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Nouveaux Latinos

« La Llorona » du réalisateur guatémaltèque Jayro Bustamante

Selon la légende, la Llorona est une pleureuse, un fantôme qui cherche ses enfants. Aujourd’hui, elle pleure ceux qui sont morts durant le génocide des indiens mayas. Le Prix du public du festival de Biarritz avait été décerné à La Llorona le troisième film du réalisateur guatémaltèque Jayro Bustamante (Guatemala, France).

Photo : Festival de Biarritz

Même s’il parait différent des deux autres films Ixcanul et Tremblements, Jayro Bustamente a voulu faire une trilogie en  s’attaquant aux trois mensonges de la société guatémaltèque : la vie des indiens Maya, le poids de la famille par rapport à l’homosexualité, enfin le pouvoir prêt à exterminer les communistes c’est-à-dire les défenseurs des droits de l’homme. Un vieux général qui va passer en jugement pour génocide entend la pleureuse la nuit. Bien entendu, il sera acquitté. Un jour une nouvelle domestique arrive car toutes sont parties sauf une qui est là depuis vingt ans. Est-ce elle La Llorana qui a tué ses enfants ? Selon la légende seuls les coupables l’entendent pleurer.  Est-elle venue punir ceux que la justice n’a pas condamnés.

Sur Youtube on peut trouver une belle version de la chanson, interprétée par Chavela Vargas.  Jayro Bustamente explique : «  Bien sûr. Il y a une acceptation, une banalisation de la violence aujourd’hui. Au Guatemala, on nie tout ce qui s’est passé. En Europe après la deuxième guerre mondiale, on a parlé, pour tenter de soigner. Même en Afrique du Sud, il y a eu des explications, une tentative de réconciliation. Au Guatemala, on préfère penser que les militaires ont sauvé le pays. Des années de procès ont été jetées à la poubelle en une semaine par les pouvoirs de quelques grandes familles et de l’armée, qui sont remontés jusqu’à la cour suprême, laquelle a finalement décidé de dire : non, il n’y a pas eu de génocide ni de génocidaires. Et au Guatemala personne n’a réagi ! Donc, le film a pour ambition de parler à une population qui est totalement dans la négation, qui pense que parler du passé est une perte de temps, et qu’il faut aller de l’avant. Au Guatemala, la population a peur de Dieu, et des militaires… C’est une société rétrograde qui a peur du changement. Le mal qui ronge le pays, c’est mieux vaux l’ordre que la liberté… L’actrice María Mercedes Coroy

est un trésor, une perle que j’ai rencontrée sur un marché, durant le casting sauvage que je faisais pour « Ixcanul ». Elle est devenue une femme très importante au Guatemala. Elle a été la première femme Maya à faire récemment la couverture du plus important magazine féminin du pays. Elle représente une voix très importante, une inspiration pour les jeunes maya. Plus de 60% de la population est indigène, mais à peine 40% d’entre eux osent se dire Mayas. Il faut que cela change ! »

On est un peu étonné au début que le film se centre sur la famille de ce militaire arrogant, puis petit à petit grâce au son et aux tonalités de l’image, notre perception évolue !Pour tourner les scènes de manifestations, le cinéaste s’est appuyé sur l’association H.I.J.O.S. qui recherche toujours les disparus, car l’État ne fait rien.

Alain LIATARD

La llorona de Jayro Bustamante (Guatemala/France). 1 h 37’. Sortie en France le 22 janvier 2020.

Depuis Santiago du Chili Premières impressions : les murs racontent ce que les médias taisent

Les murs des rues de Santiago nous racontent la souffrance endurée par les classes populaires et moyennes pendant trente ans d’asphyxie sociale et économique : « Les murs parlent de ce dont la presse se tait », est écrit sur le rideau métallique d’un grand centre commerciale, avec un trait qui laisse deviner la colère. Les graffitis nous parlent de l’explosion sociale, de la révolte, mais aussi du courage et du réveil d’un peuple qui était comme ensorcelé par le sentiment de vivre dans une société prospère au prix d’un endettement généralisé.

Photo : Olga Barry

Aujourd’hui, tous les graffitis expriment le désenchantement et la déception à l’égard d’une classe politique qui les a « abusés », des élites toutes tendances confondues qui ont gouverné le pays depuis trente ans et qui se sont acoquinées et profité indûment, certains, d’un système économique ultralibérale hérité de la dictature. Ils dénoncent « Le Chili merveilleux » « Le Chile lindo » que leur on a fait miroiter, l’abandon de l’État, la privatisation de l’eau, de la santé, de l’éducation, les pensions de misère, la corruption de la classe politique. Ils dénoncent la souffrance endurée par les classes populaires et moyennes pendant trente ans d’asphyxie sociale et économique et aussi le silence des médias qui s’intéressent plutôt aux actes de vandalisme réduisant au silence les véritables motifs de la colère : « Les murs parlent de ce dont la presse se tait », peut-on lire sur le rideau métallique d’un grand centre commercial, avec un trait qui laisse deviner la colère. 

C’est ça la première impression forte que l’on ressent lorsque on arrive dans la capitale chilienne en ce début d’année. « Les rues sont à nous » est écrit en rouge sur le mur d’une banque à côté d’un autre graffiti en vert chatoyant qui dit : « l’État assassin, au Chili on tue et on torture » dénonçant la féroce répression du gouvernement et des forces de police, les carabiniers. Les chiffres donnés par les organisations des droits de l’homme sont terrifiants : 29 morts, plus de 350 personnes éborgnées dont de nombreux jeunes étudiants ou travailleurs, des centaines de blessés et des dizaines de cas d’abus sexuels ainsi que des tortures, des centaines d’arrestations. L’Ordre des médecins a pour sa part aussi interpellé à plusieurs reprises les autorités du pays sur l’usage d’armes considérées illicites contre les manifestants et dénoncé les substances chimiques introduites dans l’eau des chars anti-émeutes qui provoquent des brulures graves. 

