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Revue Latinos

«De mères en filles» de Maria José Silveira, une histoire féminine du Brésil

C’est une vaste entreprise : l’intention de Maria José Silveira était de faire revivre par l’intermédiaire de plus de vingt femmes rien moins que tout un pays, le sien, le Brésil. La première, Inaiá, naît en 1500 ; la dernière citée, Amanda, était un bébé en 2002, quand le livre a paru dans son édition originale. De la conquête à l’actualité, les siècles défilent sous nos yeux, les changements historiques se matérialisant sous les traits de ces personnes. 

Photo : Babelio 

On comprend l’intérêt que présente une telle œuvre pour les Brésiliens (et encore davantage pour les Brésiliennes). Pour un Européen (ou une Européenne), la lecture en sera sans doute différente. On découvre pour commencer des pans entiers de l’histoire du pays probablement inconnus de la majorité : la guerre, vers 1645, entre Portugais, les «maîtres» d’alors, et Hollandais qui auraient bien aimé s’approprier une région pleine de richesses, n’est pas vraiment fixée dans notre mémoire collective. 

Les ambiances campagnardes d’un pays en formation sont parfaitement décrites, à une époque où la vie n’était facile pour personne. Sur des terres souvent ingrates, sous un climat inconnu des nouveaux arrivants, si on parvenait à s’enrichir pendant un certain temps, on pouvait aussi à tout moment tout perdre en un mois ou même en un jour. Dans ces conditions, le rôle des femmes est capital, bien qu’il ne soit que très rarement reconnu. 

Les métissages sont nombreux, c’est normal, on est au Brésil, les jeunes filles, les femmes, capables d’aimer, de haïr, de tuer, de créer, se ressemblent tout en ayant chacune leur personnalité. Certaines se distinguent, Sahy, fille d’Indienne et de Normand, Guilhermina aux cheveux de feu ou Lígia, «disparue» à 20 ans au moment de la terrible dictature. 

Les hommes aussi, maris, amants, pères toujours, font l’objet de portraits souvent soignés : ils se ressemblent tous un peu. Comme le féminisme, le machisme se transmet d’une génération à l’autre, la société est ainsi faite. 

Un lecteur européen regrettera probablement que la grande histoire du Brésil ne soit qu’évoquée un peu trop superficiellement : l’Empire, la République ne sont que des toiles de fond et ledit lecteur manque forcément de repères. Mais le long défilé de ces femmes (et de leurs conjoints), sans parvenir à constituer une fresque historique, acquiert le charme de la répétition. Ce défilé présente peu d’aspérités, les femmes ne sortent pas des normes qui leur étaient imposées par une société peu imaginative, leurs révoltes restent très limitées et, face aux mariages qui inévitablement tournent à la déception, elles réagissent toutes sans provoquer trop de vagues. Même les anarchistes ici sont des modérés ! 

À l’opposé de la plupart des auteurs latino-américains, Maria José Silveira, fille d’un député démocrate, refuse le spectaculaire, le bizarre ou la violence. Elle offre un tableau historique vaste et un peu trop lisse. 

Christian ROINAT 

De mères en filles de Maria José Silveira, traduit du portugais (Brésil) par Diniz Galhos, éd. Denoël, 480 p., 23,90 €. 

Maria José Rios Peixoto da Silveira Lindoso est écrivaine, traductrice et éditrice, née au Brésil à Jaraguá, Goiás en 1947. Fille de l’homme politique José Peixoto da Silveira (1913-1987), elle est diplômée de la Faculté de communication de l’Université de Brasilia. Elle a travaillé comme rédactrice publicitaire à São Paulo à partir de 1969. Persécutée par la dictature militaire, accusée de subversion en 1971, elle a vécu clandestinement avec son mari au Pérou jusqu’en 1973. Maria José Silveira rentre au Brésil en 1976 et fait des études de troisième cycle en sciences politiques à l’Université de São Paulo.

La crise continue au Nicaragua, le danger pour les opposants reste omniprésent

La crise du Nicaragua continue et le gouvernement d’Ortega est toujours aussi répressif. Depuis avril 2018, la répression a fait 325 morts, et environ 62.000 Nicaraguayens se sont exilés. Jeudi 16 mai, l’un des opposants détenus, Eddy Montes, est décédé suite à un accident.  

Photo : Reuters Oswaldo Rivas

Suite à cette crise qui perdure, le gouvernement s’est engagé à libérer les prisonniers politiques, à restaurer les libertés publiques et à permettre aux exilés de revenir dans leur pays. Mais malgré ces engagements, aucun accord n’est respecté, la crise continue de s’accentuer, ce qui laisse le pays dans une impasse sociopolitique. Socialement, la précarité de la vie quotidienne devient inévitable et insupportable pour les habitants. La malnutrition et la pauvreté continuent de s’étendre. Économiquement, l’effondrement du commerce continue de manière  sidérante. Pratiquement tous les économistes prévoient que le ralentissement ne va que s’approfondir. Au premier trimestre de 2019, la production industrielle a chuté. Le prix de l’essence et le chômage ont augmenté. La stratégie de Daniel Ortega-Murillo est celle de négocier directement avec les représentants des grandes entreprises afin d’éviter une dépression économique majeure. 

En ce qui concerne l’opposition, celle-ci cherche à trouver des alliés pour acquérir la confiance et l’appui de la société nicaraguayenne et ainsi mettre fin à la dictature. Or, lors de manifestations en 2018, des centaines d’opposants au pouvoir de Daniel Ortega ont été arrêtés par les forces de l’ordre puis mis en détention à la prison Modelo. Ce centre pénitencier de haute sécurité, situé à vingt kilomètres au nord de la capitale Managua, a récemment vu l’un de ses détenus mourir lors d’un accident.  

