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Rédaction ML

Plongée dans le fantastique de l’horreur avec «Meurs, monstre, meurs» d’Alejandro Fadel

Sélectionné à Cannes l’année dernière dans la catégorie Un Certain Regard, Meurs, monstre, meurt est le second long-métrage du réalisateur Alejandro Fadel après Los Salvajes en 2012 (présenté pendant la Semaine de la Critique à Cannes). Pour son deuxième film, le réalisateur troque le western pour nous livrer un conte fantastique torturé et radical. Distribué par UFO, le film est  sorti en salle le 15 mai dernier.

Photo : Meurs, monstre, meurs

Dans une région reculée de la Cordillère des Andes, le corps d’une femme est retrouvé décapité. L’officier de police rurale Cruz mène l’enquête. David, le mari de Francisca, amante de Cruz, est vite le principal suspect. Envoyé en hôpital psychiatrique, il y incrimine sans cesse les apparitions brutales et inexplicables d’un Monstre. Dès lors, Cruz s’entête sur une mystérieuse théorie impliquant des notions géométriques, les déplacements d’une bande de motards, et une voix intérieure, obsédante, qui répète comme un mantra : «Meurs, Monstre, Meurs»…

Le baroque d’une esthétique où la folie devient palpable

Objet perturbant que ce film qui ne mâche pas ses moyens pour rappeler au spectateur ce qu’il est et ce dès sa scène d’ouverture : longues traînées de sang, gorge éventrée en gros plans… C’est un meurtre épouvantable encore tout chaud qui nous accueille après le générique, laissant planer avec lui une interrogation qui restera mystérieuse jusqu’au dénouement du film : dans ce territoire de contes de fées gothique, qui est  vraiment à l’origine de cette violence ?

À la manière du meurtrier présumé, cet homme épouvanté retrouvé dans les hauteurs des montagnes enneigées, la folie qui le contamine s’immisce en nous très vite après ce premier meurtre. Et il nous est souvent difficile de cerner ce qui appartient au réel de ce qui est fantasmé tant à l’écran les deux dimensions s’exécutent sous nos yeux dans la même atmosphère glauque, purulente et brumeuse qui définit toute l’esthétique du film. Les lieux de vie des habitants sont insalubres et la nuit, les teintes bleu, verte et rouge habillent les scènes de meurtres et de vie de nos protagonistes. En guise de décor, l’auteur réinvestit ses montagnes natales de la Cordillère des Andes comme pour Los Salvajes, son premier long-métrage. Il les filme à la manière du reste, comme un décor chargé de noirceur qui étend son ombre sur chaque individu. Dans tout ce macabre, Fadel apprécie la belle photographie et la beauté des artifices de sa mise en scène participe autant si ce n’est plus à l’irréel de cette histoire, au côté des compositions d’Alex Nante.  Ainsi les trombes d’eau qui se déversent à l’écran dans la scène du dernier meurtre forment un rideau opaque vertical qui strie le cadre et les personnages dans un expressionnisme baroque appuyé et sublime.

L’enquêteur Cruz, incarné par l’impressionnant Víctor López, participe à cette confusion avec son physique de bête, buffle au regard fatigué et à la gestuelle alourdie qui possède une voix d’outre-tombe ; organe extraordinaire qui nous fait douter de son appartenance au genre humain. Et le physique si singulier de son amante, incarnée par l’Argentine Tania Casciani, est terriblement troublant, comme son jeu désincarné. Pourtant, c’est chez ces deux créatures qu’éclot la douceur. Un amour naïf qui libère Cruz de sa torpeur habituelle le temps d’une séquence mémorable pour exécuter une chorégraphie troublante où son corps, toujours maladroit et si abîmé, redevient aérien, comme libéré des maux de cette intrigue tortueuse.

Oui le monstre existe, et c’est un monstre

L’enquête policière s’amuse à reprendre les codes du genre avec un certain classicisme. Meurtres en série dans un territoire isolé et meurtri (l’isolement avec le reste du monde n’a-t-il jamais été aussi puissant à l’écran que dans ses montagnes torturées ?), une enquête dirigée par un duo de policiers très différents, un village habité par les mystères… Autant d’éléments scénaristiques qui font la force du revival du cinéma policier à l’écran depuis vingt ans aux quatre coins du monde, chez des réalisateurs aussi talentueux que Bong Joon-Ho (Memories of murder) ou Alberto Rodríguez (La isla mínima). Il n’est pas difficile d’imaginer le malin plaisir pris par Fadel à inscrire son film dans cette longue tradition ; en y injectant malicieusement une intention rafraîchissante, il se permet aussi non sans prétention la construction d’un objet neuf.

Alejandro Fadel interroge la peur. Celle provoquée par le monstre, cet inconnu invisible peut-être fantasme de toute une population, qui contamine et tue ses habitants isolés. Ce paysage de montagne, c’est aussi le cadre d’une vie autarcique en proie souvent à la peur de l’inconnu, quel qu’il puisse être. Un dialogue avec des sujets actuels est possible en partant de cette idée, mais il n’est pas nécessaire d’approfondir la réflexion pour trouver du plaisir au film. Meurs, monstre, meurs est un film de monstre. Symbole de cette peur peut-être, il n’empêche que la créature existe, réellement. Rappelons-le, dans ce film, le monstre est un vrai monstre. Une créature organique immense et obscène rappelant des peintures affolantes de l’enfer autant que la beauté artisanale des créatures articulées disparues du cinéma d’horreur depuis bien longtemps au profit d’effets spéciaux parfois chaotiques. Et l’auteur se plaît à le laisser apparaître à l’écran pendant de longues minutes.

De la noirceur des esprits aux scènes oniriques, tout est à envisager comme une matière explicite qui se suffit à elle-même. Joli oxymore du film fantastique qui ne dit pas cette fois plus que ce qu’il montre. Comme une allégorie de la non signification qui tourne au ridicule la démarche psychanalytique des mastodontes du genre. Qui dynamite la narration en la rendant inefficace. En faisant du film un spectacle de sensations épidermiques, une expérience en deçà du verbe : la tentative de figer sur pellicule une horreur indicible. Tout tient dans la démarche de son auteur : «Plus que l’histoire en soi, ce qui m’intéresse, c’est l’arrangement des différents éléments. On ne peut pas continuer à exiger que le cinéma soit une machine à raconter des histoires. Il faut qu’on renonce à cette bataille et qu’on délègue cette fonction à la télévision… Le cinéma doit se nourrir d’autre chose s’il aspire à se renouveler.»

Et dans sa tentative de redéfinir ce qu’est le cinéma, Fadel ambitionne pour le spectateur un regard qui n’est sans doute pas tout à fait celui qui est posé. En s’inscrivant dans cette lignée du cinéma codifié, le risque est qu’il encadre naturellement le regard dans un cheminement de pensée bien rôdé qui n’induit peut-être pas le lâcher prise suffisant pour apprécier un tel film, ce qui aura tendance à le rendre hermétique pour bon nombre d’habitués du genre.

