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Mario Perez Morales

L’Église chilienne s’enlise : nouveaux scandales sexuels et démission en bloc de 34 évêques

Ces derniers jours, l’Église chilienne a été secouée par de nouveaux scandales. L’archevêché de Rancagua a suspendu 14 prêtres à la suite des déclarations de la paroissienne Elisa Fernández à l’encontre de Luis Rubio qu’elle accuse d’avoir participé, accompagné d’un groupe de religieux surnommé «la familia», à divers abus sexuels. Ce nouveau scandale arrive seulement quelques jours après l’annonce de la démission de 34 évêques par Luis Fernando Ramos Pérez et Juan Ignacio González Errázuriz, pour une affaire de pédophilie. Pour couronner le tout, le président de la commission pour la prévention d’abus au sein de l’Église chilienne, Alejandro Goic, s’est joint aux 33 autres évêques ayant remis leur démission. Il est accusé d’avoir réagi négligemment aux diverses déclarations d’Elisa Fernández.

Photo : Réunion des évêques à Rome/Reporte Indigo

Le pape François avait déjà annoncé des «changements» après avoir reçu un rapport sur le scandale sexuel au Chili. Il avait engagé Mgr Scicluna, évêque de Malte reconnu pour son investissement dans la lutte contre la pédophilie, pour mener l’enquête. Le premier jour, le pape François a donné à chaque participant un texte rédigé à partir de ce rapport. Le pape y traite diverses questions : on y parle notamment de la «psychologie d’élite». C’est-à-dire la façon dont la hiérarchie ecclésiastique prend la place de l’ensemble des croyants. Ce groupe se croit le seul à posséder le commandement de la prise des décisions qui restent éloignées des besoins de la population.

Concernant les témoignages des victimes, le pape remet aussi en question le rôle de l’Église. François Iᵉʳ critique la façon dont l’Église a réagi. Très souvent, les coupables ont été soutenus et leur délits cachés. Le pape se demande par ailleurs comment on peut réassigner des personnes soupçonnées d’avoir commis des abus aux emplacements où le rapport avec les enfants est fort.

Le vendredi 18 mai, les évêques ont remis leur démission au pape. Dans une lettre, ils présentent leurs excuses aux victimes et au pape, au peuple de Dieux et à leur pays. Ils s’engagent à réparer les dommages causés ainsi qu’à admettre leur culpabilité et les erreurs commises.

L’article de Patricio Fernández, directeur de la revue The Clinic, dans le New York Times, soulève des points intéressants. L’auteur fait référence à ce problème qu’il situe à l’époque de Jean Paul II, lors de la dictature de Pinochet. À cette époque, le pape avait rendu un service à la dictature en remplaçant des religieux à cause de leur idéologie, voire leur rapport avec la théologie de la libération ou leur engagement vis-à-vis des droits de l’homme. En effet, leurs places ont été occupées par de nouveaux religieux plus proche de Pinochet dont Fernando Karadima surnommé «El Santito» (le petit Saint). Fernando Karadima, interdit à vie de ses fonctions religieuses, était titulaire de la paroisse El Bosque et l’un des prêtres préférés de la bourgeoise pinochetiste du quartier de Providencia. Quatre évêques parmi ceux ayant posé leurs démissions se sont formés spirituellement à ses côtés : Andrés Arteaga, évêque auxiliaire de Santiago, Horacio Valenzuela, évêques de Talca, Tomislav Koljetić, évêque de Linares, et enfin Juan Barros, l’évêque d’Osorno. Il semble qu’un triste cycle, inauguré sous Jean Paul II, se referme avec ces démissions.

En 2010, James Hamilton, José Andrés Murillo et Juan Carlos Cruz, tous des victimes de Karadima, ont dénoncé les abus subis au cours des années 1980 et 1990. Karadima fut déclaré coupable en 2011. Juan Barros a été accusé depuis lors de couvrir Karadima. En 1984, Angel Borrás était le secrétaire du cardinal Francisco Fresno. C’est alors que les premières accusations contre Karadima ont été formulées. Pourtant, ces dénonciations n’étaient pas prises en compte, voire ignorées, selon la déclaration de la victime Juan Carlos Cruz. Lors du dernier voyage du pape au Chili, Barros l’a accompagné et est apparu à des moments importants de la visite comme dans le parc O’Higgins. Lors de ces rassemblements, Angel Borrás s’est présenté aux côtés du pape François, geste qui a mis en colère les victimes. Par ailleurs, le pape François a déclaré lors de son retour qu’il ne croyait pas aux déclarations des victimes. Pour lui, il n’y a aucune preuve contre Barros.