Eddy Montes, un opposant américano-nicaraguayen était détenu dans cette prison depuis des manifestations auxquelles il avait participé en 2018. Jeudi 16 mai 2019, après avoir été blessé au cours d’un «affrontement» avec un membre du personnel de la sécurité, cet opposant de 57 ans est décédé. Selon le ministère de l’Intérieur, l’incident aurait commencé lorsqu’ «un groupe de prisonniers s’est jeté sur le personnel de sécurité et a lutté avec l’une des sentinelles avec la claire intention de lui prendre son arme réglementaire. Au cours de cette lutte, un coup est parti et a atteint le détenu». Le ministre de l’Intérieur, Luis Cañas a annoncé qu’après l’accident, le blessé avait été transféré vers un hôpital où les médecins ont tenté de le réanimer.   

Suite à cette disparition, à Matagalpa, la ville d’ Eddy Montes, des dizaines de personnes se sont rassemblées avec des photos du défunt pour réclamer que justice soit faite. Selon les médias locaux, des forces antiémeutes ont alors été déployées. Concernant la réaction du  gouvernement face à cette tragédie, Luis Almagro, secrétaire général de l’Organisation des États américains, a condamné les événements survenus dans la prison. Il en a profité pour rappeler que le gouvernement nicaraguayen s’est engagé le 29 mars à libérer les opposants détenus dans un délai de 90 jours. 

Eulalie PERNELET 

L’éducation, la clé de la crise du Brésil selon l’ancien président Lula da Silva

L’ancien président du Brésil, Luiz Inácio Lula da Silva, emprisonné depuis déjà plus d’un an à la prison de Curitiba, offre un deuxième entretien au journaliste Kennedy Alencar de la BBC sous l’autorisation de la justice. 

Photo : France Amérique latine

La thématique invoquée est l’orientation politique actuelle du président Jair Bolsonaro, partisan et défenseur des armes, qu’il devrait davantage centrer sur l’éducation. «Bolsonaro est un dément qui croit que les armes sont la solution au problème du Brésil, alors que la solution se trouve dans les livres et les écoles» déclare Lula dans sa seconde interview. Il continue en exclamant que «Bolsonaro soutient l’État policier, un état armé. Il est malade et croit que le problème du Brésil se règle avec les armes. La solution est dans les livres et les écoles» s’exclame-t-il en révisant les chiffres des gouvernements des Partis des Travailleurs (PT) relatifs à ces questions : 18 nouvelles universités fédérales, 173 campus et presque le double d’étudiants inscrits en licence (entre 2003 et 2014, le nombre d’étudiants est passé de 505 000 à 932 000).

«Si le Brésil veut être respecté, il doit prendre soin de lui-même. Pas par le discours, mais avec la pratique. Au lieu de raconter des âneries, il devrait finir son mandat en créant plus d’universités, en amenant plus d’enfants à l’école et en construisant plus de maisons» ajoute Lula en dénonçant la guerre que le nouveau gouvernement mène contre l’éducation publique pour tenter d’effacer l’héritage des gouvernements du PT. «J’ai l’impression que Bolsonaro n’a aucune idée de ce dont il parle, il ne connaît rien de la politique étrangère ni de l’économie» s’exclame Lula, soulignant que son gouvernement n’a pas de méthode ni de stratégie. 

Il réaffirme son innocence et défie au juge qui l’a condamné en première instance, Sergio Moro, actuel ministre de la Justice de Bolsonaro, à fournir des preuves contre lui. «Montrez une seule preuve contre moi ! Moro est né pour se cacher derrière une toge, il doit faire face au débat maintenant. J’aimerais sortir d’ici et débattre avec Moro en l’invitant à fournir de véritables preuves au sujet des crimes que l’on m’a imputés.»

La défense de l’ex-dirigeant a demandé un recours au Tribunal supérieur de Justice pour l’octroi du bénéfice du régime ouvert après réduction de sa peine de douze à huit ans et dix mois. Lui restant moins de huit ans de peine à purger, la loi brésilienne lui permet l’accès au régime ouvert. «Le recours fait appel à une exécution de la peine au régime ouvert dans le cas où la peine n’est pas révoquée ou l’annulation totale du procès n’est pas acceptée.» D’après une note divulguée par Cristiano Zanin Martins, chef de l’équipe de juristes défendant Lula. L’équipe dénonce également dans le recours la présence d’incohérences, bien que la peine ait été réduite de 12 ans et un mois à 8 ans et dix mois. Elle affirme que le but de ce recours «n’est pas seulement la modification de la peine, mais l’acquittement absolu».

D’après LaRed21
Traduit par Andrea RICO

Les expositions «Lisières» et «Mimesis» à la Maison de l’Amérique latine de Paris

La Maison de l’Amérique latine à Paris reçoit David Solis et Marlov Barrios avec leur exposition Lisières et Mimesis, du 24 mai au 24 juillet 2019 à l’occasion de la 6e édition de la VI Semaine de l’Amérique latine et des Caraïbes en France.

Photo : Maison de l’Amérique latine  

Tous les deux formés d’abord dans l’architecture, David Solis et Marlov Barrios sont des artistes centre-américains qui, par la création de motifs élaborés, transmettent une ambiance mystique propre à leurs pays natals. À travers la nature et l’alliance syncrétique entre les mondes précolombien et contemporain, Solis et Marlov nous invitent à découvrir le Guatemala et le Panama par leurs diverses formes d’art.  Né à Panama en 1953, David Solis s’est installé à Montpellier pour développer sa carrière d’artiste. Même à distance, il demeure très présent dans le milieu culturel de sa ville natale. La galerie Habitante prend en charge de le représenter dès 1990 et durant les années qui suivirent. Depuis, le sujet de ses expositions se concrétise, les forêts denses, puis les troncs serrés et les rives deviennent sa matière première. C’est ce corpus d’œuvres «tropicales, urbaines et forestières» qui définit son style artistique. Un style qui pourrait se traduire comme un voyage à l’intérieur d’une nature secrète, humide et inatteignable par les hommes. Composée d’une cinquantaine d’œuvres (2008-2018), l’exposition Lisières à la Maison de l’Amérique latine est la première exposition monographique de David Solis à Paris.  