Plus loin, dans les rues de Providencia, dans les quartiers chics, les murs expliquent le pourquoi de cette explosion sociale « ce n’est pas 30 centimes de pesos mais 30 ans d’abus », à propos de la hausse du ticket du métro ayant entrainé le début de cette révolte sociale inédite depuis la fin de la dictature en 1990. « No + AFP » ou « l’évasion Piñera ». Les Administradoras de Fondos de Pensiones (AFP) sont les grandes agences privées qui gèrent les cotisations des salariés et les pensions de retraites par capitalisation qui produisent des bénéfices millionnaires pour les entreprises actionnaires sur les dos des retraités. Et l’évasion fait référence aux affaires du riche président chilien Sebastián Piñera sur lequel pèsent des soupçons d’évasion fiscale. 

Les murs nous parlent aussi de « dignité », mot clé que les manifestants brandissent avec fierté : « La fin de la peur, le retour de la dignité ». Car les manifestants de la primera línea, comme on appelle les jeunes qui ont lancé ce mouvement social, ce sont les fils ou même les petits-fils des générations qui ont vécu sous la terreur de la dictature du général Pinochet, et ils n’ont pas peur. D’ailleurs, la place Italia, symbolique place de toutes les manifestations a été rebaptisée Place de la Dignité. Cette place est aussi une véritable frontière sociale entre le centre de Santiago – centre administratif où se trouve le palais présidentiel de La Moneda, les différents ministères, l’État en somme – et les quartiers plus aisés, qui s’éloignent du centre en se rapprochant de la Cordillère et en se barricadant dans leurs beaux quartiers résidentiels entourés de jardins mais aussi de hauts murs contre « la délinquance des pauvres gens »

Les murailles continuent à nous raconter la société chilienne et la relation qu’entretiennent les classes sociales, relations particulièrement étanches. Le grand architecte chilien Alejandro Aravena, qui a gagné, en 2016, le prix Pfitzner, le Nobel d’architecture, expliquait lors d’une entrevue publiée dans les réseaux sociaux, les causes de l’explosion sociale que personne n’avait vu venir. Le président Piñera avait vanté, il y a à peine quelques mois, un Chili « Oasis de prospérité et de stabilité au milieu d’une Amérique latine en crise ». Alejandro Aravena explique ainsi au journaliste qui l’interroge sur les raisons de la colère populaire, que ce n’est ni plus ni moins que la frontière entre ceux qui vivent dans « l’oasis » et ceux qui peinent à vivre dans « le désert ». D’autant plus que ces derniers doivent se rendre tous les jours travailler pour les gens de l’oasis mais doivent revenir tous les jours dans leur désert. C’est sans doute cela qui a provoqué le sentiment d’amertume, la conviction d’une injustice et le besoin d’un changement.

Un autre symbole cher aux manifestants et aux graffiteurs est le chien errant noir El Negro Matapacos  (Le noir tueur de flics). Le chien se fit connaître pendant les protestations étudiantes en 2011. Il participait aux manifestations attaquant les carabiniers et gagnant ainsi la sympathie des manifestants. Il avait acquis une notoriété nationale et internationale au travers des réseaux sociaux. Il a même un profil sur Facebook. Une femme, María Campos, qui avait fini par le recueillir, l’habillait avec un mouchoir rouge autour du cou lorsque les deux participaient dans les protestas. On l’avait appelé aussi «Louka Nikos chilien », pour sa ressemblance avec le chien qui déambulait dans les manifestations grecques entre 2010 et 2012. Il est devenu célèbre aussi dans d’autres pays, comme au Japon.

Le18 novembre, la statue de Balto au Central Park de New York fut habillée d’un mouchoir rouge ; de même, durant les fraudes massives du 1er novembre dans le métro de New-York, en protestation contre la répression policière à l’encontre d’un passager qui avait sauté le tourniquet sans payer de ticket, sont apparues dans les stations des images autocollantes du chien Negro Matapacos sautant  le tourniquet. Durant les manifestations au Chili de 2019 et 2020, l’image du « Negro Matapacos » est présente sur les pancartes et sur les murs avec des autocollants, des sculptures de papier mâché, dans des BD, des jeux vidéo et des statues dans plusieurs villes du pays. Negro Matapacos mourut le 26 août 2017. La légende raconte qu’il a laissé une descendance de 32 chiots de chiennes différentes qui errent dans les rues de Santiago et accompagnent probablement les manifestants.

Mais la révolte chilienne s’exporte aussi pour dénoncer la discrimination contre les femmes, le harcèlement sexuel, les viols, les féminicides. Quatre jeunes femmes de Valparaiso, Sibila SotomayorDaffne ValdésPaula Cometa Stange et Lea Cáceres, ont donné vie à un collectif interdisciplinaire de femmes : Las Tesis. Elles ont créé une puissante chorégraphie dénonçant les violeurs, l’État répressif, la justice… Cette performance est devenue virale au travers des réseaux sociaux. La performance est jouée par des femmes dans les principales villes du monde, dans des lieux symboliques, et même au parlement turc, des femmes députés ont scandé les paroles de la chanson de « Las Tesis » : « Le violeur c’est toi … ».

Depuis une semaine nous sommes sur place, nous rencontrons les Chiliens, jeunes et vieux, mères qui s’inquiètent pour leurs enfants mutilés, travailleurs fatigués d’une semaine de plus de 40 heures, des personnes modérées et de gauche ; ils nous apportent leur ressenti, leurs analyses, leurs luttes transversales, sociales, d’égalité entre les sexes, de parité. Les murs disent : « la révolution sera féminine ou ne sera pas » par exemple. Ils sont inquiets, ils sont dans le désarroi mais décidés, mais ils ne sont pas sans craintes à propos de la répression qui s’abat contre les manifestants, sur la violence aussi de certains politiques qu’ils considèrent sans légitimité et responsables de ne pas avoir entendu leur clameur depuis des années. Ils constatent le silence de l’église, très discréditée par les affaires de pédophilie, ils s’organisent en assemblées en tant que sociétés civiles, en tant que peuple, mais ils constatent qu’ils manquent de leaders, de boussole … Ils écrivent encore sur les murs : « Nous sommes les routuriers – les cassés qui rassemblons nos morceaux » « somos los rotos que estamos juntando nuestros pedazos ». Nous reviendrons sur la situation chilienne et le nouveau processus qui est en train de s’ouvrir, avec un changement de Constitution à travers un référendum prévu au prochain mois d’avril, pour un nouveau pacte social. Ce processus s’avère déjà semé d’embuches et d’obstacles et va exiger que la pression sociale ne baisse pas face à un gouvernement qui ne fait que quelques effets d’annonce et propose des mesurettes sans comprendre le véritable mal-être social de la société chilienne et son puissant désir d’ébranler ce système néolibéral pour un changement profond.