Finalement, Meurs, monstre, meurs propose un cinéma d’horreur tout à fait décomplexé où les poncifs du genre sont exacerbés au nom d’une esthétique suintante, vicieuse, sexuelle, soigneusement poussive. Certes, la narration se veut opaque, appelant à plus d’interrogations qu’elle ne propose de réponses, mais l’expérience sensorielle abstraite est généreuse. Elle signale une posture intransigeante, presque militante, qui offre un voyage brutal au pays des monstres dans une grammaire coulant de premier degré. Pour toutes ces qualités, le film d’Alejandro Fadel reste un bijou rafraîchissant et génialement novateur, le caprice d’un auteur exigeant toujours primé qu’on espère prolifique dans les années à venir.

Kévin SAINT-JEAN

Meurs, montre, meurs d’Alejandro Fadel, Thriller fantastique, Argentine, 1 h 39 – Voir la bande annonce

Une découverte archéologique au Mexique relève le caractère sacré du chiffre 7

Le site maya de Chichén Itzá, au Yucatán, n’a pas livré tous ses mystères. Des prospections récentes ont fourni de précieuses informations sur les rites liés aux divinités de la fertilité en relation avec le septénaire. L’analyse d’un sanctuaire souterrain pourrait apporter ainsi un nouvel éclairage sur l’élaboration des systèmes culturels et idéologiques archaïques, et ouvrir des perspectives nouvelles à la question de savoir pourquoi, à tout âge et dans des régions très éloignées les unes des autres, différentes cultures ont attribué au chiffre 7 une place privilégiée dans leurs relations –réelles ou symboliques– avec le monde.

Photo : Unsplash/Filip Gielda

Le 19 février dernier, Guillermo de Anda, directeur du GAM (Gran Acuífero Maya, de l’Institut national d’anthropologie et d’histoire INAH), avait annoncé la découverte d’un «trésor scientifique» enfoui dans une grotte-sanctuaire située dans le dernier bastion de la culture maya. Depuis plus de mille ans, les habitants de Chichén Itzá pratiquaient dans ce lieu consacré leurs prescriptions liturgiques. Une importante quantité d’objets ont été retrouvés, lesquels «contiennent des informations inestimables sur la formation et la chute de l’antique cité et sur les fondateurs de ce site iconique», selon le directeur du GAM. Parmi ces objets figurent plusieurs brûleurs d’encens représentant Tlaloc, le dieu de la pluie et l’une des plus anciennes divinités du panthéon précolombien.

Différents éléments se combinent dans cette découverte. Elle met en lumière la puissance du symbolique dans le rapport entre la vie quotidienne et les forces qui gouvernent la nature. La notion de fertilité, le nom de la grotte lié au plus grand félin américain, la présence du serpent «gardien de la grotte» et surtout sa configuration septénaire se révèlent particulièrement intéressants à analyser. En effet, déroutant au premier regard, l’arrangement de la grotte avec ses sept offrandes –ou «sept chambres-sanctuaires»– laisse néanmoins transparaître le même souci qui caractérise l’architecture sacrée à travers le monde.

Ceci est encore plus remarquable quand on sait que la symbolique du septénaire est souvent liée au concept de «Fertilité» et par extension à celui de «Prospérité». C’est là un fait qui mérite d’être remarqué. Car dans la région où se situe la grotte Balamku, le système de précipitations se serait modifié à partir du IXe siècle après J.-C., provocant une dramatique réduction de la production agricole. L’activité maya s’estompe à cette époque-là, avec la modification du régime de pluies, marquant l’effondrement de la civilisation.

Cette hypothèse, acceptée par la plupart des spécialistes, suggère implicitement que le changement climatique fut d’une telle ampleur qu’il pourrait justifier les offrandes retrouvées dans la grotte, comme l’indique un communiqué de l’INAH : cette «sécheresse inhabituelle» aurait «obligé les habitants à implorer la pluie en allant dans les entrailles de la terre, dans l’inframonde où règnent les divinités de la fertilité».

Or la configuration septénaire de la grotte peut poser maintes questions. Cette particularité numérique résulte-t-elle d’une heureuse coïncidence, ou bien s’agit-il d’un choix délibéré ? Pour y répondre, la symbolique des nombres se conjugue ici avec la mythologie. En effet, le chiffre 7 se retrouve au cœur même de la culture agraire sous la lumière de la symbolique du renouveau et de tout ce qui se rattache à la notion de fertilité. C’est ainsi que, dans le panthéon maya, l’archétype de l’homme Parfait est Hunahpu, connu aussi sous le nom de «Dieu-Sept» : il est représenté entouré de ses six avatars, constituant le groupe des sept dieux agraires.

Ces sept divinités associées à la nourriture pourraient expliquer l’existence des sept chambres-sanctuaires de la grotte Balamku. Plus intéressant encore, Balamku signifie en langue maya «Temple du Jaguar». Dans l’imaginaire maya, la relation du jaguar avec le septénaire est révélatrice à plus d’un titre. Ce grand carnassier joue un rôle essentiel dans la mythologie d’’Amérique centrale et du Sud. L’iconographie permet de l’associer à l’autorité, comme en témoignent les trônes en forme de jaguar ou recouverts de sa peau. Plusieurs rois portent le nom «jaguar» comme patronyme (Bouclier-Jaguar, Oiseau-Jaguar, Serpent-Jaguar, Lune-Jaguar…).

En tant que prédateur nocturne, le redoutable félin était considéré comme le médiateur entre les humains et les forces occultes. Il évoque le royaume de l’obscurité et de la terre, l’inframonde, à cause de sa façon très particulière de se glisser dans la jungle sans être jamais vu, comme l’ombre d’un esprit qui attend patiemment le moment de sauter sur sa victime. Sur le plan mythologique, le jaguar était le patron du septième jour de l’histoire de la création. Dans le temple qui domine le site de Tikal, grand centre cérémonial maya du Guatemala, on a retrouvé, sur le linteau d’une porte, l’image sculptée d’une divinité protectrice. Ornée d’une torsade passant au-dessus du nez, indiquant son caractère solaire, elle se transforme chaque nuit en jaguar de l’inframonde : sur sa joue figure le chiffre 7. D’après certains documents iconographiques, ce chiffre rappelle le dieu du monde souterrain et ses six avatars.

Depuis la plus haute Antiquité, le chiffre 7 fut considéré comme un élément capable d’harmoniser les activités humaines en relation directe à une réalité supérieure. La présence de sept divinités dans le panthéon de l’aire méso-américaine en est le témoin. Une escouade septénaire se retrouve notamment représentée sur le «Vase des Sept divinités» datant de la période classique (VIIIe siècle) : le dieu «chef» de l’au-delà est assis sur un trône en forme de jaguar et tapissé de sa peau et, à ses pieds, ses six acolytes dieux de l’inframonde mettent leur main gauche sur l’épaule droite en signe de soumission. Cette iconographie indique que la résidence du dieu était située sous terre ou dans une grotte, et qu’il était non seulement le dieu souverain de l’au-delà, mais aussi le propriétaire de toutes ses richesses. On peut voir là le signe de prospérité évoqué plus haut.