Marlov Barrios est né à Guatemala en 1980 et formé à Mexico. Il est le cofondateur du Taller Experimental de Gráfica de Guatemala (Atelier expérimental de graphique de Guatemala), association pour l’enseignement et la valorisation de la gravure. Il a aussi ouvert La Ruleta, un espace pour la promotion de l’art contemporain à Guatemala City. Jusqu’à présent, Barrios a présenté dix-sept expositions individuelles à Guatemala, à Mexico, au Costa Rica, ou encore au Salvador. Avec une formation similaire à celle de Solis, Barrios se démarque du reste de ses compatriotes artistes par sa pratique artisanale. Il utilise une convergence de la peinture à l’huile, les collages, le dessin à main levée et même la sculpture de bois. La Maison de l’Amérique latine à Paris invite Marlov Barrios à réaliser, dans le cadre de la 6e édition de la Semaine de l’Amérique latine et des Caraïbes, une «intervention in situ» qui recouvrira directement les murs de la Salle Asturias. Il s’agit d’une œuvre murale sans sketch préparatoire, concept qui la rend particulièrement originale et éphémère.  

La Maison de l’Amérique latine ne met pas seulement en relation deux artistes, mais deux pays, deux générations et deux manières de saisir la réalité pour la transposer au moyen artistique. Le rassemblement de Solis et Barrios permet au spectateur de choisir un univers auquel il pourra s’immerger et découvrir, par un nouvel angle, les différentes facettes de ces pays centre-américains. La réunion de Lisières et Mimesis transforme une visite au musée en une expérience visuelle qui par l’accumulation de plusieurs éléments semble enserrer le spectateur.  

Amaranta ZERMEÑO  
D’après la Maison de l’Amérique latine 

Lisières – David Solís / Mimesis – Marlov Barrios – du 24 mai au 24 juil 2019. Infos pratiques : du lundi au vendredi  de 10h à 20h, le samedi de 14h à 18h, fermé les dimanches et jours fériés. Le vendredi 31 mai de 14h à 18h. Entrée libre. 

En souvenir de Leopoldo Brizuela, un grand romancier et poète argentin

Le 14 mai 2019, Leopoldo Brizuela est mort jeune, à 55 ans, des suites d’un cancer aux intestins. Sitôt apprise, la nouvelle a causé une commotion. Il était un Grand des lettres argentines contemporaines, il était aussi quelqu’un de très aimé par tous ceux qui l’ont connu. Et je suis fière d’en avoir fait partie. 

Photo : Gustavo Garello

La photo est encore sur une étagère de ma bibliothèque. Elle a été prise lors de la présentation, que j’ai eu l’honneur de conduire dans le cadre des Belles Latinas, d’un roman magistral, Angleterre, cette fable, de l’écrivain argentin Leopoldo Brizuela. Je suis en train de parler devant le micro ; il me regarde d’un air amusé et avec un sourire bienveillant. Petit, brun, chaleureux, les yeux pétillants et néanmoins mélancoliques, humble et solidaire. Ainsi était Leopoldo. Et c’est si difficile de le dire comme cela, au passé.  

Poète, traducteur, romancier, enseignant, Leopoldo était né le 8 juin 1963 à La Plata, ville dans laquelle il a vécu la plupart de sa vie, ville qui est aussi le lieu où se déroulent certains de ses romans. Il avait gardé des souvenirs douloureux de son adolescence sous la dictature militaire des années 1970, dont quelques-uns ont probablement été exorcisés lors de son impeccable traduction à l’espagnol de Manèges, le très beau roman de Laura Alcoba. Il y a aussi fait ses études de lettres et de droit, inachevées probablement parce que la pulsion de l’écriture était plus forte. Je l’ai interviewé des années plus tard dans cette Université, il était à la fois ému et amusé de revenir comme écrivain consacré dans cet établissement qu’il avait fréquenté comme étudiant et qu’il avait quitté sans diplôme.  

Il avait suivi aussi une formation en chant et en musicologie avec la musicienne, compositrice et poétesse Leda Valladares, dont il accompagna pendant plusieurs années le travail de recherche, de compilation et d’interprétation de musiques folkloriques. Lors de sa visite à Lyon comme invité des Belles Latines, dans la soirée de clôture du Festival, il n’avait pas hésité à prendre la guitare et à partager avec nous une partie de son répertoire. 

En tant qu’écrivain il a été rapidement reconnu par le public et par le milieu. Les prix littéraires sont arrivés dès son premier roman, Tejiendo agua, publié lorsqu’il avait 17 ans, et distingué par la Fondation Fortabat en 1985. Suivront InglaterraUna fábula reconnu par le Prix Clarín en 1999, puis Lisboa, Un melodrama en 2010, Una misma noche remporte le Prix Alfaguara en 2012 et enfin Ensenada, Una memoria paraît courant 2018. Il a également publié la nouvelle El placer de la cautiva en 2000 et un volume de récits, Los que llegamos más lejos en 2011. 

Traduit en plusieurs langues, son œuvre suit la plupart du temps le fil de mémoires historiques et culturelles entremêlées, qui mettent en rapport des cultures, des pays, des identités plurielles et complexes. L’Histoire de son pays, l’Argentine, est toujours présente de manière oblique ou explicite ; les images de l’horreur imposée par la dernière dictature militaire sont évoquées parfois sans les nommer, ou par l’entremise d’autres instances similaires datant du XIXe siècle, ce qui permet à l’auteur dans Inglaterra, Una fábula, de produire des représentations synthétiques et très puissantes de la souffrance des populations. Notamment lorsqu’il suggère l’analogie entre le génocide perpétré contre les peuples originaires du sud du pays et les exécutions et disparitions des années 1970. La racine de la violence politique est mise en évidence, ainsi que ses connotations racistes et discriminatoires. Mais il se projette aussi vers d’autres horizons, en produisant des croisements éclairants entre l’Angleterre et l’Argentine, entre Lisbonne et Buenos Aires dans Lisboa, Un melodrama, entre le tango et le fado. Tout cela dans un contexte historique souvent secoué par des crises, ce qui lui permet de sonder les imaginaires et de révéler les arcanes de l’âme humaine, si semblables au-delà des différences. Les deux derniers romans sont plus étroitement liés à l’Histoire argentine et à deux périodes clés : la dictature des années 1976-1983 et la chute du deuxième gouvernement de Perón en 1955. 