Quelques jours après son retour, le pape a commandé une mission au spécialiste des crimes sexuels au Vatican, Mgr Scicluna. Les raisons pour lesquelles le pape a si vite changé d’avis restent inconnues. Il semble que la pression est devenue trop forte. Quelques jours après son retour du Chili, l’existence et le contenu d’une lettre d’une des victimes, Juan Carlos Cruz, adressée au pape et datée de 2015, ont été dévoilés. Dans cette lettre, la victime dénonce le comportement de Barros qu’elle accuse d’avoir été présent lors des abus. Finalement, Francois Iᵉʳ a décidé d’ouvrir une enquête qui a provoqué la démission des 34 évêques. Le pape a récemment avoué avoir sous-estimé l’ampleur du problème et s’en excuse.

Mario PÉREZ MORALES

Politique et anciens membres de la police militaire accusés de l’assassinat de Marielle Franco

Le 14 mars dernier, à Rio de Janeiro, Marielle Franco rentrait d’un rassemblement pour le droit des femmes noires. C’est d’une Chevrolet, occupée par quatre personnes, que l’on a ouvert le feu contre la voiture de l’activiste. Marielle Franco, ainsi que le conducteur de la voiture, Anderson Pedro Gomes, ont été assassinés.

Photo : Regeneración

Selon des informations du journal brésilien O Globo, un ancien membre de la police militaire (qui n’était pas témoin oculaire de la fusillade) a dénoncé deux suspects : Marcello Siciliano, conseiller municipal du Partido Humanista Solidaridad, et Orlando Oliveira de Araujo, ancien membre de la police militaire. Il se trouve que ce dernier est actuellement en prison, accusé d’être le leader d’un groupe paramilitaire et d’être à l’origine d’un autre assassinat.

Le témoin a confirmé les dates et endroits où des réunions de ces deux suspects se seraient tenues depuis juin 2017. Tous les deux maintiendraient des affaires communes dans l’ouest de Rio de Janeiro. Ce témoin évoque aussi des conversations au cours desquelles les deux suspects auraient montré leur rejet de Marielle Franco. Ils exprimaient par ailleurs les raisons pour lesquelles l’activiste devenait à leurs yeux une menace pour leurs intérêts.

Face à ces accusations, les deux prévenus se sont déclarés innocents. L’ancien policier a écrit une lettre depuis la prison. Dans cette missive, il nie tout lien avec ce crime et toute relation avec l’activiste. Marcello Siciliano s’est exprimé à son tour lors d’une conférence de presse. Il a expliqué que Marielle et lui entretenaient des relations amicales, et qu’ils envisageaient de travailler ensemble dans certains projets.

Le 13 mai, pour la reconstitution des faits, quatre témoins ont été convoqués, selon le journal El diario. Il semble que l’on connaît déjà l’arme utilisée : une carabine MP5, avec silencieux. Il semble également que cette arme appartienne aux groupes d’élite de la police brésilienne fédérale, militaire et civile, et que la munition 9 mm fait partie d’un lot acheté par la police fédérale.

Cela fait très longtemps que la violence règne au Brésil. Le président brésilien, Michel Temer, maintient la présence des armes dans les rues de Rio, présence paradoxalement justifiée sous prétexte de maintenir l’ordre. Marielle faisait récemment partie  d’une commission ayant pour but d’enquêter sur l’activité de l’armée et de continuer à dénoncer ses excès (voir le 10 mars, date où elle s’est manifestée contre l’opération militaire en cours dans la favela Acari). Est-ce son engagement contre la violence qui l’a condamnée et qui a conduit à son assassinat ?

Au moment de son assassinat le 14 mars dernier, nous avions déjà mentionné la force de cette femme. Marielle Franco, 38 ans, était née dans la favela de Maré. Sociologue, noire, lesbienne et féministe, elle était une vraie militante pour les droits humains et n’avait eu de cesse de s’exprimer contre la violence paramilitaire, institutionnelle, des bandes criminelles, sociale, etc.

Le Brésil a été dénoncé par l’ONU pour l’occupation militaire ; Amnesty International a, de son côté, lancé une pétition sur son site web pour protester contre la mort de Marielle Franco. Il semble clair qu’une personne comme Marielle ne pouvait pas plaire pas à tout le monde. Il suffit pour le comprendre, de considérer sa position claire et nette contre le racisme, opposée au discours de haine de l’extrême droite (comme celui de Bolsonaro) ainsi que son activisme contre les attaques homophobes dans un pays atteignant des chiffres records d’homicides de personnes LGBT. D’après l’ONG Grupo Gay da Bahia, en 2016, 343 personnes ont été assassinées pour des motifs d’identité sexuelle (comme Matheus Melo de Castro, assassiné quelques jours seulement avant Marielle Franco). Ces chiffres font du Brésil le deuxième pays du monde où les crimes motivés par l’identité sexuelle sont les plus fréquents.