Sur l’origine mythique des Mayas

Selon la version la plus répandue, leurs premiers ancêtres traversèrent une période trouble d’incertitudes et des épreuves qu’ils devaient surmonter jusqu’à trouver le chemin de la délivrance menant aux «Sept cavernes». C’est là, dans cette topographie cohérente avec la mystique du septénaire, qu’ils donnèrent naissance aux descendantes des Mayas Quiché.

Dans le langage symbolique, une des applications du chiffre 7 est celle qui marque la fin d’un cycle. En général, il s’agit d’une période trouble d’incertitudes et de ténèbres, comme l’attestent les croyances, mythes et légendes élaborées dans des civilisations sur tous les continents. De ce fait, dans le récit des sept cavernes mythiques, «sept» détermina un changement de situation : en pénétrant dans l’obscurité de la caverne, tel un parcours initiatique ou un rite de passage, un chemin s’ouvre vers la Connaissance du monde, c’est-à-dire vers la Lumière. Un symbolisme analogue s’exprime par le biais du cycle solaire : le mois du «Soleil vert», particulièrement apprécié par les Mayas, était une période faste de plénitude et de confiance dans l’avenir car il marquait l’équinoxe du printemps ; c’était le septième mois de l’année.

L’idée selon laquelle les ancêtres mythiques sont sortis de sept cavernes apparaît un peu partout en Méso-amérique. Et le fait que ce nombre soit présent dès la genèse, permet de croire qu’on lui a attribué le statut de chiffre sacré. Selon la tradition, les ancêtres des Aztèques, qui étaient l’une des sept tribus chichimèques descendues du nord du Mexique, auraient surgi de la montagne Chicomoztoc, c’est-à-dire «Sept Cavernes» (chico : «sept»). Cette configuration aussi particulière semble être le lieu de la genèse commune aux peuples précolombiens. Une gravure de l’Historia tolteca-chichimeca du XVIe siècle témoigne dans ce sens. On peut voir la grotte primordiale aux sept cavités occupées par les tribus chichimèques qui fondèrent les principales villes du Mexique central.

Si à présent on sait que la tradition des sept grottes est profondément ancrée dans l’histoire précolombienne, c’est notamment grâce à une source de référence incontestée sur les premiers temps de la conquête : l’Histoire générale des choses de la Nouvelle Espagne, dont l’auteur, le Père Bernardino de Sahagún (1500-1590), fut chargé par l’Église d’enquêter auprès des indiens et de recueillir des témoignages sur leur origine :

«[…] Ce fut alors que leur dieu parla aux Mexicains qui partirent les derniers et leur dit qu’ils ne devaient point continuer à habiter ce vallon, mais poursuivre leur route pour découvrir plus de pays […] Chacune de ces tribus, du reste, célébra ses sacrifices dans les sept cavernes avant de partir. C’est pour cela que tous les peuples du Mexique se vantent d’avoir pris leur origine dans les dites cavernes d’où sont sortis leurs aïeux.»

Plus proche de nous, l’écrivain français et prix Nobel J. M. G. Le Clézio s’est intéressé, lui aussi, au sujet des sept cavernes. Il confirme, dans Le Rêve mexicain, que le thème de l’émergence souterraine «est répandu dans toute l’Amérique moyenne». Le site de Chichén Itzá, où se trouve la grotte du présent article, est une des plus anciennes fondations urbaines des Mayas (VIe siècle), et son nom était Uuc Yabnil, «Sept Eaux».

Cette appellation pourrait se rattacher à un culte qui apparaît fréquemment dans différentes régions du globe. Dans tous les cas, le chiffre sept est mis en relation avec le divin, sous différentes formes, constituant un groupe de sept individus, comme les sept dieux de l’inframonde mentionnés pus haut, ou sous l’apparence de statuettes votives féminines (fertilité). Ces dernières ont été retrouvées sur la même péninsule du Yucatán, à Dzibichaltún, l’un des principaux sites archéologiques dont les constructions datent de 700 après J.-C. : dans le temple dit des Sept Poupées, devant l’autel décoré de peintures et d’inscriptions, une cavité abritait sept statuettes votives auxquelles le temple doit son nom. Or, au regard de ces éléments –les Sept Poupées, les Sept Eaux, les Sept cavernes Chicomoztoc– on peut conclure que le rapport entre le septénaire et la notion de «Fertilité» reste bel et bien établi. Mais il y a plus fort encore. 

Dans la même optique, l’image de la caverne primitive renvoie à l’idée de la gestation, voire la matrice, autrement dit «l’utérus». Un texte cité par Le Clézio fournit une précieuse information dans ce sens :

«L’origine des peuples chichimèques est un mythe d’émergence qui évoque, lui, aussi, sept sources, ou sept grottes. Le Traité de Jacinto de la Serna [Tratado de las idolatrias… in El Alma Encantada, Mexico, 1987] apporte une illustration chamanique de ce thème de la naissance des hommes : parmi les termes utilisés par les anciens nahualli (sorciers) aztèques pour désigner l’utérus féminin figure l’expression « les sept grottes « , ce qui rappelle la légende de Chicomostoc.»

Cette conception septénaire de la nature s’est perpétuée dans deux figures centrales de la mythologie méso-américaine, dans lesquelles se conjuguent les trois éléments principaux de cet exposé : le chiffre Sept, la fertilité et l’élément de base de l’alimentation.

Chicomexochitl et Chicomecoatl

Les divinités associées à la végétation, pour des raisons évidentes, jouent un rôle prépondérant dans l’imaginaire de toutes les cultures américaines. Au Mexique, la déesse de l’eau Chicomexochitl, «Sept fleurs», rejoint dans le même domaine la déesse de la fertilité et de la Terre Chicomecoatl, «Sept serpents» (le sens symbolique du serpent renvoie à la terre).

L’iconographie de Chicomecoatl, appelée aussi Chicomolotzin : «vénérée (tzin), déesse des sept (chicome), épis (olotl)», la représente adorée par son peuple, parfois la tête couronnée de sept épis de maïs. En général, elle est représentée avec sept serpents sortant de sa jupe. Les offrandes et la position des personnages montrent très clairement la dévotion du peuple envers cette déesse de l’agriculture.

Le culte d’une déesse de la fertilité associé au chiffre 7 semble être très ancien. On trouve par exemple, dans le codex Teozacoalco, la mention d’une princesse «Sept-Fleurs» à une époque qui correspond à l’année 692, soit presque un millénaire avant l’arrivée des Espagnols. Et un document archéologique atteste que la déesse Chicomecoatl avait déjà son homologue entre les IIIe et VIIIe siècles. Il s’agit d’une plaquette d’onyx où une déesse, dont la tête s’orne d’un cormier (gueule d’un serpent fantastique), porte sur la poitrine une inscription hiéroglyphique composée d’une barre et de points à la manière des Mayas et des Zapotèques : c’est le chiffre 7.