Olga BARRY
Depuis Santiago du Chili

Le festival Cinelatino de Toulouse dévoile son visuel et les dates de sa 32e édition

C’est avec plaisir et fierté que l’équipe d’animation de Cinelatino de Toulouse présente la nouvelle affiche de la 32e édition qui se tiendra du 20 au 29 mars prochain. Cette édition de mars annonce donc clairement que le prochain festival ne passera pas à côté de l’histoire. Le Focus permettra d’approcher ces réalités au plus près des faits.

Photo : Cinelatino Toulouse

Le visuel des prochaines rencontres de cinéma de Toulouse, a été réalisé une fois de plus par le peintre et affichiste Ronald Curchod né en 1954 à Lausanne en Suisse. Il est parti pour la France en 1975 puis a acquis la nationalité française en 1996 et s’est installé à Toulouse.

Le festival Cinélatino est organisé par l’ARCALT (Rencontres Cinémas d’Amérique Latine de Toulouse) depuis 1989 tous les ans au mois de mars. Rendez-vous pour la 32e édition du 20 au 29 mars 2020 ! Au programme : une centaine de films de fiction, documentaires et courts-métrages, de très nombreuses avant-premières, des rencontres avec les invités, des concerts, des rencontres littéraires, etc.

Dans la précédente édition, Cinélatino avait choisi de mettre en lumière les îles de la Caraïbes. Si Cuba, la République dominicaine et Haïti font figures de locomotives, une myriade d’îles pointe ses caméras dans le paysage cinématographique : Aruba, Trinidad et Tobago, Puerto Rico, Jamaïque, Curaçao, Guadeloupe, Martinique, Bahamas.

Dans un récent communiqué, les organisateurs du festival font référence à la situation de l’Amérique latine qui est en feu avec la révolte du peuple au Chili, le coup d’État en Bolivie puis les révoltes équatorienne et colombienne… « Les peuples sont en lutte de survie et organisent la résistance. Comme Bolsonaro qui affirme vouloir liquider Quilombolas et Indigènes, les putschistes boliviens se déclarent ennemis des Aymaras : c’est une régression vertigineuse alors que ce pays était le plus stable du continent sous la présidence brutalement usurpée d’Evo Morales. Ce que demandent les peuples est ce que leur refusent ces gouvernements autoritaires, élus ou pas : un travail et un niveau de vie dignes, la libre pratique de leur langue et de leur culture, le non-asservissement aux puissances extérieures qui convoitent leurs richesses minières ou agricoles au mépris des habitants. En somme, l’autodétermination et la démocratie, rien moins ».

Cette édition de mars annonce donc clairement que le prochain festival ne passera pas à côté de l’histoire. Le Focus permettra d’approcher ces réalités au plus près des faits et d’en comprendre les substrats divers, puisqu’il se déclinera en deux parties principales : Cinémas du présent et Exercices de mémoire. Un jeu très populaire mais dont les enjeux sont éminemment politiques complètera ce binôme : le football.

D’après Cinelatino

Accord Équateur-FMI : l’avenir rassuré ou la chute anticipée du président Lenín Moreno ?

Depuis près de trois mois, plusieurs centaines de milliers d’équatoriens sont descendus dans la rue pour protester contre la politique de rigueur du gouvernement, synonyme de nouveaux sacrifices en perspective. La majorité de la population considère que le FMI est le principal responsable de la dégradation sociale et économique.

Photo: Wikipedia

Le bras de fer entre le gouvernement de Lenín Moreno et les manifestants dans tout le pays avait commencé au début du mois d’octobre, après l’annonce de la suppression des subventions aux carburants. Douze jours de violentes manifestations, avec un bilan déduit morts et plus de1 « àà blessé, ont forcé le président à revenir sur sa décision. Mais il se trouve désormais dans une situation d’extrême fragilité face aux exigences imposées par le FMI (Fonds monétaire international), même si ce dernier a finalement accepté l’abrogation de la hausse du prix des carburants. 

L’explosion sociale généralisée était la réponse à l’application de cette mesure, car le prix à la pompe avait augmenté du jour au lendemain jusqu’à 123 % et les tarifs des transports publics jusqu’à 40 %. Certes, M. Moreno finit par céder sous la pression de la rue, mais beaucoup estiment que c’était trop tard. Ce sentiment a été renforcé par la cure d’austérité sévère infligée au pays par le discrédité fonds monétaire, considéré comme le grand gendarme de l’économie américaine qui plane sur les pays du Cône-sud depuis des décennies.

En effet, les Équatoriens peuvent difficilement accepter « l’aide » d’un FMI très mal perçu dans les pays sud-américains. D’autant que l’opinion publique est convaincue que cet organisme international est un instrument de l’impérialisme étasunien : « Fonds de la Misère Interaméricaine » selon le dicton populaire, responsable des crises qui frappent la région depuis l’hécatombe économique et sociale qui a secouée l’Argentine en 2001. Et aujourd’hui, ceux qui manifestent ont le sentiment que c’est le même scénario qui se reproduit.

Ainsi, le plan d’ajustement draconien proposé par le FMI en échange des 4,2 milliards de dollars d’aide pour les trois années à venir, stipulait la suppression des subventions des carburants, qui coûtent à l’État 1,3 milliard de dollars par an. À cela s’ajoutent des réformes structurelles parmi lesquelles figurent la réduction des vacances des fonctionnaires de trente à quinze jours par an – afin d’augmenter la productivité – et la « donation » à l’État d’un jour de salaire par mois de la part des employés des entreprises publiques. 