Pourtant, Marielle ne s’est pas contentée de montrer son positionnement contre les injustices. Elle a mis en place tout un travail positif pour l’amélioration des choses lors de sa carrière politique, comme le prouvent les seize propositions de loi présentées en tant que conseillère municipale ; ce travail fait d’elle d’elle l’une des personnes les plus actives de cette institution carioca.

Le 27 mars dernier, une session consacrée à l’éducation dans les dix ans à venir était prévue à la Chambre Municipale de Rio, session à laquelle Marielle devait participer et avait déjà préparé son discours pour le débat avec ses collaborateurs. Fait inédit, ses paroles ont pu être prononcées malgré son absence :

«C’est à l’école où l’espace public que nous voulons doit émerger. Là où il faut absolument parler de l’égalité de genre ! Où il faut parler de la sexualité, du respect, de la laïcité, du racisme, de la LGBT-phobie, du machisme. Parce qu’en évoquant ces sujets, on s’engage dans ces luttes à vie et dans ses diverses manifestations. Et, en plus, on s’engage dans le combat contre la violence et l’inégalité.»

Il se peut qu’un jour, l’enquête réussisse à trouver des coupables. Peut-être, les vrais coupables. Il semble pourtant que Marielle ait réussi à donner un sens à sa lutte au-delà de son tragique assassinat : c’est la lutte pour les causes les plus justes qu’elle incarnait.

Mario PÉREZ MORALES

Ivan Duque, candidat du «Centro democrático» en tête des sondages pour les présidentielles

Le 27 mai prochain auront lieu les élections présidentielles en Colombie. Il semble que la droite ait pour l’instant un avantage assez large pour remporter ces élections. C’est ce que montre le dernier sondage publié le 3 mai dernier par la société colombienne Centro Nacional de Consultoría (CNC).

Photo : France24 TV

C’est le candidat Ivan Duque, leader du Centro Democrático, qui arrive en tête du sondage avec 38% des voix. En deuxième position, Gustavo Petro, de Colombia Humana (25%), suivi par Sergio Fajardo, de la Coalición Colombia (17%). Très loin derrière les trois premières positions arrive Germán Vargas Lleras de Mejor Vargas Llera (7%) et Humberto de la Calle, du Partido Liberal (4%).

Il faudra normalement procéder à un deuxième tour : c’est ainsi que fonctionne le système électoral colombien où il faut au moins 50% de voix pour être élu président. Certains ne sont pas contents de ces sondages ; c’est le cas du leader de gauche Gustavo Petro. Pour lui, il s’agit d’un essai de manipulation ayant pour but de favoriser celui qui arrive en tête de ce sondage. D’après El Espectador, cette affirmation serait fondée. En effet, selon ce journal, les gens qui n’ont pas encore décidé pour qui voter soutiendraient celui qui arrive en tête des sondages.

Ce sondage a recueilli par ailleurs la tendance des voix pour Viviane Morales, de Somos. Mais la veille de la publication du sondage, la candidate a renoncé à se présenter aux élections présidentielles du 27 mai. Il semblerait que Viviane Morales se soit rapprochée d’Ivan Duque pour lui proposer son soutien. Voici un exemple de l’un des enjeux les plus importants chez les candidats aux élections, étant donné qu’il n’y a que deux candidats qui peuvent passer au second tour. En toute logique, les candidats doivent donc réfléchir en terme d’accords et de soutiens politiques et ce dès le lendemain du premier tour des élections présidentielles.

Comment se passe la campagne électorale en Colombie ? Rien n’est facile en Colombie. L’ambiance est loin d’être tranquille. Même si les différents candidats s’étaient mis d’accord pour maintenir le calme, différents incidents se sont produits. Par exemple, ce qui s’est passé dans le débat prévu dans la salle de théâtre Los Fundadores à Manizales. L’acte a du être annulé pour des raisons de sécurité à cause des tumultes à l’extérieur de la salle. Humberto de la Calle a accusé Gustavo Petro de rendre l’ambiance hostile avec ses déclarations sur les candidats de droite.

Un autre enjeu assez important en Colombie, et qui joue un rôle essentiel au moment des élections, est celui de la violence. Outre les FARC, il y a toujours d’autres groupes guérilleros qui continuent à mener leurs opérations. De plus, il existe toujours parmi les FARC des dissidents menant des actions criminelles, comme l’a montré l’assassinat récent de journalistes à  la frontière entre l’Équateur et la Colombie (cf l’article de cette semaine à ce sujet). Les auteurs, des ex-FARC, ont agi dans un territoire où opéraient traditionnellement les FARC.