Comme on peut le constater, le culte de ces dieux était très important car la prospérité du peuple dépendait essentiellement des activités agraires. À titre d’exemple, Tlaloc, le dieu de la pluie et des moissons retrouvé dans la grotte Balamku. En tant que dieu de la fertilité, il est associé au chiffre sept sur une stèle votive où sept rayons jaillissent du glyphe «7 Pluie» ; sa tête porte une coiffe en forme de signe de l’année : il était le régent du 7e mois du calendrier Aztèque.

Ce qui est en haut est en bas 

Au regard des thèmes exposés jusqu’ici, il apparaît que le chiffre 7 se révèle comme un élément important dans la pensée préhispanique, une sorte de pattern susceptible d’expliquer la configuration septénaire de la grotte Balamku, et d’apporter en même temps une plus juste compréhension des mœurs et des valeurs d’un monde qui aujourd’hui nous est complètement étranger, à la frontière même du réel et de l’invisible. D’autres sujets auraient pu être présentés pour étayer nos propos, mais une étude plus approfondie serait impossible dans le cadre de cet article.

Toutefois, pour conclure sur le thème de la fertilité, il est intéressant de mentionner que les Mayas étaient d’excellents astronomes et mathématiciens, et que la constellation des Pléiades et ses sept étoiles visibles à l’œil nu ont joué un rôle déterminant dans la maîtrise de l’agriculture. Par conséquent, la présence du septénaire ne relève en aucun cas du hasard, mais de la volonté de se conformer à la nature de la création, selon ses principes et méthodes. Sans oublier que le corps humain, lui aussi, a contribué à consolider l’association 7-Fertilité avec ses sept orifices naturels, plus facilement repérables dans le corps de la femme : deux narines, deux orifices de l’audition, la bouche, l’anus et le vagin. Et la concordance entre les 28 jours du cycle lunaire et le cycle biologique féminin a sans doute attiré l’attention sur le rapport numérique entre les choses. Ce rapport, qui s’articule autour du chiffre 7, aurait inspiré l’idée selon laquelle le renouvellement perpétuel du cycle cosmique est inhérent au cycle de la vie et à la fertilité : 28 est le produit de l’addition des sept premiers nombres entiers… 1 + 2 + 3 + 4 + 5 + 6 + 7 = 28. À méditer.

Eduardo UGOLINI

La Semaine de l’Amérique latine et des Caraïbes revient en France à partir de mai prochain

L’événement qui donne de la visibilité à l’Amérique latine est de nouveau programmé. La sixième Semaine de l’Amérique et des Caraïbes se tiendra du 23 mai au 8 juin 2019, d’après la volonté du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères français. Les événements et activités prévus seront organisés dans plusieurs lieux en France.

Photo : Jane Anne Craigie

En France, depuis 2011, le 31 mai est proclamé par le Sénat comme la Journée de l’Amérique latine et des Caraïbes. Pour cette occasion, depuis 2014, à l’initiative du président de la République, celle-ci s’est convertie en une Semaine de l’Amérique latine et des Caraïbes. Depuis la première édition, le programme a comporté des rencontres politiques et des manifestations, scientifiques, culturelles et économiques, aussi bien à Paris que dans le reste de la France.

L’Institut des Amériques a contribué de multiples manières à cette Semaine. Il en est donc devenu un acteur incontournable. Les colloques organisés chaque année, avec le soutien du Sénat, sont devenus la principale expression du partenariat stratégique avec la Fondation EU-LAC (Union européenne – Amérique latine et Caraïbes). Ces colloques ont été à l’origine d’un rapprochement de plus en plus marqué entre l’Institut et l’Agence française de développement, dans le cadre de la stratégie du développement de la culture latino-américaine en France.

Pendant les précédentes éditions de la Semaine, plusieurs enjeux ont été apportés lors de conférences ou débats. L’objectif de l’événement est donc en partie d’apporter des réflexions sur des sujets choisis tout en donnant de la visibilité à la culture de l’Amérique latine et des Caraïbes. L’année dernière, pour la cinquième édition du festival, un Séminaire avait été organisé autour de la thématique «Les énergies renouvelables et la Ville durable, nouveaux modèles de partenariats entre l’Amérique latine, les Caraïbes et la France».

Cette Semaine de l’Amérique latine et des Caraïbes connaîtra en 2019 sa sixième édition. L’Ambassadeur Philippe Bastelica, le secrétaire général de la Semaine de l’Amérique latine et des Caraïbes, est l’un des organisateurs principaux du festival. Le lien entre le festival et le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, entretenu par Philippe Bastelica, permet d’accorder une portée importante à l’événement. Ainsi, durant la Semaine, des activités telles que conférences, tables rondes, expositions, spectacles auront lieu partout en France. À Lyon, les Nouveaux Espaces Latinos organiseront du 21 au 24 mai le festival Primavera Latina dans le cadre de cette semaine spéciale. Pour davantage d’informations sur les événements prévus, le site attitré à la Semaine de l’Amérique latine et des Caraïbes sera très prochainement en ligne.

D’après la Semaine de l’Amérique latine et des Caraïbes

Entre l’Allemagne nazie et le Brésil actuel : Les Deux Vies de Sofia de Ronaldo Wrobel

Allemagne, années 1930. Brésil, 2013. Entre les deux, Sofia, juive née à Hambourg, installée au Brésil peu avant le début de la Seconde Guerre mondiale. Roberto W. est son petit-fils et aussi le narrateur. Grâce à un vieux carnet qui a appartenu à Sofia, il reconstitue une partie de la jeunesse de sa grand-mère, son amitié avec Klara Hansen en pleine montée du nazisme. Un coup de téléphone les pousse à traverser l’Atlantique avec, en prime, peut-être, un trésor… Sept millions d’euros, tout de même !

Photo : Métailié / Alexandre Sant’ Anna

Sofia, en 2013, est une vieille dame atteinte de la maladie d’Alzheimer, mais dans une forme sans violence : elle a toujours été fantasque et, si elle s’échappe désormais de la maison de Copacabana, c’est, vêtue de sa plus belle robe noire, pour se retrouver dans un cabaret en train de chanter au micro devant un public amusé autant qu’admiratif. La promesse de toucher sept millions d’euros vient de loin : entre 1933 et 1938, Sofia, fille d’un accordeur de pianos juif, est l’amie de Klara, une jeune villageoise récemment installée à Hambourg avec sa mère et son frère Hugo.

Klara est pure aryenne, Sofia juive. Leur amitié ne résiste pas à la montée du nazisme. Pourtant, avant de mourir en 1938, Klara déclare par écrit laisser tout ce qu’elle possède à son ancienne amie. Des décennies plus tard, la juge Julia Kaufmann retrouve par hasard Ronaldo qui donc se rend à Hambourg avec son insaisissable grand-mère.

