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Rédaction ML

Imaginer le père dans Mon citronnier, le premier roman de Samantha Barendson

À quarante ans, après avoir connu l’expérience de la maternité et avoir surmonté un cancer, la narratrice de Mon citronnier, le roman autofictionnel de Samantha Barendson, prend conscience de la profondeur du vide que la disparition précoce de son père a laissé dans sa vie. Elle avait deux ans lorsqu’il est mort et n’en garde aucun souvenir. Quelques photos jaunies et une réticence à en parler de la part de la famille la poussent à chercher des réponses, à poser de nouvelles questions, à recueillir des témoignages. L’enquête devient quête existentielle, les non-dits y opposent une opacité persistante, mais l’obstination de la fille finira par percer le secret.

Photo : J. C. Lattès/Tanguy Guézo

Une petite fille d’abord, une adolescente rebelle ensuite, une femme aussi forte que fragile enfin. Une famille d’origine italienne, une histoire nomade, transitant par l’Espagne, l’Argentine, le Mexique, la France. Des langues qui se croisent, des lieux qui se succèdent. Et une quête qui traverse la vie. «Il paraît que, lorsqu’il est mort, il est allé au cimetière puis dans un jardin. Il paraît que, lorsqu’il est mort, il est devenu un citronnier.»

Texte choral, polyphonique, où la voix de la fille en convoque d’autres, multiples, qui se relèvent pour construire –pour reconstruire– la figure du disparu, le roman est avant tout une sorte d’impossible conversation intime entre une fille et son père, un dialogue fantasmatique où elle l’imagine une et mille fois, se demande quelles étaient ses habitudes, ses goûts, ses gestes. Quels auraient été ses mots s’il avait pu les lui dire, ses rêves et ses espoirs. Les grands-mères, les oncles, les tantes, sa femme, les amis : chacun apporte sa touche au portrait d’un homme beau, séduisant, joueur, volage, rieur et, néanmoins, angoissé par le futur de sa famille et qui ne finit pas de trouver sa voie.

La mort, accidentelle, le surprend pendant son sommeil et loin de tous ; et les étranges circonstances qui l’entourent cachent une vérité que la fille ne découvrira qu’à la fin de sa recherche. Entre-temps, le travail de mémoire oblige à repenser les liens qui unissent les membres de la famille, à dire ce qu’ils ne pouvaient ou ne savaient pas dire, à s’aimer autrement. Le père absent est aussi, en quelque sorte, le catalyseur qui les révèle les uns aux autres.

Samantha personnage, à l’égal de Samantha autrice et de Samantha personne historique qui n’obtiendra jamais de réponse à toutes ses questions, mais à la fin du parcours, elle aura récupéré des objets, des enregistrements, des documents, des récits, des vérités qui donnent au père absent une matérialité, une réalité nouvelles ; elle aura perforé les silences et les oublis, délibérés ou pas, et trouvé une paix jusqu’alors esquive.

La littérature argentine contemporaine est riche en récits d’enfants à la recherche de leurs parents. Et pour cause, dans un pays où la dictature des années 1970 a fait disparaître 30 000 personnes, la plupart jeunes, dont beaucoup avaient des enfants. Ces orphelins racontent aujourd’hui le drame de la disparition, et les formes que cette littérature adopte ne sont pas si différentes de celles choisies par Samantha Barendson. Son père n’est pas un desaparecido pour des raisons politiques, quoiqu’il aurait pu l’être. Mais l’expérience de ce vide fondateur n’est pas, en soi, si différente ; le texte s’intègre sans heurts dans ce corpus qui constitue déjà un sous-genre et au sein duquel on trouve aussi bien des histoires réelles que des histoires fictives.

La structure est, comme dans les autres cas, celle de l’enquête ; mais Samantha Barendson en fait quelque chose d’autre, plus intime et plus poétique. C’est le ton du discours qui se révèle d’une force et d’une efficacité remarquables : lucide, nostalgique, moqueur et lyrique à la fois. Elle trouve les mots pour le dire, elle trouve les mots pour se dire. Et cela, avec une sorte de sagesse et de liberté que seul l’amour peut produire ; car «il est trop tard pour combler mes vides mais il est encore temps pour stopper la déchirure et suturer enfin notre histoire familiale».

María A. SEMILLA DURÁN

Mon citronnier de Samantha Barendson, J. C. Lattès, Paris, 2017, 200 p., 17 €.

Née en 1976 en Espagne, de père italien et de mère argentine, Samantha Barendson vit aujourd’hui à Lyon. Elle travaille dans le monde scientifique, a publié des recueils de poèmes. Elle aime déclamer sur scène, un peu frustrée de n’être pas une chanteuse de tango.

Un univers à la Mad Max dans Cómprame un revolver, un film de Julio Hernández Cordón

Le Mexicano-Guatémaltèque Julio Hernández Cordón, le réalisateur du réussi Las Marimbas del infierno (film de 2010 qui n’a pu sortir qu’en janvier 2018), a présenté à Cannes l’an passé Cómprame un revólver. Quelque part au Mexique, dans un décor de western et dans un monde submergé par la violence, où les femmes se prostituent et sont tuées, une fille porte un masque de Huck et une chaîne autour de sa cheville pour cacher sa féminité, car on raconte que les filles disparaissent ou sont tuées. Elle aide son père, un junkie tourmenté, à prendre soin d’un terrain de baseball abandonné où jouent des dealers. Puis ils assistent à une grande fête en l’honneur du baron local de la drogue.