Dans un tel contexte, selon Marie-Esther Lacuisse, M. Moreno n’a pas tenu ses promesses sociales et aujourd’hui il en paye le prix. La chercheuse au Centre de documentation des Amériques (Creda), à l’Institut des hautes études sur l’Amérique latine, en explique les raisons : « Lenín Moreno a été élu en 2017 pour relancer la révolution citoyenne, le programme politique social et écologique porté par son prédécesseur Rafael Correa. Ce dernier avait suscité un fort mécontentement de la population, en raison de sa politique très pro-industrie et pas assez écologique et sociale, mais aussi en raison de ses tentations autoritaires, tel son coup de force pour inscrire dans la Constitution la réélection sans limites des autorités publiques. » Mentionnons au passage que Rafael Correa a été contraint de s’exiler en Belgique, soupçonné d’abus de biens sociaux et de corruption.

C’est donc tout naturellement que Lenín Moreno incarnait le rôle de « Sauveur de la révolution citoyenne » lors des élections présidentielles de 2017. Mais une fois à la tête du pays il a inversé son discours, amorçant un tournant néolibéral, avec des politiques d’austérité. « Le président a ainsi choisi de rétablir des liens avec le FMI. Le pays a une dette publique importante, liée entre autres à des investissements dans les infrastructures – l’aménagement du territoire constituait un des volets de la révolution citoyenne », explique Marie-Esther Lacuisse, et elle ajoute : « Pour faire face à cette dette, Lenín Moreno a demandé un prêt au FMI. Sauf que ce dernier pose toujours des conditions : il est le levier pour imposer des réformes politiques. Au début des années 2000 par exemple, le FMI avait fait pression pour l’abandon de la monnaie nationale et la dollarisation de l’économie. » Voilà pourquoi le FMI est considéré comme un instrument de l’impérialisme étasunien dans tous les pays sud-américains.

Sur ce point, il n’est pas inutile de rappeler que cet organisme fut créé en 1944 à la suite de la conférence de Bretton-Woods (États-Unis). À l’origine, il fut conçu comme un « instrument de solidarité internationale monétaire », comprenant un Conseil des gouverneurs nommés par chacun des États membres (environ 140 dont la Chine populaire). Les droits de vote sont proportionnels aux quotas, et les États-Unis disposent d’un droit de veto. Mais les politiques d’ajustement structurel que le FMI fait appliquer dans les pays en développement, notamment en Amérique latine, le présentent en effet comme « un gendarme gardien de l’orthodoxie libérale.* » 

Cela explique en grande partie la virulente réaction du peuple équatorien et le FMI semble ne pas avoir pris la mesure des ravages sociaux qu’ont entraîné l’application de son programme, négligeant la mise en place de filets de sécurité sociaux pour amortir le choc des politiques d’assainissement imposées en contrepartie de son aide financière. Et cela malgré le souhait de son directeur général sortant, Michel Camdessus, qui en 1999 déclarait : « Nous voulons placer le combat contre la pauvreté au cœur de nos stratégies. »

A présent, l’Équateur est englué dans une récession depuis trois mois, malgré le fait que l’accord avec le FMI est censé remettre le pays sur les rails. Quelle issue à ce conflit ? Comment le gouvernement peut-il atténuer les tensions sociales et garantir en même temps la stabilité politique et économique ? Or, s’il jouissait d’une certaine popularité au moment de son élection, en 2017, l’espoir d’une relance de l’économie s’est étiolé au rythme des manifestations et des mesures d’austérité budgétaires. D’après les sacrifices demandés, la présidence de M. Moreno pourra-t-elle supporter le coût social d’un nouvel ajustement ?

Eduardo UGOLINI

Le dictionnaire historique et géopolitique du 20è siècle, éd. La Découverte (2002).

Le Conseil d’État à Paris valide l’extradition de l’ancien policier argentin Mario Sandoval, soupçonné de crimes pendant la dictature

L’ancien policier argentin Mario Sandoval, a été extradé de Paris le 15 décembre vers l’Argentine, après huit ans de bataille judiciaire grâce à la validation par le Conseil d’État du décret d’extradition émis en 2018. La justice argentine l’accuse d’avoir participé à des meurtres, séquestrations et tortures pendant la dictature

Photo: Telesur

Mario Sandoval, 66 ans, a été extradé depuis son domicile de Nogent-sur-Marne, en banlieue parisienne, le dimanche 15 décembre. Le Conseil d’État a validé le décret d’extradition de l’ancien policier argentin émis par le gouvernent français le 21 août 2018. C’est la fin d’une bataille judiciaire de huit ans. Sandoval est accusé par la justice argentine d’avoir participé à cinq cents faits de meurtre, torture et séquestration lors de la dictature de la Junte militaire en Argentine entre 1973 et 1983. Surnommé « Churrasco », comme le plat argentin de steak grillé, en référence à la méthode de torture des prisonniers par électricité, c’est un rappel d’un des épisodes les plus obscurs de l’histoire de l’Argentine, la dictature. 

En 2012, la justice argentine demande pour la première fois l’extradition de Mario Sandoval à la France pour le dossier de séquestration et disparition d’Hernán  Abriata, un jeune étudiant en architecture, détenu à l’École de mécanique de la marine (ESMA), où on estime que cinq mille personnes ont été torturées avant de disparaître, souvent jetées dans le Río de la Plata. 

Mario Sandoval nie les faits et estime qu’ils sont prescrits. Le Code de procédure pénale interdit l’extradition si le crime est prescrit dans le droit français. Il saisit alors plusieurs recours de la justice française pour éviter son extradition. Le Conseil d’État a donné raison aux décisions déjà prises par la Cour de cassation et le Conseil constitutionnel : en cas de séquestration, la prescription commence avec la découverte du corps ou les aveux de l’accusé, pourtant le corps d’Hernán Abriata n’a jamais été retrouvé. La Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH), ultime recours, a rejeté la demande vendredi 13 décembre. 

Exil discret en France

Mario Sandoval est exilé en France depuis 1985 et il acquiert la nationalité française en 1997. Cette dernière n’empêche pas son extradition, car il ne l’avait pas au moment des faits. Mario Sandoval vit discrètement son exil en France. Il enseigne même à l’Institut des hautes études de l’Amérique latine (IHEAL) à l’université Sorbonne-Nouvelle, en tant que consultant spécialisé en question de sécurité et défense entre 1999 et 2005. Personne ne semblait être au courant de son identité, même pas le ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, directeur de l’établissement pendant la même période. 