Il se lance alors dans une aventure débridée qui mêle passé trouble et présent hasardeux : un peu de romance sur fond de nazisme, un peu de mélo, un peu de polar, des rebondissements rocambolesques. On s’aime et on se trahit, on chante dans des cabarets, à l’occasion on se prostitue, on disparaît pour (peut-être réapparaître), on tue ou on blesse pour se sauver, on change de pays, de continent et une des protagonistes est douée d’une mémoire absolue, elle n’oublie rien…

Ronaldo Wrobel a voulu jouer avec son lecteur, il a réussi une histoire qui émeut, qui amuse, qui tient en haleine dans un contexte historique lui-même passionnant. Que demander de plus ?

Christian ROINAT

Les deux vies de Sofia de Ronaldo Wrobel, traduit du brésilien par Hubert Tézenas, éd. Métailié, 260 p., 20 €. Ronaldo Wrobel en portugais : O romance inacabado de Sofia Stern / Traduzindo Hannah, ed. Record, Rio de Janeiro / São Paulo. Ronaldo Wrobel en français : Traduire Hannah, éd. Métailié.

Ronaldo Wrobel est né en 1968, il est avocat et vit à Rio de Janeiro. Il est l’auteur de plusieurs romans, Traduire Hannah a été son premier roman traduit en français.

Quête identitaire au cœur des Caraïbes avec Vidalina du Cubain William Navarrete

Cuba, à notre époque. Elba est seule à La Havane, ses enfants sont partis à l’étranger en vue d’une autre vie, l’un à Miami et l’autre au Mexique. Elle souhaite les rejoindre en Floride mais ne réussit pas à obtenir de visa, étant considérée par les autorités comme une potentielle émigrante. C’est alors qu’une nouvelle lui parvient, au détour d’un café : le gouvernement espagnol octroierait la nationalité aux Cubains qui prouveront leur filiation espagnole.

Photo : éditions Emmanuelle Collas/Jean François Cadet

Cette «loi de la mémoire historique» résonne alors comme un coup de tonnerre dans la vie d’Elba qui se lance dans une double quête, celle de la nationalité espagnole et celle, intrinsèquement liée, de ses origines. Elle apprend que Vidalina, son arrière grand-mère, aurait eu un enfant avec un militaire originaire de Valence. Elle ne sait presque rien de cette ancêtre. La découverte d’un petit cahier où son arrière grand-mère y consignait sa vie quotidienne la plonge dans le Cuba de la fin du 19e siècle, au cœur des relations avec la garnison espagnole. Parviendra-t-elle à retisser la toile de la vie familiale ?

William Navarrete nous plonge au cœur de cette recherche identitaire, à travers un voyage sur plusieurs générations entre les Caraïbes et l’Espagne. Cuba, berceau de l’histoire, nous livre ces épopées contemporaines et passées entre La Havane, Matanzas, Varadero, ou encore la baie de Guantánamo.

«Personne ne savait exactement quelle raison avait poussé Vidalina à aller accoucher à l’autre bout du pays, alors qu’elle était originaire de la ville de Holguin. Ceux qui avaient tenté de lever le voile sur son histoire soutenaient qu’elle avait été déportée par les autorités coloniales car on l’accusait d’avoir tué un officier espagnol durant la guerre de 1868.»

Dans ce décor, mythes et légendes s’entremêlent avec les événements actuels ; des vies qui se croisent, des personnages qui se questionnent sur un passé enfoui et un futur indéterminé. Vidalina et Elba, deux femmes au destin lié, nous emmènent vers des histoires dramatiques, sentimentales, épiques, étonnantes. Cette quête apportera-t-elle les réponses aux questions que chacun se pose ?

Alexandra JAUMOUILLÉ 

Vidalina de William Navarrete, traduit de l’espagnol (Cuba) par Marianne Millon, éditions Emmanuelle Collas, 406 p., 21 €. William Navarrete en espagnol : Deja que se muera España, ed. Planeta.

William Navarrete, né à Cuba en 1968, réside entre Paris et Nice depuis plus de vingt ans. Il collabore avec divers médias dont El Nuevo Herald de Miami. Il a écrit plus d’une douzaine de livres d’art, de poésie et d’essais. Son premier roman, La danse des millions, a été publié chez Stock en 2012.

Le Sénat mexicain approuve une réforme qui accorde des droits aux employées de maison

Ce mardi 23 avril, le Sénat mexicain a approuvé, à l’unanimité, l’avis des commissions législatives qui réforment les lois fédérales du travail et de la Sécurité sociale, avec l’objectif de réguler le travail domestique rémunéré, ainsi que de reconnaître et de garantir les droits des personnes qui se consacrent à ce travail.

Photo : Cuartoscuro Isaac Esquivel

Entre autres choses, la réforme, approuvée à 112 votes, établit que les personnes employées de maison ont droit aux vacances, à des primes de vacances, à des jours de congés payés, un accès obligatoire à la Sécurité sociale, une prime de Noël, et toute autre prestation qui pourrait être conclue entre les parties ; la Commission nationale des salaires minimum fixera les salaires qui devront être payés à ces employées et employés, qui ne pourront en aucun cas être inférieurs à deux salaires minimums actuels.

Pendant la discussion sur le projet de loi, des sénatrices de différents groupes parlementaires ont mis l’accent sur plusieurs aspects de la réforme. «Pour elles, de longues journées de travail, avec tous types de tâches, dont quelques-unes très ingrates et abusives […] et, en retour, elles reçoivent les salaires les plus bas», a déclaré la sénatrice Bertha Xóchitl Gálvez Ruiz. Martha Lucía Micher Camarena, du parti présidentiel Morena, a exposé les inégalités dont souffrent les femmes dans le domaine du travail domestique par rapport aux hommes.

La sénatrice a expliqué que trois hommes employés de maison sur dix gagnent deux salaires minimum ou moins, alors que la proportion augmente à quatre sur dix dans le cas des femmes. De plus, 83,2% des hommes dédiés au travail domestique rémunéré ne disposent pas d’accès aux services de soin, alors que le pourcentage des femmes dans cette situation augmente à 98%.

«Un des grands problèmes auquel nous sommes confrontés dans la valorisation sociale du travail, est les stéréotypes et les préjugés existant liés à ces activités, qui sont considérées comme presque naturelles. Non, chèr·e·s collègues, nous les femmes, nous ne sommes pas nées avec le plaisir de laver et repasser, ou de changer la couche d’un bébé à trois heures du matin quand nous n’avons pas du tout dormi. Rien n’est naturel, ce n’est pas inhérent aux femmes, c’est un sujet qui a à voir avec le patriarcat, avec cette culture machiste et avec une culture qui a donné un privilège aux hommes et les a caractérisés comme des gens qui ne peuvent ni laver ni repasser», a-t-elle affirmé.

Elvia Marcela Mora Arellano, du parti Encuentro Social, a rappelé le texte écrit par Rosario Castellanos en 1970 pour le journal Excélsior dans un article intitulé «Casandra de sandales : la libération de la femme, ici» : «quand la dernière bonne disparaîtra sur le petit matelas où repose maintenant notre conformité, la première rebelle furieuse apparaîtra. »

Elle a ajouté que «le Mexique commence à peine à payer la dette qu’il a envers des générations et des générations de femmes, dont beaucoup sont pauvres et qui, sans disposer d’autres alternatives, ont opté pour ce travail, à ce qu’on en a romancé en l’investissant comme une relation quasi filiale et familiale pour nier les droits du travail». «L’infantilisation que les patrons encouragent pour ne pas reconnaître que nous sommes en train de parler de personnes employées, cela arrive à sa fin, ou nous espérons que cela finira, avec cet avis», a-t-elle conclu.