Photo : Cómprame un revólver

En recréant un univers sombre et pesant avec très peu de moyens, Julio Hernández Cordón parvient à exprimer avec efficacité l’horrible oppression des narcotrafiquants sur la population mexicaine. Le monde créé par le cinéaste est fort, sombre, oppressant et heureusement parsemé de quelques belles images oniriques, qui viennent illuminer le récit et permettent aux spectateurs de respirer.

Le film évite ainsi tout manichéisme. Le père a beau être courageux et faire tout son possible pour cacher sa fille, il ne reste pas moins complice du système des narcos en étant lui-même toxicomane. Seul le personnage de Huck, référence au chef-d’œuvre de la littérature américaine Huckleberry Finn de Mark Twain apporte un peu d’espoir dans cet univers.

«À l’origine, explique Julio Hernández Cordón, je pensais à une adaptation d’Huckleberry Finn, située dans un futur apocalyptique aux décors minimalistes. Et puis quelqu’un m’a suggéré que le personnage central soit une petite fille. J’ai pensé à mes filles, et j’ai voulu leur écrire une histoire, la lettre d’un père qui se sait imparfait mais empli d’un amour profond pour elles. Et le seul héritage qu’il peut leur offrir, est celui de la survie. Cómprame un revólver est une histoire d’amour, de paternité dans un espace sans règle. Le royaume de la loi du plus fort, où rien n’a d’importance si ce n’est tromper la mort.»

«Cette histoire parle de ce Mexique conflictuel et sauvage, où les institutions sont invisibles et où la vie des gens dépend de l’humeur des criminels. La forme du film repose sur l’improvisation, du tournage jusqu’aux dialogues. Il n’y a pas eu de répétition et la plupart des acteurs ne sont pas des professionnels…»

Pour trouver le terrain de base-ball, il ajoute : «Près de la mer, j’ai trouvé un terrain immense où on élevait des crevettes. En voyant les canaux, j’ai tout de suite pensé à Mark Twain et à La Nuit du chasseur. Un lieu extrêmement poétique et cinématographique. En m’y promenant, je me suis senti plongé dans mon histoire. Je me suis souvenu de quand j’étais enfant et que je regardais un endroit que j’aimais, j’avais envie d’y jouer ; d’y inventer un jeu et de profiter de l’endroit.»

Ce curieux film est très impressionnant, surtout lorsque l’on voit deux groupes de trafiquants de drogue s’affronter, mieux armés que l’État mexicain. Sortie le 27 mars.

Alain LIATARD

Cinéma du Réel 2019 : 41e édition du Festival international de films documentaires

Créé en 1978 par la Bibliothèque Publique d’Information (BPI) au Centre Pompidou, le festival Cinéma du Réel est organisé depuis 1984 en collaboration avec l’association les Amis du Cinéma du Réel. L’objectif principal est de faire la promotion et la diffusion des films documentaires. C’est un des plus importants festivals du film documentaire, de renommée nationale et internationale, qui permet la rencontre entre les professionnels du documentaire et le public. Du 15 au 24 mars 2019 se tiendra la 41e édition de ce Festival international de films documentaires à Paris avec une sélection de films sur l’Amérique latine.

Photo : Cinéma du Réel

Dans différents lieux, au Centre Pompidou, au Luminor Hôtel de Ville et au Forum des Images, seront projetés plus de 150 films, regroupant plus de 120 réalisatrices et réalisateurs et 30 nationalités différentes seront représentées.

Les films sont répartis en plusieurs sections : «Compétition internationale», «Section française», «Kevin Jerome Everson», «Fabriquer le cinéma», «Front(s) Populaire(s)» et «Focus Yolande Zauberman». Plusieurs jurys décerneront différents prix, dont ceux de la «Compétition internationale», du «Longs métrages», du «Courts métrages», et du prix «Jeunes Publics».

Le type de films que l’on a l’occasion de voir dans ce festival est essentiellement le documentaire, l’essai ou encore l’expérimentation. Ainsi, la diversité des genres et des formes d’approches cinématographiques mondiales sont mises en valeur. Le festival met l’accent sur le patrimoine et la mémoire du genre, en organisant notamment des rétrospectives, et les fait dialoguer avec la création contemporaine.

Chaque année, il fait découvrir de jeunes talents, et de nombreux réalisateurs sont révélés sur la scène internationale et sont aujourd’hui connus du grand public. Après la projection des films, un débat est proposé entre le spectateur et les réalisateurs.

L’Amérique latine au Cinéma du Réel

Pour cette 41e édition, le Cinéma du Réel accueillera une dizaine de films sur l’Amérique latine. Les pays à l’honneur cette année seront le Brésil, le Chili, l’Argentine et le Mexique, avec les films suivants :

  • A Rosa azul de novalis réalisé par Gustavo Vinagre et Rodrigo Carneiro (2019 / Brésil / 70 min)
  • Diz a ela que me viu chorar de Maíra Bühler (2019 / Brésil / 85 min)
  • Vivir alli no es el infierno, es el fuego del desierto. La plenitud de la vida, que quedo ahi como un arbal, réalisé par Javiera Véliz Fajardo (2018 / Chili, Brésil / 58 min)
  • Altiplano de Malena Szlam (2018 / Chili, Argentine, Canada / 15 min)
  • Los sueños del castillo, réalisé par René Ballesteros (Chili, France / 71 min)
  • Blue Boy de Manuel Abramovich (2019 / Allemagne, Argentine / 18 min)
  • Chaco réalisé par Daniele Incalcaterra et Fausta Quattrini (2012 / Argentine, France / 99 min)
  • El impenetrable de Daniele Incalcaterra et Fausta Quattrini (2019 / Argentine, Suisse, Guinée-Bissau / 23 min)
  • Una corriente salvaje, réalisé par Nuria Ibáñez Castañeda (2018 / Mexique / 75 min)