Manuela MANCHENO

Manifestations au Chili : Rodrigo Mirante, écrivain et journaliste pour le journal « El Mostrador », a rencontré un « capucha »

Il vient de sortir du lycée, lit des ouvrages sur l’histoire récente du pays, écoute du hip-hop, prépare la Prueba de Selección Universitaria (équivalent du baccalauréat), veut faire des études dans le Travail Social et sort dans la rue avec sa cagoule noire pour lutter contre les inégalités et les injustices sociales, pour exiger dignité et plus de chances pour tous. Il y a plein de « newen » (Mapuche) en première ligne, c’est ce qui lui est arrivé de mieux comme expérience en termes de fraternité et de solidarité. Rencontre avec un capuche ou cagoule : « En première ligne, on affronte le pouvoir en face à face ».

Photo : Gabriel Bastidas

C’est comment la première ligne ?

Nous protégeons les manifestants, c’est de l’autodéfense. Nous n’avons pas d’armes et sommes contre l’apologie des armes ; ceux qui en ont ce sont les flics. Il y a des manifestations plus familiales, comme le carnaval ou les fêtes, mais ce qui se passe n’est pas une fête, en première ligne on affronte le pouvoir en face à face. On ne veut pas que d’autres personnes perdent leurs yeux. Les flics éliminent les gens, ils tuent. S’il n’y avait pas la première ligne, les flics en finiraient avec toute personne normale qui manifeste. La première ligne protège avec des boucliers, la deuxième ligne lance des patates, la troisième aussi mais elle fait surtout attention à ce que les flics ne nous encerclent pas. Il y a même une quatrième ligne. On peut se battre pendant plus de cinq heures sans manger ni boire d’autant qu’il y a des dames qui nous donnent à manger gratuitement. Quand on est fatigués, on se retire à l’arrière et on fait un roulement. On s’entraide tous. L’eau avec du bicarbonate ne nous sert pas à grand-chose car les lacrymogènes sont plus forts. Je ne porte pas de masque car c’est trop cher mais j’ai des lunettes qui me protègent des billes. Nous n’avons plus peur, ça fait un moment qu’on est lucides, c’est notre lutte, celle des gamins, de la jeunesse, on va écrire l’histoire ; ce que nos parents ont fait contre la dictature c’est du passé, ce qu’ils ont fait à l’époque n’a pas marché et ils ne peuvent pas nous dire ce qu’il faut faire. Maintenant, c’est nous les acteurs. La première ligne est très chouette, je ne connais aucun de mes camarades, c’est de la fraternité pure où l’individuel reste au deuxième plan. L’arme des nouvelles générations c’est le portable ; on enregistre la réalité avec, contre les mensonges qui veulent criminaliser le mouvement et, comme chacun peut enregistrer tout ce qui se passe, on va montrer la vérité.

Comment es-tu devenu « capucha » ?

Le « capucha » c’est le symbole du rebelle qui lutte contre le système et qui dit : marre des abus, qu’on nous insulte et qu’on nous marche dessus, marre de ravaler notre rage en crachant la haine. Je suis né un 29 mars, le « Jour du Jeune Combattant » (commémoration non officielle de l’assassinat par la police des frères Rafael et Eduardo Verara Toledo, en 1985 NdT), et ça m’a marqué. Depuis l’âge de raison, je suis en colère contre les inégalités et l’autoritarisme, j’ai cette haine et cette rage contre les flics et les milices, même s’ils font partie du peuple, mais ils sont employés par le pouvoir pour réprimer, ils tuent leur propre peuple, ces chiens de l’État. Je ne crois pas non plus les politiques, ils mentent et se lissent les moustaches. La Nouvelle Constitution sera écrite par le peuple. La génération de mes parents était paralysée par la peur de la dictature, pas la mienne. Les travailleurs indépendants arrivent aujourd’hui à la retraite avec 107.000 pesos de pension (autour de 125€). Nous luttons pour la dignité et contre les exclusions. Les gens ont dit stop et le moment est venu pour le peuple de contrôler ce qui se passe dans son pays sans aucune couleur politique derrière. L’État devrait s’occuper des plus démunis et il est temps que les patrons commencent à lâcher des sous. Le désordre social ne s’arrêtera pas tant que nous n’obtiendrons pas les changements de structure du système et nous ne le faisons pas pour nous ; peut-être que mes enfants ou neveux en récolteront les fruits.

Qu’est-ce qui a changé au Chili depuis le 18 octobre ?

On a recommencé à discuter, à se regarder en face, on arrête d’être dans sa bulle dans le métro, avec le casque, sans s’occuper du voisin, là où le système voulait qu’on reste.

Que veux-tu faire comme études ?

Je sors de terminale et j’aimerais faire du Travail Social, même si le bac ne sert à rien, c’est juste un examen standard et déshumanisé qui ne prend pas en compte les valeurs ou les principes. Je veux travailler avec des enfants en milieu social, des enfants de l’Assistance, ces gamins à qui on a volé l’enfance, qu’on a brutalisé tout petits. Dans les quartiers il y a des enfants qui se prostituent pour de la drogue, pour un peu d’argent ; nous savons tous que la drogue a été introduite par la dictature et les milices pour endormir le peuple pendant que les bourges se la coulait douce. Avec les manifestations dans les galeries marchandes, les nantis ont dit que les pauvres débarquaient. Je suis fier d’être roturier, fier de faire partie de la classe ouvrière, ça ne doit pas être une insulte, c’est une identité sociale. Les manifestations ne se déroulent plus seulement sur la Plaza d’Italia mais se sont déplacées un peu plus haut. C’est chouette, ça n’arrivait pas avant, il faut qu’on aille jusque-là où ça leur fait mal, jusqu’à la résidence deSebastián Piñera.

Les livres qui t’ont inspiré ?

Los fusileros, de Cristóbal Peña, qui parle du Front Patriote et de la lutte armée contre la dictature. J’ai été étonné d’apprendre que Raúl Pellegrín et Cecilia Magni, leaders du Front, venaient des classes supérieures mais qu’ils en sont sortis pour se battre. Certaines personnes disent que cette lutte n’a pas servi à grand-chose, je crois que c’était le moyen de répondre et se défendre contre la répression et les morts. Pendant cette période, on te tirait dessus à balles réelles et tu ne pouvais pas riposter avec des pierres. 