La sénatrice du Movimiento Ciudadano Patricia Mercado a reconnu les différents faits qui se sont conjugués pour une approbation unanime de la proposition. Elle a reconnu la décision de la Cour suprême de justice de la nation qui a déclaré inconstitutionnel le fait que les employées de maison ne soient pas inscrites à l’Institut mexicain de la Sécurité sociale, comme la majorité parlementaire du parti Morena, qui a une vision syndicaliste et cherche la reconnaissance de la dignité des travailleuses et travailleurs.

Pendant son exposé, Patricia Mercado s’est émue en rappelant que le jour précédent, la sénatrice du parti PAN Xóchitl Gálvez lui a dit avoir travaillé avec force pour cette initiative parce que sa mère s’était dédiée à laver des vêtements. «J’ai été très touchée que tu me le dises et j’ai compris ton engagement», a-t-elle déclaré, s’adressant à Gálvez.

La sénatrice du PAN, de son côté, a dédié l’approbation de l’initiative aux employées de maison : «Pour elles, parce qu’elles sont principalement des femmes, de longues journées de travail, avec tous types de tâches, dont certaines très ingrates et abusives ; des responsabilités dans l’éducation et le soin des enfants et des personnes malades ; parfois mangeant les restes du repas principal. En retour, elles ont reçu des salaires plus bas que le minimum, elles ne disposaient pas de prestations sociales, et leur situation d’exploitation silencieuse prend une nuance encore plus grave car elle se passe dans l’intimité du domicile de ses employeurs. Cette tyrannie devait arriver et va arriver à sa fin.»

D’après Aristegui Noticias
Traduit par Cécile Spanu

Immersion au sein des gangs en Amérique latine dans le dernier numéro de Cultures & Conflits

Les gangs fascinent, interpellent, effraient et nourrissent les imaginaires liés au banditisme. Phénomène datant du XIXe siècle au Brésil, des années 1930-1940 au Mexique, ces groupes ont connu une expansion dans les dernières décennies, notamment en Amérique centrale. L’instabilité économique des États a créé une brèche favorable à l’expansion des gangs. Qui sont-ils ? Comment agissent-ils ?

Photo : Dennis Rodgers

Loin du sensationnalisme médiatique, ce numéro de Cultures & Conflits publié aux éditions L’Harmattan nous éclaire sur ce sujet complexe et nous présente les travaux de recherche d’anthropologues, sociologues, politologues, et criminologues, ayant réalisé des enquêtes de terrain auprès de gangs, voire s’en sont fait membres afin d’être au plus proche de la réalité. Ce livre restitue en grande partie les contributions des participants au colloque de juin 2017 «Gangs, marahs et bandits. Pour une ethnographie du phénomène en Amérique latine», co-organisé avec le politologue David Garibay de l’Université Lumière Lyon 2.

Identité plurielle et hétérogénéité des gangs

Les gangs latino-américains présentent une grande hétérogénéité, et une diversité des appellations : commando au Brésil, marahs au Salvador, pendillas au Nicaragua, banda au Mexique et en Colombie, parche ou gallada en Colombie, naciones en Équateur, chapulines au Costa Rica. En Amérique centrale, on rencontre principalement deux grandes distinctions : les marahs (groupes nés de l’incarcération de jeunes centraméricains aux États-Unis puis renvoyés dans leur pays d’origine), et les pendillas (groupes présents dans toute l’Amérique latine depuis le XIXe siècle et qui ont connu diverses évolutions).

Ces nouveaux outsiders présentent une grande diversité identitaire, et détiennent chacun des caractéristiques propres : structure du groupe, organisation, nature de la délinquance, genre, culture, statut, codes du groupe (vêtements, tatouages).

Le gang représente à la fois une stratégie de survie sociale et une forme de banditisme. Il développe différents types d’activités (trafic de stupéfiants, crimes organisés, extorsions, vols, petite délinquance). Les membres de gangs sont des acteurs puissants qui modélisent et influencent la vie de leur région, et inversement se meuvent en fonction de l’évolution du contexte.

La violence au sein des gangs est présente à différents niveaux d’intensité selon les gangs et représente à la fois un mode opératoire et un mode de contrôle interne de ses membres (rites d’intronisation, gestion des statuts hiérarchiques en interne). À la suite de l’essor de l’économie, de la drogue au sein des gangs dans les années 1990, ces groupes, qui autrefois pouvaient apporter une sécurité aux habitants du quartier, représentent aujourd’hui davantage une menace, le gang se concentrant sur ses propres intérêts. Les recherches montrent une professionnalisation croissante des membres, notamment dans les cartels mexicains avec un accroissement des exportations de drogues vers les États-Unis.

Bien que les femmes soient de plus en plus présentes dans les gangs, jusqu’à 40% dans certains, le poids de la domination masculine et de la culture machiste sont importants. Par ailleurs, les recherches montrent la dimension très genrée des rôles au sein du gang.

Apport des sciences sociales

Les données et statistiques officielles concernant les gangs sont quasi inexistantes et peu fiables, les médias sont plus proches de la caricature que de la réalité. Aussi l’ethnographie permet d’apporter une vision éclairée sur le sujet, au plus près des espaces et du quotidien de ces groupes. Après des décennies de recherche centrée essentiellement sur les gangs nord-américains, la période de recherche contemporaine s’est intéressée à l’Amérique latine. Cependant, en France, la criminologie l’emporte encore largement dans l’étude des gangs, les laboratoires de recherche en sciences sociales et leurs financeurs se montrant plus frileux à envoyer des chercheurs dans des zones dangereuses, contrairement aux Anglo-Saxons.

Immersion sur le terrain parmi les gangs

Les différents chapitres nous invitent à entrer en immersion dans différentes régions d’Amérique latine où les chercheurs ont dû parfois s’intégrer aux gangs par choix réel ou contraint. Cette opportunité très riche de récolte de données a bien sûr entraîné la confrontation à des dilemmes moraux et parfois des mises en danger. Aux confins du réel, ces recherches emmènent le lecteur dans cet équilibre fragile entre proximité et distanciation avec les enquêtes.

Les gangs, phénomène social mondial en constante évolution, sont un sujet qui n’en finit pas de passionner et d’interpeller. Ces recherches ethnographiques nous proposent alors un axe de lecture et de compréhension de ces groupes sociaux complexes et hétérogènes.

Alexandra JAUMOUILLÉ

« Ethnographier les gangs », Cultures & Conflits, n°110111, Laurent Bonelli, 13 février 2019, 218 p., 23,50 €.