À cette occasion seront donc projetés 7 longs métrages et 3 courts métrages. Le film A Rosa Azul de Novalis de Gustavo Vinagre et Rodrigo Carneiro (2019) fait partie de la section «Compétition internationale» et les films Chaco (2012) et El Impenetrable (2019), tous deux des réalisateurs Daniele Incalcaterra et Fausta Quattrini, seront dans la section «Front(s) Populaire(s)».

Différents thèmes seront abordés, comme ceux de l’homosexualité, de la misère, de la drogue, de l’amour, de la nature, du temps qui passe, de l’exploitation minière, des prisons, de l’écologie, mais aussi des peuples indigènes et de la pêche.

Ces dix films nous permettront ainsi de voir ce qu’il se fait actuellement sur le continent latino-américain, en ce qui concerne la création documentaire. Et nous approcherons ces nouvelles sensibilités artistiques et singulières, de ces différents réalisateurs et réalisatrices, avec beaucoup d’envie.

Joan COSTE
D’après Cinéma du Réel

Le Brésil par une Italienne : Au pays qui te ressemble de Lisa Ginzburg

On le sait bien, la littérature n’a pas de frontières. Lisa Ginzburg, philosophe, traductrice (de Shakespeare, entre autres) et journaliste, née en Italie et exerçant en France, raconte une histoire d’amour, de passion et de malheur avec un danseur brésilien. L’autobiographie n’est pas loin, mais Au pays qui te ressemble est un roman, parfaitement écrit, élégant et poignant et l’une des meilleures descriptions du Brésil provincial, quotidien, vivant et étouffant.

Photo : Sophie Bassouls/Éditions Verdier

La narratrice, une Italienne qui travaille en France pour des chaînes de télévision, amoureuse absolue mais lucide de Ramos, un danseur brésilien de candomblé, va à la rencontre de la famille, du quartier, du pays de l’homme qu’elle aime. Pedra Forte, la favela poussiéreuse de son enfance, a façonné le jeune garçon qui a grandi parmi ses neuf frères et sœurs dans l’ombre de la religion afro-brésilienne. Des mères, il en a eu plusieurs, Yvonne, la «vraie», débordée avec ses dix enfants, Maria, la sœur aînée qui avait un temps remplacé, plus qu’aidé, Yvonne, et Helena, mãe do santo, espèce de prêtresse du candomblé à qui Yvonne avait confié l’enfant qui montrait des dons divers qui se confirment plus tard.

La jeune femme subit une véritable fascination pour Ramos et autant pour son univers, un pays débordant de vitalité dans lequel la mort n’est jamais éloignée. Tout est compliqué pour elle, cette découverte multiple, les quartiers, les gens, la famille du mari, les façons de vivre, et puis sa situation : au cours de plusieurs séjours toujours trop brefs, elle n’est pas seulement dans le pays de son mari pour des raisons personnelles, elle doit en même temps préparer un futur documentaire sur le frevo, une forme de samba. Comment trier dans tout cela, et faut-il trier ?, se demande-t-elle. Ramos se montre souvent fuyant quand il est dans son milieu, c’est ce qu’elle ressent, mais elle-même est-elle naturelle ? Il n’est plus du tout le même homme qu’en Europe. Qu’il est difficile d’aimer, dit la chanson canadienne. Oui, mais elle veut aimer Ramos. Y parviendra-t-elle ?

En parlant de la famille de Ramos, elle dit qu’elle souhaite rester neutre, «être à l’extérieur, à condition de rester à l’intérieur», sans même voir la contradiction. Et elle agit de la même façon avec le pays tout entier : malgré son honnêteté, elle sera toujours une Italienne amoureuse perdue dans un univers qui n’est pas le sien.

Elle vit plongée dans les sensations et se demande tout le temps comment les transposer : voilà peut-être la grande réussite de ce roman, transposer une cruelle réalité, c’est justement ce qu’elle fait pour nous.

Comment se délite un amour-passion, lentement, par des riens qui s’ajoutent les uns aux autres, d’une féroce crise de jalousie injustifiée à de longs moments d’apaisement, voilà ce que montre Lisa Ginzburg, avec énormément de sensibilité mais sans la moindre mièvrerie.

Je le disais, on voit bien, dans Au pays qui te ressemble l’universalité de la littérature : aux manières de vivre, au Brésil et en Europe s’ajoute une grande richesse de thèmes (mieux vaut ne pas en dire plus), Lisa Ginzburg  passe de l’un à l’autre avec élégance pour réussir un roman profond et émouvant.

Christian ROINAT

Au pays qui te ressemble de Lisa Ginzburg, traduit de l’italien par Martin Rueff, éd. Verdier, 224 p., 19,50 €.

Lisa Ginzburg est née en 1966. Elle vit et travaille à Paris. Au pays qui te ressemble est son premier roman traduit en français.