Au-delà des sujets choisis, Leopoldo était un écrivain exigeant. La structure de ses romans était complexe et proliférante, les voix multiples et contrastées, la prose somptueuse, baroque, parfois incantatoire ; le ton, unique et immédiatement reconnaissable. Leopoldo se refusait au minimalisme à la page, il fouillait dans l’expérience comme un explorateur des profondeurs, et dans la langue comme un chercheur de trésors cachés. Et il trouvait toujours la pépite d’or du sentiment ou du mot juste.  

Tu vas nous manquer, Leopoldo. Ta simplicité, ta tendresse, ton engagement politique à côté des Mères de la Place de Mai ; tes blessures aussi, souvent sublimées, toujours présentent. Nous continuerons à te lire, c’est promis. 

María A. SEMILLA DURÁN

Leopoldo Brizuela est né en 1963 à La Plata (Argentine). Romancier, poète et traducteur, il a écrit son premier roman Tejiendo agua à l’âge de 17 ans. En 1999, Angleterre : une fable obtient le Prix Clarín et le prix de la Ville de Buenos Aires et est traduit en France aux éditions José Corti, qui publient également Le Plaisir de la captive. Leopoldo Brizuela, dont les livres sont traduits dans de nombreuses langues, vivait à Buenos Aires, où il a travaillé comme critique littéraire et dirige plusieurs ateliers d’écriture. Son dernier livre en français : La Nuit recommencée traduit de l’espagnol (Argentine) par Daniel Iaculli (2014).

 

«Des hommes en noir», le roman de Santiago Gamboa au tour de prêches et spectacle

La religion a depuis la «conquête» espagnole toujours été à la base des sociétés américaines. Depuis le milieu du XXe siècle, le catholicisme tout puissant  a cédé du terrain, remplacé à peu près partout par les Églises nord-américaines, celles qui mêlent prêches et spectacle, paillettes et doctrine. C’est vers cet univers que nous amène Santiago Gamboa dans son nouveau roman, mais certains religieux de son livre ne sont pas immaculés.

Photo : Universitad de Guadalajara

Tout commence par une fusillade à l’arme lourde en pleine nature, loin de Bogotá, avec l’arrivée soudaine d’un mystérieux hélicoptère. Dans le village proche, personne n’a rien vu, rien entendu. Pourtant un jeune garçon prévient la police de manière anonyme. Quand une journaliste indépendante, Julieta Lezama cherche à en savoir plus ni elle ni son ami, le procureur d’origine indienne Edilson Jutsiñamuy ne trouvent la moindre trace officielle de «l’incident». Accompagnée par Johana, son assistante, Julieta se rend sur place, dans la région du Cauca. Après des années d’horreurs, la paix est revenue. On ne parle plus des FARC (Forces Armées Révolutionnaires de Colombie) ni des paramilitaires. Les nouveaux conquérants de la zone sont les Églises évangéliques. L’argent qu’elles peuvent tirer de la nouvelle situation, de la paix à construire, les a attirées. 

Or la paix nouvelle est toute relative et il se pourrait bien que ces nouvelles Églises ne soient pas totalement extérieures à ces troubles sur lesquels enquêtent Julieta et Jutsiñamuy. Entre deux ou trois drôles de coïncidences et le charme troublant du chef d’une de ces Églises, Julieta lutte pour s’accrocher à une réalité qui lui échappe. Le recours aux mignonnettes de gin l’aide-t-il ou augmente-t-il le déséquilibre qui la menace et dont elle est consciente ? 

Une vague de disparitions dans la région concerne toutes des agents de sécurité. Il faut croire qu’il se passe des choses étranges, si même ceux-là, qui sont censés assurer la sécurité, deviennent des victimes ! La double enquête qui s’en suit, celle officielle du procureur et celle personnelle de la journaliste, s’oriente vers les ressources de cette Église pentecôtiste. Église qui, de toute évidence, n’est pas dans la misère. En Guyane, en France donc, les mines d’or plus ou moins légales sont attirantes… 

Santiago Gamboa parvient à réconcilier ces extrêmes. Il montre que ce qui semble irréconciliable (la soif de l’or et Dieu) peut ne faire qu’un. Il serait capable de rendre sympathiques un orpailleur illégal et un de ces pasteurs évangéliques qui sont en train de conquérir un continent entier. Une bonne dose de religion(s), une base de polar, une pincée de violence et la mafia à volonté, sans oublier suffisamment de sentiment, d’amitié, de confiance et d’empathie pour lier l’ensemble, cela donne ce savoureux cocktail littéraire. Santiago Gamboa est très fort pour les mélanges équilibrés. À la fin de la lecture, il reste un petit goût amer, loin d’être désagréable. 

Christian ROINAT

Des hommes en noir de Santiago Gamboa, traduit de l’espagnol (Colombie) par François Gaudry, éd. Métailié, 368 p., 21 €.  

Santiago Gamboa est une des voix les plus puissantes et originales de la littérature colombienne. Né en 1965, il étudie la littérature à l’université de Bogotá, la philologie hispanique à Madrid, et la littérature cubaine à La Sorbonne. Journaliste au service de langue espagnole de rfi, correspondant à Paris du quotidien colombien El Tiempo, il fait aussi de nombreux reportages à travers le monde pour des grands journaux latino-américains. Sur les conseils de García Márquez qui l’incite à écrire davantage, il devient diplomate au sein de la délégation colombienne à l’unesco, puis consul à New Delhi. Il vit ensuite un temps à Rome. Après presque trente ans d’exil, en 2014, il revient en Colombie, à Cali, prend part au processus de paix entre les farc et le gouvernement, et devient un redoutable chroniqueur pour El Espectador. 