Laurent Bonelli est maître de conférences en science politique à l’université Paris X Nanterre et rattaché à l’institut des sciences sociales du politique (ISP). Il est spécialisé dans les questions de sécurité urbaine, de surveillance  et de lutte contre le terrorisme et la radicalisation. Il est corédacteur en chef de la revue Cultures & Conflits et associate editor de la revue International Political Sociology (Oxford University Press). Il participe également au réseau scientifique TERRA (Travaux, Études, Recherches sur les Réfugiés et l’Asile) et à la revue en ligne Asylon(s). Il intervient régulièrement comme expert dans les travaux sur la cohésion sociale du Conseil de l’Europe.

Poèmes de la mémoire et autres mouvements de la Brésilienne Conceição Evaristo

Née en 1946 à Belo Horizonte dans une favela, Conceição Evaristo a pu, à force de volonté, obtenir un doctorat en littérature comparée tout en exerçant le métier d’institutrice à Rio de Janeiro. Ses premiers romans ont été publiés au Brésil au début du XXIesiècle et sont très vite traduits en anglais et en français. 

Photo : Fora do Eixo

Depuis des décennies, l’enseignant que j’ai été, le commentateur que je suis, un homme, se pose la question : existe-t-il une littérature purement féminine ? Beaucoup des auteures avec qui j’en ai discuté refusent l’idée. La qualité est là ou pas, c’est tout ce qui compte, et j’ai tendance à aller dans ce sens. C’est donc l’homme que je suis, plutôt qu’un être neutre et détaché qui va partager ses réactions devant ces soixante et quelques poèmes d’une femme brésilienne.

La femme est omniprésente, avec sa part de passé, une femme qui a dû souffrir, peut-être parfois même sans le savoir : son sort était celui de toutes ses petites voisines, et devoir travailler pour aider sa famille dès ses huit ans n’était pas rare dans sa favela. Ayant obtenu son doctorat et étant reconnue comme romancière, elle n’a bien sûr pas oublié ce passé de lutte personnelle. Les allusions sont bien présentes, transfigurées par la poésie.

Elle n’est pas militante, encore moins revendicatrice. Le poème « Favela » ne compte que dix vers, mais tout est dit : décor, violence, espoirs réduits à néant. La misère, souvent évoquée, n’est pas désespérée, elle est même souvent joyeuse : on n’a pas d’or, on a les fruits sauvages ‒gratuits !‒ à partager en riant. Jamais elle n’oublie l’horreur des diverses misères (matérielle, morale, mentale), elle constate, avec des mots superbes, et ce constat est si puissant qu’il n’est pas nécessaire de lui ajouter une morale quelconque.

Un peu de mythologie afro-brésilienne, des allusions à l’histoire du pays, des tranches de vie quotidienne, des évocations de la beauté pure, du temps qui passe pour chacun, les duretés des vies modestes, Conceição Evaristo métamorphose par ses mots le quotidien en profondeur. Ce sont des thèmes qu’on retrouve ailleurs, mais ici, les mots et la forme des vers font que ces sujets banals deviennent émotion et réflexion.

Peut-on parler de «poésie sociale» ? Je me répéterai : «féministe», «sociale», qu’importe ? On est comblé, homme ou femme, par la richesse de cette poésie, c’est tout, et c’est un immense cadeau. 

Christian ROINAT 

Poèmes de la mémoire et autres mouvements de Conceição Evaristo, édition bilingue, traduit du portugais (Brésil) par Rose Mary Osorio et Pierre Grouix, avec une préface d’Izabella Borges et une postface de Pierre Grouix, éd. des femmes-Antoinette Fouque, 208 p., 16 €. Conceição enportugais : Poemas da recordação e outros movimentos, ed. Malé, Rio de Janeiro. Conceição Evaristo en français : les éditions Anacaona ont publié en traduction française les romans Banzo, mémoires de la favela, L’Histoire de Poncia et Insoumises.

Conceição Evaristo est l’une des grandes voix de la littérature brésilienne contemporaine. Née en 1946 dans une favela de Belo Horizonte (Minas Gerais), contrainte à travailler dès l’âge de 8 ans, elle réussit néanmoins à terminer sa scolarité à force de volonté. Elle s’installe à Rio de Janeiro où elle fera toute sa carrière d’institutrice. Tandis que ses premiers écrits sont publiés dans les années 1990, elle obtient un doctorat en littérature comparée. Ses romans, qui ont reçu de nombreux prix, sont vendus à des dizaines de milliers d’exemplaires au Brésil et ont été traduits dans différentes langues dont le français. Sa poésie est traduite pour la première fois en langue française.

Entrée en vigueur de la nouvelle constitution cubaine : une garantie pour les libertés fondamentales ?

Après l’«élection» de Miguel Díaz-Canel à la tête du pays, en avril 2018, Cuba vient de franchir une nouvelle étape importante de son histoire. L’adoption de sa nouvelle constitution permet d’envisager une lente mais certaine transformation sociale, selon les affirmations de Raúl Castro, le 28 janvier 2012, lorsqu’il proposait de «laisser derrière [eux] le poids de l’ancienne mentalité et forger, avec une intention transformatrice et une grande sensibilité politique, la vision vers le présent et l’avenir de la Patrie».

Photo : Rafael Martínez Arias

Depuis le 10 avril, la propriété privée est reconnue dans la nouvelle constitution, ainsi que l’investissement des capitaux étrangers. Et si le «mariage pour tous» n’a pas été inscrit explicitement, en supprimant la définition du mariage comme «l’union entre un homme et une femme», le texte ouvre la voie à une possible reconnaissance légale à l’union homosexuelle. «C’est une étape fantastique et je m’en réjouis», avait déclaré une illustre militante de la cause, la députée Mariela Castro, fille de Raúl Castro.

La nouvelle législation représente incontestablement un signe d’ouverture, une transition impensable il y a quelques années, dans un régime qui est resté pratiquement figé dans le temps pendant soixante ans. Néanmoins, le secrétaire d’État Homero Acosta, coordinateur de la commission de rédaction du texte, rappelle que le projet ne visait pas essentiellement à établir une nouvelle constitution.

En effet, la reconnaissance de l’économie du marché, par exemple, n’est pas une réforme en soi, mais une base légale au modèle économique initié en 2008 par Raúl Castro, président à l’époque, qui avait autorisé l’activité privée chez les particuliers. Il s’agit donc d’une actualisation de la constitution de 1976, plus en accord avec les changements qui ont façonné le monde depuis quarante ans. Alors, malgré les réformes annoncées, à quoi le peuple cubain d’après le 10 avril peut-il croire ?

Car le nouveau projet plonge dans les fondations mêmes de l’État communiste révolutionnaire, surtout en ce qui concerne ses relations avec les États-Unis. Le point névralgique de la mentalité castriste, en effet, ne semble pas avoir évolué sur sa ligne politique dans le sens de la modération. Or, cette constatation est lourde d’inquiétude si l’on tient compte des récentes déclarations émises par Washington. Selon le chef de la diplomatie étasunienne, cette nouvelle constitution n’apporte aucun changement dans le régime cubain, «bloquant toute possibilité de réformes économiques terriblement nécessaires». Mike Pompeo a mis ainsi en garde ceux qui se laissent «duper par cet exercice» dont le seul objectif est d’entériner «la dictature du régime à parti unique».