Cent jours pour l’homme du peuple mexicain, Andrés Manuel López Obrador

En juillet dernier, Andrés Manuel López Obrador (AMLO) arrivait largement en tête du scrutin présidentiel au Mexique. Avec 53% des voix, AMLO surplombait tous ses adversaires et devint le président le plus largement soutenu par la population de toute l’histoire mexicaine. Il brisait de la même façon l’hégémonie du Partido Revolucionario Institucional (PRI) sur les institutions du pays et obtint une majorité écrasante au Parlement mexicain.

Photo : Televisa

Andrés Manuel López Obrador se fit élire porté par son projet de quatrième transformation et le mouvement MORENA, (Movimiento de Regeneracion Nacional). En décembre dernier, après cinq mois de transition, il succéda à Enrique Peña Nieto, qui laissa son poste avec 18% d’opinions favorables et un mandat entaché par la montée de l’insécurité et de la violence dans tout le pays, ainsi que de nombreux scandales de corruption au sein de ses troupes.

Après plus de cent jours au pouvoir, la cote de popularité d’AMLO au sein de la société mexicaine reste extrêmement élevé (près de 80% d’opinions favorables). Attardons-nous sur les principales mesures mises en place par le nouveau gouvernement.

Programmes sociaux

Il avait été élu sous le slogan «Los pobres, primero», dans un pays où 50% de la population vit en situation de pauvreté. Parmi les mesures phares de son budget pour 2019, AMLO annonçait le déblocage de 6 milliards de dollars pour soutenir les jeunes, via un système de bourses, à poursuivre leur éducation ainsi que se former en entreprise. De l’autre côté de l’échelle générationnelle, le budget prévoit également une aide financière universelle aux personnes âgées et handicapées. Pour les travailleurs les plus pauvres, une revalorisation du salaire minimum à hauteur de 16% fut également mise en route (bien que celui-ci reste un des plus faibles d’Amérique latine).

Infrastructure et grands projets

Une des promesses de campagne d’AMLO fut de lancer une grande consultation populaire sur la construction pharaonique du nouvel aéroport de México. En octobre dernier se tint cette consultation qui s’opposa en grande majorité à cette construction (70%) et AMLO se rangea derrière l’opinion des électeurs. Avançant des raisons de corruption dans l’attribution des contrats et des motifs écologistes, le chantier de l’aéroport -construit déjà à 30%- s’arrêta du jour au lendemain.

Dans la foulée, le nouveau président annonça le lancement du projet du Train Maya, une ligne de chemin de fer devant relier les différents sites touristiques et poumons économiques de la Riviera Maya, dans le sud-est du pays. Un investissement colossal de plusieurs milliards d’euros, approuvé par un référendum citoyen dans la région à 89%.

Politique énergétique

Dès sa prise de pouvoir, AMLO prit à bras le corps un des problèmes endémiques de la politique énergétique du Mexique : le huachicoleo ou le vol de combustible. Ce trafic de pétrole à grande échelle était organisé au sein même de Pemex, la compagnie pétrolière publique, depuis de nombreuses années. Chaque jour, c’étaient 80 000 barils de pétrole qui disparaissaient du réseau énergétique mexicain pour un manque à gagner de plusieurs milliards de dollars. À l’heure actuelle, malgré de graves problèmes de planification et de pénurie dans les stations-services de plusieurs États mexicains et notamment dans la capitale, la lutte entamée par AMLO semble porter ses fruits, avec des chiffres de huachicoleo en chute libre.

Néanmoins, sa politique énergétique s’est principalement focalisée sur une récupération de l’industrie pétrolière nationale dans le but d’atteindre l’autonomie énergétique. L’ONG Greenpeace souligne le manque d’ambition du nouveau président en matière d’énergie renouvelable après la diminution draconienne des assignations budgétaires liées à ces questions et l’annulation de plusieurs marchés publics visant à développer ces secteurs.

Droits de l’homme et lutte contre l’insécurité

C’était un des gestes forts des premiers jours de gouvernement d’AMLO. Dans son premier décret officiel en tant que président, il créa la «Commission pour la Vérité» afin de relancer l’enquête sur la disparition en 2014 des 43 étudiants d’Ayotzinapa, visage sur la scène internationale de la violence organisée qui ravage le pays depuis de nombreuses années. L’établissement de cette Commission est un symbole fort de réunification du pays, approuvé par la CIDH (Comisión Interamericana de Derechos Humanos). Les prochains mois nous diront la portée de ce nouvel outil pour ce défi majeur, dans un pays qui compte plus de 37 000 personnes disparues.

En ce qui concerne la sécurité, malgré sa promesse de campagne de retirer les militaires des rues, la Défense fut la principale privilégiée du budget d’AMLO avec une augmentation de son budget de 11%. D’autre part, y a quelques jours, la totalité des 32 parlements locaux votait en faveur de la création d’une Guardia Nacional, une police à caractère militaire, qui devrait compter 150 000 hommes dans cinq ans.

Politique internationale

AMLO avait annoncé que sa politique étrangère se limiterait à défendre les intérêts mexicains là où sa présence serait nécessaire. Depuis le début de son mandat, il n’a encore effectué aucun déplacement à l’étranger, privilégiant un passage de tous les États du pays.

Pour autant, sa voix est dissonante par rapport à la majorité des pays latino-américains sur la question vénézuélienne. La présence de l’actuel président du Venezuela à sa cérémonie d’investiture fut largement questionnée et il se distancia du Groupe de Lima qui jugeait illégitime la prise de pouvoir de Nicolás Maduro en janvier dernier. Se retranchant derrière l’historique politique de non-intervention du Mexique sur la scène internationale, il rata pourtant le coche de pouvoir se définir comme une force régionale de médiation quand Juan Guaidó refusa sa proposition d’intermédiaire.