Nous ne savons pas ce qui se serait passé si Pinochet avait été assassiné, peut-être que la répression aurait été encore plus violente et sanglante. Je n’ai pas connu cette époque, je suis des années 2000 et c’est pour ça que je pense qu’il est fondamental de lire et de s’informer. L’histoire m’intéresse mais pas celle qu’on apprend à l’école et qui ne sert à rien. La véritable éducation vient de la famille et c’est dans la rue qu’on apprend le plus, en contact avec la réalité sociale. Ce sont les peuples qui, véritablement, écrivent l’histoire, en faisant grève et en manifestant. Nous vivons une nouvelle colonisation et nous nous devons de respecter les revendications et la résistance du peuple mapuche depuis cinq cents ans, un peuple qui survit au génocide jusqu’à aujourd’hui. J’ai beaucoup de peine à propos des assassinats et des mensonges contre les mapuches, n’oublions pas l’assassinat de Camilo Catrillanca, le plus récent. Ce sont des guerriers et ils n’arrivent pas à s’en débarrasser. On devrait en prendre de la graine et ça, ce n’est pas en cours d’histoire que je l’ai appris, mais en écoutant du rap.

Qu’est-ce que tu écoutes ?

La musique des opprimés, pas seulement du hip-hop ou du rap mais aussi le punk chilien qui a résisté à la dictature comme Fiskales Ad Hok ; ce sont des enfants de la dictature, ils ont vécu la répression, les massacres, les disparitions, les égorgements, les viols. J’ai commencé avec le punk, quand j’étais gamin. J’écoute aussi du rap social et combatif, comme Portavoz et Salvaje Decibel, qui était son premier groupe, et puis Ana Tijoux. Le rap critique les inégalités, les injustices sociales, comme les chiliens Sub VersoResonancia et La Legua York, une référence. Tous leurs textes restent d’actualité, autant que El derecho a vivir en paz, de Víctor Jara ou El baile de los que sobran, de Los Prisioneros, qui sont des hymnes qui dépassent les générations, même s’il y a des évolutions. Dans El baile de los que sobran on parle de « taper dans les cailloux » et les paroles hip-hop de Rebeldía Poblacional du groupe Salvaje Decibel reprennent ça en disant : « on ne tape plus dans les cailloux, on les jette… la capuche te cache aux yeux du pouvoir et ce n’est pas une putain de mode habillage langage de sabotage pour arrêter la police… baston contre l’État ».

El Mostrador.cl
Traduit par Fabrice Bonnefoy

Interview de Rodrigo Mirante, publiée le 8 décembre 2019 sur le site El Mostrador. Site

« Frontières, limites, échanges dans l’œuvre du poète chilien Raúl Zurita » publié en espagnol par les éditions universitaire de Toulouse (PUM)

Sous la direction du maître de conférences Benoît Santini, les éditions de Presse universitaires de Toulouse, dans la collection Hespérides, publient un ouvrage entièrement en espagnol dédié à l’œuvre du poète chilien Raúl Zurita que nous avons invité à nos Belles Latinas en novembre 2015 et dont la présence reste gravée comme un moment fort de notre manifestation.

Raúl Zurita est né le 20 janvier 1950 à Santiago. Ingénieur civil de profession, il suit des études d’Ingénierie Civile à l’Université Federico Santa María de Valparaíso ; c’est là qu’il commence à écrire. Son incarcération et les tortures qu’il subit au début de la Dictature militaire, en 1973, ainsi que le traumatisme de cette période marquent de leur empreinte tant sa vie que son œuvre. Son poème, « Prison Stade du Chili », en garde, par exemple, la trace : « Lorsque nous entrâmes par le couloir des eaux ouvertes et / en nous traînant vîmes les casernes de planches traversées / entre les deux murs du Pacifique et au-dessus de lui les gradins / brisés du Stade du Chili blanchissant sous la neige comme/une gigantesque cordillère de bâtons emprisonnant l’horizon. »

L’écriture de Raúl Zurita, si singulière, torturée et douloureuse, est finalement un chant d’espoir, d’amour à la vie, aux espaces naturels et à la poésie : “Je sais que vivent les vallées / une couleur nouvelle chantait / les plaines médusées / Où touchés au-dessus du Chili le joli petit ciel ne faisait qu’un / avec les pâturages fleuris et cieux étaient ainsi leurs visages / en extase face aux vallées :  la couleur nouvelle qu’il chantait”. Aujourd’hui, sa poésie atteint enfin fleuves et mers, vallées et pâturages, les montagnes de France, paysages que le torrent des vers de Zurita parvient comme dans un rêve à déplacer et émouvoir.

La collection « Hespérides » réunit les ouvrages consacrés au domaine ibérique et ibéro-américain : essais, études critiques, ouvrages collectifs, mais aussi textes en langue espagnole et éditions bilingues. Elle a vocation à témoigner de la vitalité d’un champ de recherches et de création vaste, multiple et en pleine expansion. Elle s’adresse aux hispanistes et au public de plus en plus nombreux que sollicitent les cultures hispaniques.

Fondée à l’origine comme une collection consacrée à la linguistique, Interlangues s’est progressivement ouverte à la rencontre des langues dans les domaines de la littérature, de la civilisation et, ultérieurement, à l’édition de textes en édition bilingue. La collection est aujourd’hui partagée entre ces deux axes fondateurs : d’une part Inter langues-Linguistique qui demeure un outil privilégié pour les spécialistes du domaine de la linguistique dans sa définition ouverte d’étude du langage ; d’autre part, Interlangues-LLCER (Langues, littératures et civilisations étrangères et régionales) qui offre à un public plus large, de spécialistes de domaines variés et de curieux, des textes et des études de textes touchant diachroniquement à toutes les aires linguistiques de la littérature et de la civilisation avec l’objectif de faire se rencontrer les chercheurs de ces spécialités autour d’un projet commun, celui de s’éclairer les uns les autres.