La vendetta d’une jeunesse colombienne dans «Matar a Jesús» de Laura Mora

Sortie en salle le 8 mai, Matar a Jesus met en scène un thriller haletant qui nous plonge dans une Colombie de violence et de révolte vaine, paysage devenu terriblement familier à nos yeux de spectateur. On découvre cet univers à travers Paula, une jeune étudiante, est témoin de l’assassinat de son père, un professeur d’université activiste, en pleine rue de Medellín. Désespérée face à l’inaction de la police, Paula prend les choses en main lorsqu’elle croise par hasard Jesús, le jeune sicario qui a tué son père. Entre désir de vengeance et compassion, elle se rapproche de lui.

C’est un premier film largement autobiographique que signe Laura Mora. Directement inspirée de l’assassinat de son père auquel elle assiste complètement impuissante au début des années 2000, elle décide de recréer la Medellín des années 2000 dans ce drame qui se construit sur l’impatience du désir de vengeance. Avec Jesús et Paula, ce sont deux jeunesses qui se font face. L’une pauvre, issue des barrios, ces quartiers qui enserrent la ville au sommet des collines et une jeunesse de la plaine qui va à l’université, à soif de combat politique, s’épanouit, libre et créative. Isolées l’une de l’autre, séparées par la géographie qui épouse les fractures sociales, les deux pans de cette jeunesse colombienne partagent néanmoins une même soif d’amusement et c’est la nuit qui lie leurs deux réalités et qui permet à Paula de retrouver le meurtrier de son père.

Giovanny Rodriguez incarne à merveille Jesus, ce jeune homme somnolent et désabusé qui passe ses journées à zoner et à s’entraîner au tir. Éloigné de sa famille, car craignant les représailles, il vit en marge de la société à l’inverse de Paula qui habite une demeure familiale cossue. Quand Paula retrouve les sicarios on découvre une bande qui tue par dépit plus que par soif de sang, comme-ci elle ne savait rien faire d’autre. On se surprend à découvrir que ce ne sont que de jeunes garçons blasés qui tuent le temps à jouer avec des armes, à faire des soirées ou des tours en motos, à se prendre pour des adultes sans en avoir encore les intentions. Et que finalement ces deux jeunesses ne sont pas si éloignées l’une de l’autre et donc que l’acte de mort n’enlève en rien l’empathie que peu à peu l’on ressent pour la bande de désœuvrés que forment Jesus et ses amis.

Condamner à pardonner

Le film de vengeance se mue en drame social dans une séquence de bascule où Paula en appelle au soutien de Jesús pour se protéger de la violence de Medellín. L’ennemi de toujours devient alors un précieux allié. Toute la schizophrénie qui va alors la tirailler c’est celle qui semble en quelque sorte condamner aussi les Colombiens à s’affronter pour des enjeux qui les dépassent, sur lesquels ils n’ont aucune emprise. On sent très fort que le véritable ennemi du film c’est cette police corrompue tout à fait complice des sicarios, la pauvreté structurelle et l’absence de sécurité dans les rues de la ville ; tout autant de maillons d’une chaîne que forme la société de Medellín et qui comme le meurtre de son père, trouvent leur justification dans la fatalité d’une situation politique complexe inébranlable.

Comme autant de contes moraux contemporains, toute une filmographie latino-américaine fait le constat depuis plusieurs années des conséquences de la vengeance personnelle (Tuer un homme, La Familia…). En captant cet esprit du temps sourd et implacable, ces œuvres où la tragédie individuelle règne dressent par leur ressemblance une situation homogène dans toute l’Amérique latine. Matar a Jesús s’inscrit dans cette tradition de récit. Malgré le meurtre de son père, se construit peu à peu dans l’esprit de Paula la voie d’une rédemption. Et avec elle l’acceptation que rien ne peut être fait par ses propres moyens, surtout pas par la violence. Une rédemption qui la condamne à pardonner, qui condamne aussi tout Medellín à se construire sur un socle instable et brutal.

Dans la lignée d’autres réalisateurs avant elle, Laura Mora interroge les séquelles que laissent ces tragédies personnelles sur la jeunesse et qui finissent par faire société. Dans cet exercice pourtant, Matar a Jesús reste fragile parce que beaucoup trop bien rôdé, trop à l’aise dans cette grammaire habituellement déployée. Le film réinvestit le sujet sans réelle prise de risque ou fulgurance si l’on omet l’esthétique onirique qui accompagne les minutes de liberté que s’offre la bande de sicarios ; gamins blasés qui sillonnent les routes la nuit à dos de motos bruyantes en équilibre sur une roue. Passé ces quelques parenthèses d’insouciance tapageuse, tel un décor immuable, Medellín redevient la belle emprisonnée, figée dans une esthétique devenue trop familière à l’écran, qui appelle en conséquence un traitement beaucoup trop prévisible.

Kévin SAINT-JEAN

Matar a Jesús de Laura Mora, Drame, Colombie, 1 h 39 – Voir la bande d’annonce

L’affaire «Riz Vert» a un goût amer pour l’entourage de l’ex-président équatorien Rafael Correa

Les procédures judiciaires en cours impliquent l’ex-juge et conseiller de Rafael Correa, Pamela Martinez, et son assistante Laura Teran Betancourt, dans le cadre de l’instruction fiscale en matière de corruption, de trafic d’influence et d’association illicite. Caisse noire – financements occultes – entreprisse Odebrecht, c’est l’accablante trilogie qui pèse sur le Conseil électoral national (CNE) après la dénonce des «contributions» pour les campagnes présidentielles de Rafael Correa en 2013 et 2014.

Photo : Keystone

La détention préventive de Pamela Martinez et de son assistante a été ordonnée le dimanche 5 mai, à la suite d’un rapport publié par les médias La Fontaine et Mil Hojas. Mme Martinez est soupçonnée d’avoir «géré et partagé» une partie des financements illicites, dont 4, 6 millions de dollars en espèces et plusieurs millions par le truchement de factures de campagne. Selon Fernando Villavicencio, l’un des journalistes chargés de l’enquête, le parti politique Alianza Pais aurait reçu au total 11, 6 millions de dollars en tant que «dons volontaires». Dans ce début de l’affaire «Riz vert» aux conséquences incalculables, les impliqués affirment fermement avoir tout ignoré de ses pratiques et que les informations apportées au bureau du Procureur étaient «fausses». Pour sa part, leur avocat, Gustavo Garcia, a dit qu’il ferait appel «parce que les conditions requises n’auraient pas été remplies». Entre temps, P. Martinez et Laura T. Betancourt ont été transférés au Centre de réhabilitation social de femmes de Latacunga, à Cotopaxi.