Le style de présidence

La popularité d’un homme politique dépend largement de sa communication, et cela AMLO l’a bien compris. Se faisant élire comme représentant des classes oubliées du pays, il se définit comme un président simple et proche des gens. Il refusa de s’installer aux Pinos, la maison présidentielle et il baissa son salaire de 27%. Depuis sa prise de pouvoir, tous les jours, à 7 heures du matin, ses conférences de presse sont devenues un rituel pour les journalistes. Ces prises de parole quotidiennes au lever du jour sont une manière de reprendre en main l’agenda médiatique de la journée.

Conclusions

«Bien que ce soit seulement le début du chemin vers le progrès et la justice, nous avons commencé à écrire le prologue du grand chantier de la transformation national», concluait AMLO lors de son discours-bilan après cent jours au pouvoir. En effet, de nombreux enjeux ont déjà été mis sur la table en quelques mois. Néanmoins la lutte contre la corruption, les inégalités et l’insécurité au Mexique est un travail de longue haleine, demandant des mesures à court et long-terme.

L’une des principales caractéristiques des premiers mois d’AMLO au pouvoir fut l’austérité imposée aux institutions et aux gouvernants politiques. Il s’est opéré un vrai changement d’esthétique des institutions publiques, une promesse d’austérité qu’il avait défendue lors de sa campagne. Ces mesures ne sont pas seulement symboliques car elles permettent de renouer la confiance de la société mexicaine avec la fonction publique, confiance largement rompue ces dernières années. Dans la narrative présidentielle, le peuple est remis au centre des stratégies politiques et depuis l’ascension d’AMLO au pouvoir, le débat public n’a jamais autant été si vif au sein de la société mexicaine.

La mise en place de mesures sociales de grande envergure est l’autre caractéristique qui peut expliquer l’énorme popularité du nouveau président mexicain. Ces programmes sont un signal encourageant car ils ont comme objectif de revaloriser les classes les plus démunies grâce à la formation professionnelle, l’éducation et une amélioration de leur pouvoir d’achat, afin de trouver d’autres chemins que ceux de la violence et la drogue. Il n’empêche que, dans les mois qui viennent, AMLO va devoir définir clairement le modèle économique qu’il souhaite pour pouvoir financer ces mesures.

Dans de nombreux domaines, il va devoir également affronter ses propres contradictions. Si un système de consultations citoyennes est mis en place, il doit être réglementé, transparent et représentatif pour atteindre une certaine légitimité.

Un double discours est également visible sur la question des droits de l’homme et de la lutte contre l’insécurité où, d’un côté, López Obrador entame le processus indispensable de réconciliation nationale entre les victimes de violence et l’État et, d’un autre, utilise les vieilles recettes des anciens présidents en privilégiant la mise en place d’un nouveau corps armé pour lutter contre la violence alors que les forces de l’ordre sont impliqués dans de nombreux cas de violences, de tortures et de disparitions forcées.

La même constatation peut être faite en matière de politiques énergétiques où, sous couvert de retrouver l’autonomie énergétique du pays, il parie sur une vision privilégiant l’utilisation du pétrole et rabaisse le budget des politiques d’énergie renouvelable et de protection de l’environnement. Protection de l’environnement qui était pourtant au cœur de son argumentaire pour l’annulation de la construction du nouvel aéroport de Mexico. Ce double discours opère également dans la promotion d’un pays plus prospère tout en coupant abondamment dans les budgets destinés aux universités, à la recherche et à la culture, trois piliers indispensables au développement social et économique.

Finalement, en matière de politique internationale, AMLO, qui a comme modèle l’ancien président brésilien Lula, se refuse pourtant à assumer la force historique potentielle que pourrait avoir son mandat en Amérique latine. Sur un continent largement passé à droite de l’échiquier politique, sa voix dissonante aurait pu marquer une nouvelle impulsion, mais elle peine hélas à se faire entendre.

Cent jours sont passés et AMLO peut toujours compter sur un soutien social (presque) sans faille. Cette popularité inédite est à la fois une chance et une malédiction, tant les espoirs de la population mexicaine sont grands pour que son gouvernement transforme le pays de fond en comble. AMLO compare souvent son modèle de quatrième transformation du Mexique aux mouvements historiques de l’Indépendance, la Réforme ou la Révolution mexicaine, et en mettant la barre si haut, la société mexicaine espère de lui qu’il soit à la hauteur de ces enjeux.

Romain DROOG

La police s’en prend à des manifestants et à des journalistes au Nicaragua

Des policiers anti-émeutes s’en sont pris violemment samedi à Managua à plusieurs journalistes et à des dizaines d’opposants au gouvernement du président Daniel Ortega qui s’apprêtaient à manifester pour réclamer la libération de tous les «prisonniers politiques», selon France 24 dont nous reproduisons ici un article.

Photo : Infobae

Pourchassés par les forces de l’ordre, les manifestants et les journalistes venus couvrir le rassemblement avaient trouvé refuge dans les locaux d’une banque, dans le sud de la capitale, lorsque les policiers ont pénétré sur le parking et ont fait usage de leurs armes.

«Ils attaquent l’édifice avec des gaz lacrymogènes et ils tirent», a témoigné un vidéaste de l’AFP, Luis Sequeira. Ce dernier avait déjà été agressé une heure auparavant par des policiers qui lui ont volé son matériel et ont tenté de l’interpeller.