Les vingt textes de cet ouvrage se centrent autour des frontières, des échanges et des limités, termes et concepts polysémiques dans l’œuvre de Raúl Zurita, avec une multiplicité de regards et d’échanges, sur les frontières linguistiques et génériques, le traitement singulier des frontières spéciales et physiques se créant une géographie anomale et difforme…

Benoît Santini est maître de conférences en civilisation latino-américaine à l’université du Littoral Côte d’Opale, membre de l’unité de recherche H.L.L.I. (Histoire, les Langues, les Littératures & l’Interculturel). Spécialiste de l’œuvre de Raúl Zurita, il a écrit une thèse de doctorat et publié divers articles sur celui-ci, co-traduit plusieurs de ses poèmes et coordonné une œuvre critico-générique Raúl Zurita. Obra poética (1979-1994). Par ailleurs, il s’intéresse plus largement à la poésie chilienne (Lira popular, Gabriela Mistral, poésie et dictature, jeunes poètes du XXIe siècle), au roman chilien (Ramón Díaz EterovicDaniel BelmarSalvador Reyes), à la poésie latino-américaine (poètes de l’Indépendance, Salomón de la SelvaCésar Moro) et aux nouvelles voix émergentes de la poésie d’Amérique latine. Il a coordonné avec Laëtitia Boussard l’ouvrage collectif Chile en el siglo XXI: ¿Nuevos recorridos artísticos, nuevos caminos históricos? (Mago Editores, 2013).

Benoît SANTINI

Fronteras, lÍmites, intercambios en la obra de Raúl Zurita. Un viaje por los meandros de la creación poética. Ed. PUM. Auteur : Benoît SANTINI (dir.) N° ISBN : 978-2-8107-0660-0. Prix : 28 €.  Prix souscription : 22.50 €. Format et nombre de pages : 13,5 × 22 cm – 348 p. Année : 2019. Réf. : HES 68

Histoire(s) de chercheurs d’or en Guyane : « Les gens de l’or » de Michèle-Baj Strobel

On y parle créole, français, brésilien, on y est noir, blanc, métissé, on s’y croise plus qu’on ne cohabite, l’existence de chacun n’est qu’à lui ou à elle, de toute manière leur vie est rude, instable, riche de cette instabilité. Michèle-Baj Strobel, ethnologue mais avant tout observatrice généreuse, fait exister pour nous des dizaines de ces aventuriers.

Presse : Université de Guyane

Michèle-Baj Strobel arrive en 1981 avec ses deux enfants à Maripasoula, petite ville de Guyane, pour rejoindre son mari médecin. Au bord du fleuve Maroni, la bourgade ressemble à une île au cœur de la forêt équatoriale. Jeune ethnologue, elle découvre une Amérique qu’elle était loin d’imaginer, un mélange extraordinaire de langues et de peuples, Amérindiens, Noirs, Créoles et quelques rares Blancs, tous ou presque fonctionnaires français. Portée par une envie de découvrir, professionnelle et encore plus humaine, elle publie la première version des Gens de l’or en 1998. L’orpaillage étant revenu fortement dans l’actualité (dramatique et politique), les éditions Plon ont eu la très bonne idée de rééditer le livre, augmenté d’un avant-propos qui, plus que l’actualiser, lui donne une profondeur supplémentaire.

Les relents coloniaux et esclavagistes sont toujours bien là, dans les années 1980, la hiérarchie raciale a toujours cours malgré l’égalité républicaine. Plusieurs langues se côtoient, reflet des origines et des classes sociales, des classes sociales qui se jalousent et s’envient mutuellement. Peu à peu, Michèle-Baj Strobel découvre ce nouveau monde, les paysages et surtout ses habitants. Peu à peu, elle sent naître l’envie de découvrir plus en profondeur la vie et la réalité des gens de l’or, orpailleurs, leurs amis et leurs familles. Comme le dit un chamane : « Lorsque l’or reste enfoui sous la terre, tout va bien. Il n’est pas dangereux (… »).

Michèle-Baj Strobel alterne naturellement, pourrait-on dire, mais en réalité c’est de la virtuosité, chapitres sur l’histoire de la chasse à l’or depuis la conquête, passages techniques détaillés sur l’extraction, descriptions lyriques et d’une beauté saisissante de la forêt superbe et mortifère, et portraits criants de vérité de personnages, hommes et femmes qui parfois acceptent de parler de ce qui a été leur vie. Ce patchwork se révèle passionnant, on est dans un roman du XIXème siècle, dans un western et dans un recueil poétique, l’intérêt ne se dément pas au long de ces presque 500 pages pourtant bien denses. En prime, on apprendra des bribes de langue créole, savoureuse elle aussi.

La vie et la mort sont évidemment au cœur de l’ouvrage. La disparition rapide d’un magasin sur le bord du Maroni donne lieu, parmi d’autres exemples, à un récit d’anthropologie et d’humanisme poignant : l’homme qui le tenait après une vie d’errance, de constants changements d’état, d’activité, meurt de vieillesse dans sa « boutique » désordonnée où l’on peut acheter singe boucané, poisson séché et plusieurs marques prestigieuses de champagne français. En quelques mois tout a disparu, la grande case s’est effondrée, ne restent que des souvenirs que le vieil homme a pu laisser à ses clients et à ses connaissances.

Le temps est essentiel pour la recherche de l’or, puis pour l’exploitation, puis pour l’éventuelle rentabilité. Il en va de même pour l’auteure, il lui faut plusieurs années pour sentir qu’elle commence à dominer son sujet, à connaitre la réalité de ces hommes et de ces femmes. Dans son livre, elle réussit à nous faire admettre cette progressivité des découvertes, ce lent passage des apparences vers une vérité que nous aussi finissons par partager.

Rappelons que ce texte a été publié une première fois en 1998 (éditions Ibis Rouge). Un avant-propos de 2019 (que nous avons préféré lire après le texte original) remet la découverte d’origine dans la perspective actuelle, assez déprimante : qu’a apporté la mondialisation, sinon des nouveaux riches en 4×4 de luxe, la multiplication des suicides chez les tout jeunes Amérindiens locaux et la destruction de la nature par les orpailleurs clandestins dont les Indiens sont les principales victimes ?