C’est le site Mil Hojas qui a mis en lumière, le 2 mai, l’existence de «dons volontaires» avec la révélation d’un courrier électronique reçu par Pamela Martinez. Ce courrier contenait un document intitulé «Recette du riz vert 502», mais au lieu d’une explication sur la manière de préparer un risotto très savoureux, il s’agissait des sommes d’argent versées par plusieurs entreprises, parmi lesquelles la tentaculaire Brésilienne Odebrecht

Rappelons qu’ Odebrecht, premier groupe de BTP de toute l’Amérique latine, est devenu tristement célèbre ces dernières années à cause de ses liens, trop serrés, avec des dirigeants de tous les horizons politiques, dont beaucoup se trouvent aujourd’hui sous l’œil de la justice. Dans le cas de l’Équateur, son représentant Geraldo Pereira de Saouza apparaît dans un échange de mails, avec Pamela Martinez et Laura T. Betancourt, qui attestent d’une étroite relation, donnant au procureur un nouvel élément de conviction dans la cause.

Parmi les perquisitions ordonnées par les juges, dont sept immeubles situés à Quito et à Guayaquil, figure le bureau de l’ex-secrétaire juridique de M. Correa, Alexis Mera qui a assisté à l’audience de formulation des charges dans les tribunaux de Quito, ainsi que l’Avocat général Diana Salazar et Ivonne Proaño, coordinatrice de l’Unité de transparence et lutte contre la corruption et le blanchissement d’argent.

Dans un communiqué officiel, les magistrats indiquèrent que, entre 2013 et 2014, les deux femmes misent en examen «auraient administré et transféré de fonds à travers d’un inextricable système de collecte d’argent en espèces et de factures fictives». Mais les défenseurs de P. Martinez réfutent les charges retenues, ainsi que la prison préventive pendant les 90 jours de la durée de l’investigation, car ils considèrent que la procédure légale n’a pas été respectée. 

En effet, les avocats Edgar Molina et Gustavo Garcia accusent les magistrats de se prononcer sur la seule base des courriers diffamatoires, dont la justice n’a pas établi leur origine. En outre, G. Molina a expliqué que ces courriers ont été obtenus de façon illégale, par la presse, et non sur ordre d’un juge comme cela aurait dû se faire*. Par conséquent, il a qualifié la situation comme un «État d’opinion de Facebook». 

Désormais, si les soupçons de la justice sont avérés, si le scandale des financements de la campagne présidentielle de M. Correa gagne en ampleur, la question qu’on se pose est de savoir qui donnait les ordres à Pamela Martinez. Pour le journaliste Fernando Villavicencio, il n’y a pas de doute, c’est Correa lui-même le patron : dans un entretien à la radio, Villavicencio a déclaré qu’il possède des «documents qui montrent la responsabilité de l’ex-président, parce que Martinez était son assistante, et qu’elle n’était pas autorisée à agir de façon autonome.» 

Par ailleurs, les soupçons de cette association illicite planent sur M. Correa depuis le 11 mars 2017. Ce jour-là, c’était la première fois que le nom de Martinez fut évoqué en relation à cette affaire par Pedro Delgado. L’ex-président de la Banque Centrale équatorienne, et évadé de la justice, avait assuré sur Twitter, depuis Miami, que Mme Martinez était chargée d’administrer l’argent versé par les entreprises lors de la campagne de 2013, et que tout était orchestré sous l’ordre explicite de Rafael Correa.

Eduardo UGOLINI

*Cependant, l’année dernière au Pérou, après la crise politiquedéclenchéepar la démission du président Pedro Pablo Kuczynski (à la suite duscandalede corruption lié àl’entreprisse Odebrecht), c’est grâce à la presse qu’ont été révélés des nouveauxcas de corruption au sein du Conseil National de la Magistrature, l’organisme chargé de nommer et de destituer les juges et les procureurs.

L’exposition «La recherche du rayon vert» d’Allan Villavicencio à Paris

Le mexicain Allan Villavicencio expose sa nouvelle collection «La recherche du rayon vert» à la Maëlle Galerie à Paris, du 5 avril au 25 mai 2019. L’exposition porte sur l’œuvre de l’artiste qui est selon lui «Gênante, fragmentée et débraillée». L’artiste a été deux fois lauréat de la Bourse Jeune Créateur. Depuis peu il est membre de la Bourse nationale des artistes «FONCA» (Système national des créateurs du Mexique).  

Photo  : Rodrigo Terreros et Maëlle Galerie  

Né à Querétaro en 1987, Allan Villavicencio est diplômé en arts visuels de l’École Nationale des arts plastiques à l’UNAM (Université Nationale Autonome du Mexique). Le jeune artiste a déjà exposé en Colombie, au Pérou, en Angleterre, et en France. Pendant presque dix ans d’expérience, il a accumulé plusieurs lauréats d’art. Aujourd’hui, il fait partie d’une nouvelle génération d’artistes visuels qui commencent à se démarquer dans la scène mexicaine. Inspiré de son quartier d’enfance, Villavicencio insiste sur l’importance de ses premières expériences avec l’art urbain. Il s’attarde surtout sur le concept d’expression à travers le graffiti. «L’école où j’ai fait mes études par exemple, était rembourrée par des tags faits avec l’aérosol, tous crées avec beaucoup d’habilité. De plus, c’était intéressant d’être témoin de la dispute entre les autorités scolaires qui peignaient les murs de gris pendant le matin, et les tagueurs qui trouvaient un mur prêt pour s’exprimer pendant la nuit. C’est ce bruit visuel et la manière de marquer leur territoire qui m’interpellaienten mettant en évidence les fragments et les couleurs des différentes couches de peinture.» Affirme-t-il.  