Peu après l’incident, qui n’a pas fait de blessé, les journalistes, dont des reporters de l’AFP, ont réussi à quitter les lieux, mais la zone était toujours bouclée par la police, ont-ils témoigné.

Selon l’opposition, au moins 30 personnes ont été interpellées pour avoir tenté de participer à la manifestation lancée à l’appel du bloc d’opposition Unidad Nacional Azul y Blanco (UNAB).

Parmi elles, figurent un ancienne guérillera sandiniste, Monica Baltodano et sa sœur, Sofana Arce, selon leur famille. Deux membres de la délégation de l’opposition, qui participe depuis le 27 février aux pourparlers avec le gouvernement, auraient également été arrêtés.

Des centaines de policiers anti-émeutes avaient été déployés tôt dans la matinée à Managua afin d’empêcher les participants de se joindre à la manifestation, la première organisée par l’opposition depuis octobre, date à laquelle les rassemblements d’opposants ont été interdits par la police. Elle visait à réclamer la libération de tous les détenus emprisonnés pour avoir participé à des manifestations anti-gouvernementales.

Plus de 600 «prisonniers politiques» sont toujours détenus dans le pays, selon l’opposition qui considère comme «insuffisante» la libération de 150 opposants depuis la reprise du dialogue. La police avait annoncé vendredi qu’elle n’autoriserait pas cette marche.

Après trois jours de blocage, l’opposition a accepté jeudi de reprendre les négociations avec le gouvernement à la suite de la promesse du pouvoir de libérer des opposants. Seul le représentant des étudiants n’a pas rejoint la table des pourparlers, ces derniers réclamant «des faits».

Ce dialogue vise à trouver une issue à la crise politique qui secoue le pays depuis près de onze mois et a fait plus de 325 morts, essentiellement dans les rangs de l’opposition.

L’ex-guérillero Daniel Ortega, âgé de 73 ans, est au pouvoir depuis 2007. Il est accusé par ses opposants d’avoir mis en place avec son épouse et vice-présidente Rosario Murillo une dictature corrompue et népotique.

D’après France 24

Le cinéaste mexicain Alejandro González Iñárritu, président du prochain Festival de Cannes

Pour la première fois de son histoire, le jury de la compétition du Festival de Cannes sera présidé par un Mexicain. C’est le cinéaste Alejandro González Iñárritu qui officiera lors de la 72édition de la plus importante manifestation cinématographique mondiale, qui se tiendra du 14 au 25 mai 2019. À noter que c’est la seconde fois seulement dans l’histoire du festival que la présidence du jury échoit à un Latino-Américain après l’écrivain guatémaltèque Miguel Ángel Asturias en 1970.

Photo : Voici

Alejandro González Iñárritu, 55 ans, succédera à Cate Blanchett, dont le jury avait décerné l’an dernier la Palme d’or à Une affaire de famille du Japonais Hirokazu Kore-eda. Une transition d’autant plus remarquée que l’actrice australienne était à l’affiche de Babel, film choral d’Iñárritu qui avait reçu le prix de la mise en scène à Cannes en 2006.

«Dès le début de ma carrière, le Festival de Cannes a été important pour moi, explique le réalisateur.» En effet, le cinéaste s’était vu décerner à Cannes le grand prix de la semaine de la critique en 2000 pour son premier long métrage Amours chiennes (Amores Perros) qui relate trois histoires croisées dans la capitale mexicaine.

«Je suis honoré et ravi d’y revenir cette année, et immensément fier de présider le jury, poursuit-il. Le cinéma coule dans les veines de la planète, et ce Festival en est le cœur. Avec le jury, nous aurons le privilège d’être les premiers spectateurs des nouveaux films de nos collègues cinéastes venus du monde entier. C’est un véritable plaisir et une grande responsabilité, que nous assumerons avec passion et dévouement.»

Alejandro González Iñárritu, après des débuts au Mexique comme présentateur vedette d’une radio musicale, s’est dirigé vers la création de publicités et de courts métrages pour la télévision mexicaine, puis a rencontré le scénariste Guillermo Arriaga, avec qui il a réalisé Amores Perros (2000), le premier de ses six longs métrages. Suivra ensuite 21 grammes (2003), son premier film américain avec Sean Penn, et puis Babel (2006) avec Brad Pitt, où l’on suit quatre histoires sur trois continents, et Biutiful (2010), réflexion autour de la paternité avec Javier Bardem.

Dans ses films, Iñárritu dépeint des univers sombres où les destins se croisent. Il a été nommé sept fois aux Oscars, pour chacun de ses films. Il a reçu quatre statuettes, dont celle du meilleur réalisateur pour Birdman avec Michael Keaton en 2015, explorant l’ego d’un acteur, ainsi que pour The Revenant en 2016, histoire d’un trappeur que rien n’arrête pour survivre, incarné par Leonardo DiCaprio. En 2017, il a conçu Carne y Arena, la première œuvre en réalité virtuelle à figurer dans la sélection officielle à Cannes et qui lui a par ailleurs valu son cinquième Oscar.

«En plus d’être un cinéaste audacieux et un auteur toujours surprenant, Alejandro est aussi un homme de convictions, un artiste de son temps. Nous avons toujours été heureux de l’accueillir sur la Croisette et, en 2017, particulièrement fiers de présenter en Sélection officielle Carne y Arena, son installation de réalité virtuelle qui évoquait la question des migrants avec beaucoup de force et d’humanité», ont salué les organisateurs du festival, Pierre Lescure et Thierry Frémaux.

