« À l’origine, dit le réalisateur Hubert Toint, il s’agit d’une histoire d’amitié entre Bernard Giraudeau et Osvaldo Torres, un Chilien exilé en France. Lors de la Fête de l’Humanité, Osvaldo qui est un chanteur engagé et ancien résistant à la dictature de Pinochet, est invité à chanter. Derrière la scène, il tombe nez à nez avec Bernard qui lui propose de réciter des poèmes sur sa musique. Osvaldo l’a accompagné sur scène à la guitare. Bernard est parti au Chili où il a réalisé un documentaire, Mon ami chilien, sur Osvaldo. »

Bernard Giraudeau (1947-2010) décide de faire l’adaptation du roman chilien Mirage d’amour avec fanfare de Hernán Riviera Letelier écrit en 1998 et publié en France en 2010. Il souhaite le réaliser mais tombe malade et doit se retirer du projet qui est alors proposé à Bernard Rapp. Celui-ci décède quelques mois plus tard. Le coproducteur belge, Hubert Toint, qui avait trouvé les financements, décide de le tourner lui-même.

“Les romans de Riviera Letelier se déroulent dans des lieux qui n’existent plus, comme les mines de salpêtre, fermées dans les années 1960, poursuit le réalisateur. Il y a de nombreuses villes fantômes au nord du Chili. Humberstone, classée au Patrimoine Mondial de l’Unesco, était bien conservée. Nous avions ce qu’il fallait pour tourner sur place. Humberstone se situe sur la Pampa chilienne et je voulais placer la ville du film dans un environnement de montagnes pour qu’on ait le sentiment d’un endroit perdu, comme venu d’une autre planète. J’ai alors trouvé Potrerillos, une mine de cuivre encore en activité à 500 km de là et à 3200 mètres d’altitude ».

On sent qu’il manque dans le film la patte d’un vrai réalisateur. Les acteurs ne sont pas très bien dirigés. Marie Gilain et Jean-François Stevenin n’arrivent pas vraiment à entrer dans leurs personnages. Par contre, les mouvements de foule sont intéressants et les images de Carlo Varini (1946-2014), dont c’est le dernier film sont remarquables. Il avait été nommé au César de la meilleure photographie pour Subway, en 1986, et pour Le Grand bleu, en 1989, deux films de Luc Besson avec qui il avait souvent travaillé.

Alain LIATARD

Voir la bande-annonce du film. – Présentation du livre
Photo : Allociné
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