Ce sont les éléments fragmentés et inachevés qu’Allan Villavicencio incorpore dans ses outils de travail. Sa vision artistique reste très antagonique par rapport aux modèles basiques de l’art, puisqu’il tente de se démarquer de l’apparence esthétique. Villavicencio cherche tout le contraire en essayant d’atteindre un style bâclé et brut. Ses œuvres d’art ne suivent pas un prototype spécifique, mais conservent un point commun : l’artificialité. De puissantes couleurs néon prédominent dans ses peintures, parfois celles-ci contrastent avec des couleurs plus sombres. Cela peut créer une tension dans l’esprit des spectateurs. L’artiste joue aussi avec les limites des formes et des couleurs pour créer des paysages qu’il qualifie de «virtuels», du fait de la «surabondance» qu’il exprime dans ses toiles.  

Face aux difficultés du marché artistique mexicain que Villavicencio qualifie «d’élitiste», l’artiste a trouvé la manière de s’adapter. Avec Andrew Birk et Matías Solar, il est le cofondateur du projet Fuego, un atelier dans la ville de Mexico qui est à la fois un espace de travail et un lieu d’exhibition. Son objectif est celui de créer un espace plus intime pour l’artiste invité, et d’exposer trois ou quatre fois par an. Jusqu’à présent, ils ont collaboré avec des artistes nationales et internationales, telles que Ana SegoviaKorakrit ArunanondchaiSol Calero, et Dafna Maimo

La dernière exposition de Villavicencio, La recherche du rayon vert, est une nouvelle méthodologie pour saisir l’art. L’artiste expérimente les limites conventionnelles qui définissent où commence et où termine l’œuvre d’art. Enfin, il tente de  «penser à l’extérieur du cadre et au champ visuel dans lequel s’inscrit une peinture.» C’est donc la Maëlle Galerie qui devient la scène de cette expérience artistique. En invitant le public à devenir un acteur et à s’immerger dans l’univers de son œuvre, Villavicencio partage ce qu’il a construit.   

Amaranta ZERMEÑO

Plus d’informations sur l’exposition. 

«Sinceramente», la contre-attaque de Cristina Fernández de Kirchner

L’ancienne présidente de la République d’Argentine, Cristina Fernandez de Kirchner (2007-2015), publia le 26 avril dernier Sinceramente, un discours-fleuve de 600 pages où elle est bien décidée à régler ses comptes. Sa parution était restée secrète jusqu’au dernier moment et avait provoqué une véritable tempête médiatique et politique en Argentine.  

Photo : El Político

En moins de deux semaines, Sinceramente devint un véritable phénomène de librairie (il en est déjà à sa troisième réimpression, pour un total de 215 000 exemplaires). Voilà une bénédiction pour le secteur national de l’édition qui pâtit du marasme économique dans lequel se retrouve englué le pays depuis de nombreux mois. C’est précisément dans ce contexte de crise économique brutale et d’une descente vertigineuse de la cote de popularité de l’actuel président Mauricio Macri dans les sondages que Cristina Fernandez de Kirchner décide de signer son retour. Si certains commentateurs voient dans ce livre un lancement de campagne de l’ex-présidente pour les élections nationales d’octobre prochain, sa parution est surtout l’occasion pour CFK, mise en examen dans de nombreuses affaires de corruption, de régler ses comptes avec ses nombreux détracteurs. C’est aussi le moyen pour elle de revenir sur les douze années de gouvernement Kirchner (si l’on comptabilise les années au pouvoir de son mari Nestor Kirchner, de 2003 à 2007). 

Le fond… 

Le livre prend la forme d’un bilan personnel sur les années du couple Kirchner au pouvoir, d’abord dans la province de Santa Cruz et ensuite à la présidence nationale. Les attaques répétées du gouvernement de Mauricio Macri sur l’héritage laissé par cette décennie de pouvoir K l’ayant visiblement blessé, CFK revient en détail sur les nombreuses politiques mises en place lors de leurs mandats. La vision politique «kirchneriste» pourrait grossièrement se résumer par une réactivation de l’industrie nationale par le protectionnisme. Mais aussi par un déploiement de plans sociaux pour les plus démunis et des investissements nationaux importants (aussi bien financiers que symboliques) dans les secteurs des droits de l’homme, de l’éducation, de la recherche et de l’innovation.  

Par cette publication, l’ex-présidente, dont l’image est entachée par de récents scandales judiciaires, entend bien remettre l’Église au milieu du village en y énumérant les nombreux mérites de sa gouvernance. Elle revient longuement sur les politiques de mémoire historique et en matière de droits de l’homme, notamment celles des minorités, avec par exemple l’approbation du mariage pour tous en 2010. Ses soutiens aux secteurs de l’éducation, de la recherche et de l’innovation sont également passés en revue. CFK a notamment soutenu la création de nouvelles écoles et universités, la création du MinCyT (ministère de la Science et de la Technologie) et la création de Tecnopolis (parc pédagogique sur les sciences et la technologie nationale). L’ex-présidente accompagne aussi les efforts de réduction de la «brecha digital» au sein de la population (un programme qui permettait à tous les écoliers de recevoir un ordinateur portable afin de se familiariser avec les outils informatiques). Enfin, elle a aidé au développement des sciences nucléaires et aérospatiales. 

Les mandats du couple Kirchner ont également apporté la création de nombreux plans sociaux, pour certains encore d’actualité. Le plus connu reste sûrement l’AUH (asignacion universal por hijo), sorte d’allocations familiales, qui encore aujourd’hui bénéficie à plus de 2 millions de familles dans tout le pays. D’autres plans, tels que Progres.ar (système de bourses pour pouvoir terminer ses études) et Procre.ar (facilitant l’accès à un logement), sont des mesures phares de leur gouvernement qui restent encore en application. Il n’en reste que le livre manque cruellement d’autocritique sur certains points et notamment sur les difficultés du second mandat de l’auteur. En effet, Cristina Fernandez de Kirchner ne mentionne pas le contexte économique mondial de la première décennie des années 2000. Pendant cette période, le prix pour les exportations de matières premières était très élevé, ce qui rendait en partie possible la mise en place de ces politiques. Elle oublie également son incapacité à désigner un successeur au sein de sa famille politique, ainsi que l’exaspération de nombreux Argentins envers sa personne, qui la jugeaient autoritaire et prétentieuse, lors des élections de 2015.  