Alain LIATARD

Festival de Cannes : SITE

Petites histoires poétiques dans Un petit oiseau de la Péruvienne Claudia Ulloa Donoso

«Que tout soit un participe présent de pulsations, de respirations, de mouvements», c’est l’invitation de l’écrivaine péruvienne Claudia Ulloa Donoso, à travers ces trente histoires hétéroclites, bien souvent cruelles mais surtout loufoques, contenues dans Un petit oiseau et d’autres histoires publié aux éditions L’Atinoir.

Photo : Libero America/L’Atinoir

Trente histoires, six recueils et des définitions, froides, poétiques, crues et rêveuses tout à la fois, qui entrecoupent les récits. On passe d’un petit oiseau blessé qu’une jeune femme retient dans sa main –pour l’étouffer ou pour le sauver ?–, à la névrose d’un collectionneur de vis ou encore à l’obsession meurtrière d’une marionnettiste.

Entre-deux, entre la vie et la mort, entre le rire et les larmes. Sadisme innocent –ou non ?–, dans Un petit oiseau et d’autres histoires, on danse sur un fil, au fil des narrateurs et des regards froids qui ne s’échangent pas mais se répondent.

Entre «ici» et «là», aussi, entre Lima et la Norvège, le pays d’adoption de l’auteure. Les odeurs de poissons du souvenir se mêlent au froid du présent, au sang, à cette maladie contemporaine qu’est la solitude, tandis que des figures de femmes d’un ailleurs familier se revendiquent. Entre deux langues, aussi. De ce qui ne peut pas se dire, de ce qui ne pourra jamais se dire.

C’est la poésie qui surgit de l’instant : on libère l’oiseau qui s’élève au milieu des travailleurs d’un monde dit premier, ébahis. Le récit s’interrompt, on le suit des yeux sans respirer. Jusqu’où ira-t-on ? Vers les entrailles d’un chat au nom d’oiseau où l’on nous invite à voyager !

Entre poésie et pieds-de-nez aux conventions, le rire, finalement, domine, et, avec lui, la vie.

Clémence DEMAY

Un petit oiseau et d’autres histoires de Claudia Ulloa Donoso, traduit de l’espagnol (Pérou) par Jacques Aubergy, éditions L’Atinoir, 151 p., 14 €. À paraître en mars.

Claudia Ulloa Donoso (Lima, 1979) a étudié le tourisme au Pérou, la philologie hispanique en Espagne et la sociologie en Norvège. Elle est l’auteure de El pez que aprendió a caminar (Estruendomudo, 2006), Septima Madrugada (Estruendomudo, 2007) et Pajarito (Los Laurel Books, 2015, Laguna Libros, 2016 et Pumpkin Nuggets, 2018). Elle réside actuellement à Bodø, en Norvège.

Les enjeux du train Maya pour relancer l’économie et le tourisme au sud-est du Mexique

Le président du Mexique, Andrés Manuel López Obrador (AMLO), a proposé de construire une ligne de chemin de fer de 1500 kilomètres traversant cinq États pour relier les centres archéologiques de la culture maya et relancer l’économie dans le sud-est du pays. Ce projet devrait voir le jour au cours des quatre prochaines années, couvrant ainsi les principales destinations touristiques du pays : Cancún, Tulum, Calakmul, Palenque et Chichén Itzá.

Photo : SavonsForets

Le budget alloué à ce projet sera de 120000 à 150000 millions de pesos (de 5,470 à 6,840 millions d’euros), dont 75% proviendra de ressources privées et des fonds qui émanent des impôts sur le tourisme. Ce plan n’était pas nouveau puisqu’en 2012, le Secrétaire aux communications et aux transports du Mexique, Gerardo Ruiz Esparza, l’avait déjà proposé, mais faute de budget, il n’avait pas été mis en place.

600 kilomètres d’anciennes infrastructures de la voie ferrée du sud-est serviraient à le construire et le reste serait modernisé et assaini. Ce train Maya permettra non seulement de relier les villes du sud-est (l’une des zones les plus marginalisées) au reste du Mexique, mais aussi d’ouvrir sur la biodiversité des paysages et les richesses archéologiques. La nuit, le train se chargerait de transporter des marchandises sous les procédures de la Commission fédérale de l’électricité (CFE), grâce au travail continu du train. En outre, il amènerait de nombreux touristes de Cancún à Palenque en neuf heures avec une vitesse maximum de 160 km/h.

La construction de ce train doit prendre en compte divers obstacles tels que l’ajustement des vitesses, les pentes du terrain et le délai d’élaboration puisque, selon les estimations, elle prendrait cinq ou six ans pour un travail d’une telle ampleur. De même, il faut tenir compte d’autres complexités pour mener à bien ce type de travaux, dans la mesure où les projets d’infrastructures sont à ce jour interrompus faute de négociations, et face à des controverses environnementales. D’ailleurs, des organismes environnementaux ont réagi en pointant du doigt le grand impact que le train aurait sur l’écosystème, où vit un grand nombre de jaguars. Les responsables du projet ont travaillé sur cet aspect avec cinquante chercheurs et experts pour la préservation animale.