Pour la Maison-Blanche, Cuba est l’un des derniers bastions de la gauche latino-américaine qui a gouverné ces vingt dernières années dans plusieurs pays d’Amérique latine et, avec le Venezuela et le Nicaragua, l’île fait partie d’une «troïka de la tyrannie». Et si la révolution bolivarienne est dans le collimateur des États-Unis depuis la présidence de G. W. Bush, tout porte à croire que Cuba pourrait subir dans un court délai les conséquences de son soutien à Caracas. Sur ce point, mi-février, Marco Rubio, un sénateur de Floride d’origine cubaine, avait mis en garde le président Díaz-Canel avec ce message lapidaire : «Bientôt ton tour.»

D’ailleurs, dans le contexte de la crise vénézuélienne, Donald Trump avait affirmé que «les jours du communisme étaient comptés au Venezuela, mais aussi au Nicaragua et à Cuba». De son côté, Raúl Castro s’est exprimé selon l’idéal de José Martí (1853-1895) contre les machinations des dirigeants de Washington : «Le ton des États-Unis est de plus en plus agressif, mais nous ne renoncerons à aucun de nos principes», a-t-il martelé avant d’ajouter que «nous avons fait savoir à l’administration américaine que Cuba n’a pas peur et continuera de construire l’avenir de la nation sans ingérence étrangère».

Avec ces déclarations, le frère du feu Fidel Castro ne fait que s’accrocher à l’habituelle et vaine logomachie qui se perpétue depuis la déclaration de La Havane, le 7 septembre 1960. Lors de ce grand rassemblement national, le «líder máximo» avait inauguré sa longue série de litanies armées de lances et brandissant des oriflammes anti-impérialistes : «L’Assemblée générale du peuple décide de condamner […] l’interventionnisme criminel des Yankees depuis plus d’un siècle contre les peuples d’Amérique et la tentative de préserver l’obsolète doctrine Monroe[1]

À présent, si l’adoption de la nouvelle constitution représente sans conteste un progrès vers ce qui devrait être une nouvelle Cuba, où la liberté de conscience et les manifestations des citoyens dans la vie publique ne seront plus considérées comme un délit, un pourcentage non négligeable de la population (soit environ 15%) n’est pas du même avis. C’est le cas du dissident Manuel Cuesta Morúa, qui a fait campagne pour le «Non» car le texte «met le Parti communiste au-dessus de la souveraineté du peuple […], exclut ceux qui ne suivent pas l’idéologie officielle […], et ancre pour les générations actuelles et futures un modèle du socialisme réel, qui a déjà été révoqué par l’histoire».

Eduardo UGOLINI


[1] James Monroe (1758-1831), président des États-Unis de 1817 à 1825, proclama, dans un message au Congrès, ce qu’on a appelé la doctrine Monroe, laquelle préconise la préservation du continent américain contre des nouvelles interventions colonisatrices européennes, en particulier en Amérique latine. Cette doctrine, qui s’est transformée en politique de domination du continent, a été officiellement abandonnée mais elle explique l’attention que les États-Unis portent encore sur les affaires latino-américaines.

Les mystères de Panama dans San Perdido du Français David Zukerman

Encore un Français qui s’intéresse à l’Amérique latine ! David Zukerman est né à Créteil. Il décrit dans le premier roman qu’il publie un bidonville panaméen, San Perdido, et réussit un curieux mélange de documentaire et de quasi fantastique en suivant l’évolution d’un étrange personnage sorti de nulle part.

Photo : Éditions Calmann-Lévy

Nul ne sait d’où est venu ce garçon d’une dizaine d’années à la peau très noire, aux yeux très bleus, aux mains impressionnantes et qui ne parle pas. Felicia, qui a autour de 70 ans, arrivée bébé du Ghana, entame une relation de confiance absolue avec celui qu’elle a nommé La Langosta à cause de ces mains qui semblent avoir une force extraordinaire et qui savent tout faire.

On est vers la fin des années 1940, La Langosta grandit, isolé de tous, sans qu’on apprenne quoi que ce soit, sinon que sa seule présence éloigne tous les animaux et fait taire les oiseaux, et qu’on voit quelques injustices mystérieusement punies en silence.

La Langosta devient un grand adolescent, impressionne par son regard, par son silence et parce qu’il est rigoureusement impossible de deviner ce qu’il ressent, sauf, parfois, fugacement.

S’il est au centre du récit, le jeune Noir aux yeux si bleus est loin d’être seul : on voyage beaucoup dans San Perdido, non pour parcourir de grandes distances, mais à travers la société panaméenne. Du bidonville à la résidence du gouverneur qui n’a pas volé son surnom (Taureau panaméen), de la «maison» de Madame au cabinet de consultation du timide docteur Portillo-López, on croise des personnages souvent hauts en couleurs, tous très humains : les jeunes prostituées de chez Madame ont l’espoir, qui se réalise le plus souvent, d’un riche mariage avec un propriétaire terrien ou un commerçant de la ville, la vieille habitante du quartier le plus pauvre survit comme elle le peut, le récit linéaire devient puzzle.

Le réseau des relations entre ces personnages, qui appartiennent à toutes les classes sociales, du gouverneur aux Cimarrons, les descendants des esclaves noirs révoltés contre les «maîtres» européens, se tisse sous nos yeux, en même temps que croissent les tensions, que surgissent les violences. Mais le meilleur du roman, c’est la touche de mystère apportée par le grand Noir aux yeux bleus qui fait taire les oiseaux. On a tous, au fond de nous, l’espoir de croiser un jour LE redresseur de torts pur, fort, beau. Pourtant, le destin de celui-ci sera inattendu.

On pourra reprocher à David Zukerman de parfois s’éparpiller, quelques personnages sont superflus. Certes. Mais il fait vivre toute une communauté de façon si convaincante qu’on oubliera volontiers des passages un peu trop longs, un peu trop détaillés pour profiter du suspense et pour apprécier les tableaux et les portraits, tous réussis.

Bien qu’écrit en français par un Français, ce San Perdido pourrait être une très bonne prise de contact avec la littérature latino-américaine, la meilleure. Tout y est : réalisme mâtiné de fantastique, jeux de pouvoir avec la corruption comme moyen d’échanges, luttes sociales et amours tropicales. Une belle réussite.

Christian ROINAT

San Perdido de David Zukerman, éd. Calmann-Lévy, 450 p., 19,90 €.

Né en 1960 à Créteil, David Zukerman a été successivement ouvrier spécialisé, homme de ménage, plongeur, contrôleur dans un cinéma, membre d’un groupe de rock, comédien et metteur en scène. Pendant toutes ces années, il a également écrit une quinzaine de pièces de théâtre, dont certaines furent diffusées sur France Culture, et quatre romans qu’il n’a jamais voulu envoyer à des éditeurs. San Perdido fait partie des cinq finalistes du Grand Prix RTL-Lire 2019 (remporté par Joseph Ponthus).

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