Sinceramente est également l’ouvrage du «deux poids, deux mesures», la fameuse «double morale» ou «dobles estandares». Au regard de sa politique intérieure en matière de droits de l’homme, on peut se surprendre de sa fascination pour Vladimir Poutine. Elle n’hésite pas pour autant à encenser cette fascination lors de ses rencontres avec le pape Francisco. Dénonçant l’ambivalence de ses détracteurs, CFK peut parfois avoir recours au même mécanisme. Elle dénonce des institutions internationales, parfois hostiles à sa politique, qu’elle n’hésite pourtant pas à solliciter quand celles-ci permettent d’appuyer son argumentation. Elle dénonce aussi des chiffres utilisés par ses détracteurs alors qu’elle se base sur des chiffres largement contestés de l’INDEC (Institut national de statistiques). CFK est aussi maladroite quand elle définit l’accès aux matchs de la Ligue nationale de football comme un droit de tous les citoyens argentins alors qu’elle ne définit pas la liberté de changer ses épargnes de pesos argentins en dollars.  

et la forme 

Ce double barème s’opère également en matière de style. Notamment quand elle se décrit comme une femme proche du peuple, garante du «nacional y popular», mais s’attarde sur des pages entières consacrées à la décoration de ses nombreuses maisons ou bien sur les hôtels de luxe dans lesquels elle logea en tant que présidente. Car tout d’abord, Sinceramente, c’est un ton, une écriture extrêmement parlée, où l’on retrouve la voix caractéristique de CFK. Son style fait, d’entrée de jeu, fit démentir les commentateurs qui remettraient en doute son implication dans l’écriture de l’ouvrage. On y retrouve également son arrogance notamment lorsqu’elle se prévaut de la récupération du prestige international de l’Argentine sur la scène internationale ou lorsqu’elle retranscrit un dialogue avec Mercedes Marco del Pont, présidente de la banque centrale argentine lors de son second mandat, qui lui conseille d’endetter un peu l’État avant de partir, car le laisser en l’état actuel serait un trop beau cadeau pour son successeur.  

Sinceramente signe le retour de Cristina Fernandez de Kirchner, en tant qu’animal politique, bien décidée à en découdre avec ses adversaires. Ses attaques aux membres de Cambiemos sont en effet redoutables. Mauricio Macri ? «Une personne dure et agressive. Le symbole du chaos, une catastrophe économique et une tragédie sociale. Son ascension au pouvoir se doit au financement des fonds vautours et par le soutien de Cambridge Analytica.» CFK se moque de son vocabulaire, qu’elle décrit comme typique de l’oligarchie, des gens sortis du Colegio Cardenal Newman (un collège catholique où se forment les enfants des grandes familles argentines). Elisa Carrio ? «Une courtisane de province qui cherche à copier l’aristocratie.» Maria Eugenia Vidal ? «La gouverneure virginale.» Guillermo Dietrich ? «Un raciste qui s’étonne qu’un péroniste puisse avoir les yeux bleus.» 

Et puis finalement, le livre est une mine d’anecdotes truculentes. On citera notamment la scène où lors d’une réunion avec Hector Magnetto, directeur du groupe médiatique Clarin, le caniche nain de CFK, Cléo, se met à aboyer sans discontinuer lorsque celui-ci prononce le mot «néolibéralisme». Un peu plus loin, l’ancienne présidente explique que lors de son opération à la tête, elle demanda que l’on vérifie l’identité de son chirurgien, persuadée que celui-ci, étant donné qu’il ne lui avait pas souri, devait être le fils d’un ancien militaire actif lors de la dictature argentine. Son mari Nestor Kirchner n’est pas en reste, notamment lorsque celui-ci refuse d’assister à une soirée de gala tenue par la famille royale hollandaise, car celle-ci a lieu au théâtre Colon, symbole selon lui des classes dominantes et de l’oligarchie argentine.  

Depuis sa parution, nombreux commentateurs de la vie politique argentine voient en Sinceramente une rampe de lancement pour la campagne électorale d’octobre prochain. Il en reste néanmoins que l’ouvrage tient plus du bilan et d’une réponse à ses détracteurs que d’un programme politique en soi. Victime de ce qu’elle décrit comme un «terrorisme judiciaire envers sa personne» et d’une «campagne de diabolisation régionale» (après l’emprisonnement de Lula et les déboires de Rafael Correa avec la justice équatorienne), Cristina Fernandez de Kirchner a décidé de reprendre les armes.  

Elle prend le temps de rappeler à ses lecteurs l’ensemble des politiques progressistes mises en place lors de ses mandats successifs. L’héritage des Kirchner est objectivement impressionnant et marqua une époque dorée pour la gauche latino-américaine en s’inscrivant dans un mouvement régional fort. L’introduction de Sinceramente se termine sur cette promesse de «construire une logique différente, loin de la haine, des mensonges et des revendications. C’est le seul chemin pour récupérer une vie meilleure et un pays qui nous protège». S’en suivent de longs chapitres où elle tire des boulets de canon sur la justice et la presse nationale, alimentant une société argentine déjà fortement polarisée. Cette démarche divise plus qu’elle ne rassemble et ne convaincra que les convaincus. Envisager un duel au sommet entre Mauricio Macri y Cristina Fernandez de Kirchner en octobre prochain serait l’aveu d’un cruel échec dans la rénovation de la classe politique argentine. Mais, au-delà de cela, ceci signifierait un affrontement entre deux camps qui, à la lecture de ce livre, paraissent irréconciliables tant ils sont alimentés par des réalités et des motivations différentes. 

Romain DROOG 

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