Rogelio Jiménez Pons, directeur du Fonds national pour le développement du tourisme (Fonatur), souligne que ce projet amènera des bénéfices et apportera des valeurs ajoutées dans différentes municipalités de la route en termes d’immobilier et de commerce, ce qui aiderait parallèlement à l’entretien de la voie ferrée. De cette façon, cette proposition d’AMLO représente un enjeu de taille : se risquer à ce que ce soit un échec absolu. Le gouvernement doit ainsi se prémunir face aux velléités du secteur privé quant au financement, sans pour autant affecter le tourisme.

Andrea M. RICO PARRA

Le retour de Mascaró, le chasseur des Amériques de l’Argentin Haroldo Conti

Mascaró, le chasseur des Amériques a obtenu le Prix Casa de las Américas à La Havane en 1975. Moins d’un an plus tard, son auteur, Haroldo Conti, était enlevé chez lui à Buenos Aires par la dictature militaire. On n’a plus eu de nouvelles de lui. Homme aux multiples activités (il fut instituteur, pilote d’avion, scénariste de films et auteur de romans et de nouvelles), il a dans ses œuvres montré des gens simples amoureux de la vie et de la liberté, c’est probablement ce qui l’a rendu suspect aux yeux de la dictature.

Photo : Pangea/La dernière goutte

Joli présage : c’est sur un rafiot nommé Le Lendemain que s’embarque Oreste, le personnage principal de ce beau roman qu’est Mascaró, le chasseur des Amériques. Il laisse derrière lui son village de pêcheurs, peu d’habitants mais plein d’amis, ceux qu’on rencontre dans le seul bar, tenu par Lucho, animé par quelques musiciens et dont on ressort à point d’heure sans pouvoir marcher droit. Au moment d’embarquer vers Palmares, au moment de faire ses adieux, on ne veut pas donner l’impression d’être émus, mais on se frotte les yeux. À cause de la cheminée du Lendemain qui crache une fumée irritante ? Peut-être, après tout…

Oreste est en bonne compagnie sur ce bateau décrépit, outre le capitaine s’y trouvent le Prince et le cavalier noir. Le Prince Patagon n’a de prince que le nom sur des affiches un peu décolorées et le cavalier noir se nomme Mascaró. Autant le prince est bavard et un rien fanfaron, autant le cavalier est silencieux et discret, et même mystérieux, et le restera jusqu’à la fin de l’histoire. Quand le Lendemain se met en panne au beau milieu de la mer, moteur brisé, on se demande si Palmares n’est pas un mythe et si on est bien soi-même de chair et d’os.

Tous sont d’accord, sans réserve, pour dire que «la vie, il faut la vivre en libations». L’alcool et les cigares ne sont pas les seules libations, il y a aussi la poésie, la musique et les rires. Quelques bateaux fantômes se laissent admirer quelques minutes, parfois, les jours se ressemblent, en l’absence de vent et de mouvement.

Oreste et le Prince, enfin à Palmares, se lancent dans de nouvelles aventures en compagnie de trois ou quatre sympathiques comparses. Le Prince, avant d’avoir été Prince, avoue avoir été un scélérat, et ce qu’il a fait pour changer, il en fait profiter les autres, Oreste est le premier à appliquer ses préceptes. Soigner son corps pour qu’il nous serve, savoir deviner ce que la pire crapule a de lumière en elle, aimer les gens, qui qu’ils soient, telles sont les leçons distillées par le Prince, artiste misérable dont le succès n’est connu que de lui, qui finit par devenir, pour le lecteur et pour Oreste, un lumineux modèle dans sa modestie autant que dans ses excès.

Malheureusement, et même si rien dans le roman ne permet de dater l’action, il a été écrit au tout début des années de la terrible dictature militaire argentine et déjà «l’altération de l’ordre naturel conduit à celle de l’ordre établi», on commence à voir partout la subversion. Le grand oiseau qui survole les villages (en réalité un rêveur bricoleur qui a su créer une merveilleuse machine volante dont il est lui-même le moteur) est chassé de son village : les autorités ont décidé justement qu’il était subversif de faire rêver le commun des mortels. Il est vrai aussi que«l’art est une conspiration à lui tout seul», comme le souligne le Prince.

Haroldo Conti est le chantre des petits, des modestes. Vus par lui ils se métamorphosent en seigneurs, ils apprennent à être eux-mêmes, à être heureux malgré la laideur qui les entoure, qui les encercle et les enferme, ils imposent leur liberté. Quelle leçon, surtout venant d’un homme qui n’a jamais prétendu à la gloire et qui a disparu de façon aussi injuste. Mascaró était-il prémonitoire ?

Christian ROINAT

Mascaró, le chasseur des Amériques de Haroldo Conti, traduit de l’espagnol (Argentine) par Annie Morvan, éd. La dernière goutte, 380 p., 21 €. Haroldo Conti en espagnol : Mascaró, el cazador americano / La balada del alamo carolina / Sudeste, ed. Alfaguara / En la vida, ed. Barral Editores, Barcelone. Haroldo Conti en français : La Ballade du peuplier carolin, éd. La dernière goutte.

Haroldo Conti, dont Gabriel García Márquez a dit qu’il était l’un des plus grands écrivains argentins, est né en 1925 à Chacabuco dans la Province de Buenos Aires. Enlevé dans la nuit du 4 au 5 mai 1976 par des hommes à la solde du régime dictatorial, il est porté disparu depuis cette date. Mascaró, le chasseur des Amériques, son dernier roman, a obtenu en 1975 le prestigieux prix Casa de las Américas.

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