La collection Terre Humaine (Jean Malaurie, Claude Lévi-Strauss, Jacques Lacarrière et même Émile Zola) est en soi prestigieuse. Ces Gens de l’or en sont désormais un de ses joyaux.                                                                                       

Christian ROINAT

Les gens de l’or de Michèle-Baj Strobel, éd. Plon, collection Terre Humaine, 528 p., 27 €.

La COP25 vient de s’achever à Madrid et vite il faut préparer la suivante avec l’urgence d’agir pour la planète

Deux membres de notre équipe de rédaction basés en Amérique latine avaient été accrédités pour suivre à Santiago du Chili la COP25 qui, après les manifestations sociales qui touchent le pays, aura finalement lieu à Madrid sur l’accord des Nations Unies. Deux nouveaux membres, accrédités ces derniers jours, ont pu y assister.

Photo : COP25

L’accord, présenté par la ministre chilienne de l’Environnement Carolina Schmidt, a cherché à unir ses forces et son énergie afin de « restaurer » ce que l’on ne sait pas « conserver », comme l’a très bien expliqué le ministre du Costa Rica, Carlos Manuel Rodríguez Echandi : « Pourquoi sommes-nous ici ? Je vais vous le dire en partageant une conversation que j’ai eue il y a quelques années avec mes enfants. Je leur ai demandé ce qu’ils allaient faire dans le futur et ils ont répondu “de la conservation comme toi, papa“. Je leur ai dit : non, vous n’allez pas vous consacrer à la conservation mais à la restauration, car ma génération a peu accompli et c’est la grande tâche qu’ont des générations de futurs professionnels. […] De plus, nous pouvons arrêter la déforestation tropicale demain, mais si nous ne restaurons pas les milliards d’hectares perdus, nous n’atteindrons pas l’objectif de 1,5 (mettre une note pour expliquer : de quoi s’agit-il ??). […] Lorsque nous parlons de conservation et de restauration, qui doivent être faites le plus tôt possible, nous nous demandons tous : combien cela coûte-t-il ? Combien cela va-t-il nous coûter et où est l’argent ? Mais ce n’est pas la bonne question. Pour sûr, la question est de savoir combien cela nous coûtera de ne pas nous adapter et d’être plus résilients au changement climatique. […] Prenons le cas du Costa Rica où nous avons restauré 25 % du territoire national et où nous avons établi 100 % d’énergie renouvelable. Et devinez quoi : pendant que nous menions ces deux actions, l’économie a triplé. […] Cette restauration a été faite avec nos propres ressources, puisque le Costa Rica est le premier pays du monde tropical à avoir instauré une taxe carbone dès 1997 et, depuis lors, nous avons investi environ 500 millions de dollars dans cette restauration. […] De plus, la restauration se fait avec des systèmes relativement peu coûteux, qui comprennent le fonctionnement de la nature, basés sur les meilleures connaissances scientifiques et visant à restaurer les écosystèmes dans une perspective de développement économique ».

Un temps fort de la COP a été la conférence de presse de jeunes militants du monde entier, parmi lesquels se trouvait la déjà célèbre Greta Thunberg. Avec elle, une jeune fille chilienne de 20 ans, Angela Valenzuela, militante de Fridays for future, qui a lu une déclaration passionnante débutant par ces mots : « Les caméras du monde ne regardent pas souvent vers le sud. Et dans le cas du Chili, depuis l’annulation de la COP25 à Santiago, les médias nous ont oubliés. Des millions de personnes sortent pour une vie décente. Ce ne sont pas environ 30 pesos mais 30 ans de gouvernements démocratiques qui n’ont pas réussi à nous protéger et à répondre à nos demandes. » Puis elle a appelé à la protection des droits de l’Homme pour gérer la crise climatique et, en nous montrant l’intérieur de sa main où était peint un œil, elle nous a dit : « le Chili s’est réveillé et le monde se réveille aussi. » Elle a terminé son discours en disant que nos vies ne sont pas négociables et que notre planète n’est pas à vendre.

Ces derniers jours, nous avons assisté à de nombreux événements qui ont lieu parallèlement aux réunions de politiciens et d’autres hauts fonctionnaires. Ils présentent des projets venant de partout dans le monde, de grandes idées qui se proposent de résoudre d’énormes dilemmes, beaucoup d’études, beaucoup de travail, de grandes attentes, bref, tout ce qui nous permet de garder l’espoir que cela est encore possible.

Ensuite, dans les couloirs, les militants nous rappellent que ceux qui ont le pouvoir d’agir restent bloqués. Le marché du carbone demeure un gros obstacle… et les droits de l’Homme, même si cela semble incroyable, en est un autre.

Margarita SAWA

« Au cœur du monde », de Maurílio et Gabriel Martins (Brésil)

Un coup de feu retentit lors d’une soirée d’anniversaire et lie les destins de Selma, Ana, Marcos, Beto et Miro. Tous se démènent pour améliorer leur vie et trouver leur place au cœur du monde. Une dédicace amoureuse lors d’une soirée d’anniversaire, un baiser interrompu par un coup de feu.

Réjouissance et drame, sentiment d’appartenance et velléité de départ font partie des sentiments antagoniques que Maurílio et Gabriel Martins distillent dans leur premier long métrage. Description sensible, à fleur de peau même, de Contagem, ville à la périphérie de Belo Horizonte où se trouve leur propre maison de production. Contagem, ce « motherfucking Texas » comme on le chante dans le rap du générique annonçant que ce cœur du monde, plus qu’une chronique du quotidien (ce que le film est aussi), nous confronte à un territoire où l’espoir se joue hors la loi et où les personnages les plus anodins – comme Ana, employée des transports en commun et étudiante la nuit, et Marcos, son petit ami à la situation précaire – peuvent devenir les protagonistes d’un thriller ou d’un film d’action. Après Temporada, de André Novais Oliveira (en compétition au Festival des 3 Continents en 2018), Au cœur du monde réaffirme le Minas Gerais comme épicentre du meilleur cinéma brésilien d’aujourd’hui. 

Au cœur du monde (No coração do mundo), de Gabriel et Maurílio Martins. Brésil/2019/120 min. Avec Grace Passô, Barbara Colen, Renato Novaes. Sortie 18 décembre. N’ayant pu voir ce film, nous vous proposons le texte de sa présentation au Festival des 3 Continents de Nantes 2019.

Alain LIATARD

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