D’autre part, certaines actions menées par le gouvernement ne favorisent pas une bonne évolution du conflit. Par exemple, comme nous l’avions évoqué dans notre Newsletter du 30 mars dernier, avec l’incarcération d’un des négociateurs des FARC, Jesús Santrech, qui serait compromis dans le trafic de stupéfiants. L’un des enjeux de ces élections sera donc, pour le futur président, de définir une position claire en ce qui concerne les termes du processus de paix avec les FARC.

Nombre de sujets controversés sont placés au coeur du débat entre les candidats à la présidence colombienne. Par exemple, la corruption politique et les politiques d’agriculture. Ces deux sujets semblent très liés au trafic de drogue, dans un pays avec des niveaux élevés de production de cocaïne. Il semble que les paysans ne disposent pas de beaucoup d’alternatives à la culture de cette drogue. Dans El Espectador, Petro déclare son intention de mener à bien une réforme de l’agriculture qui consisterait en l’achat de terrains aux propriétaires et leur distribution aux paysans. Ainsi, l’on pourrait lutter contre le modèle économique lié à la culture de la drogue. Pourtant, nombreux sont ceux qui se méfient de Petro, souvent considéré comme un populiste et dangereux pour le pays.

Mario PÉREZ MORALES

Lancement d’un nouveau média chilien porté par Beatriz Sánchez et le Frente Amplio

Beatriz Sánchez est de retour dans le milieu du journalisme. Le mardi 2 mai — à l’occasion d’une rencontre dans le cadre de la Journée mondiale de la liberté de la presse — a eu lieu le lancement d’un nouveau média chilien : Clever. Sa directrice, Beatriz Sánchez, a été la candidate de la coalition de gauche Frente Amplio lors des dernières élections présidentielles de 2017.

Photo : La Tercera

Il s’agit d’un web média dont le format mêle journalisme digital et contenus propres à une chaîne de télévision. C’est ainsi que l’a expliqué la directrice de ce nouveau média, Beatriz Sánchez, au journal La Tercera. Selon elle, ce média va privilégier la diffusion des «éditoriaux de qualité» ayant pour but de «représenter les gens».

Selon La Tercera, le propriétaire de Clever est Fernando Salinas, entrepreneur et écologiste proche du parti Libéral, et des sources proches de Clever admettent que sa ligne éditoriale est libérale, centre-gauche. Pourtant, ils aimeraient toucher leur public au-delà de la coalition Frente Amplio et ainsi «faire de la place aux intellectuels, politiques, et voix de centre-gauche en général». Par ailleurs, ayant pour but de suivre une politique de la transparence, le média s’engage à rendre public la liste des clients et de leurs donations dans une section du journal.

Toujours selon La Tercera, un groupe de partisans du parti Libéral dont le député Vlado Mirosevic (parti faisant partie du Frente Amplio) serait à l’origine de ce projet. C’est à la suite des dernières élections présidentielles du 19 novembre que tout s’est vite organisé et que le nom de l’ex candidate est immédiatement apparu afin de jouer un rôle majeur dans ce projet. Idée à laquelle Beatriz Sánchez aurait adhéré sans aucune hésitation.

Lors des dernières élections, où la coalition Frente Amplio a remporté la troisième position (20,33 %), Beatriz Sánchez a déclaré son mécontentement vis-à-vis des médias traditionnels. «Il a été dur de faire la campagne avec l’opposition de tous les médias.» C’est ainsi qu’en tant que journaliste elle avait réfléchi à la possibilité de créer un média «libéré du pouvoir, représentant les gens. Un média refusant de parler au nom d’une objectivité qui n’existe pas vraiment», a-t-elle déclaré à La Tercera.

Le nouveau média Clever a publié une vidéo de présentation dans laquelle Beatriz Sánchez prend la parole. Elle y déclare les raisons justifiant la création de ce média. «Il faut penser à la politique autrement, [] la faire sortir des institutions traditionnelles, comme La Casa de la Moneda. Des endroits où il est difficile faire bouger les choses.» «Il faut donc rendre possible le débat au sein des familles, dans la rue, etc. Il faut également que les médias soient prêts à laisser de la place au débat.» ; pour elle, les médias traditionnels sont incapables de jouer ce rôle puisque 80% suivent une ligne de pensée politique de droite et conservatrice. Ils représentent donc ceux qui veulent la survivance du statu quo actuel.

Comme elle l’a déclaré à El Mostrador, Beatriz Sánchez ne pense pas faire un journalisme au service d’un certain intérêt politique, mais bien un journalisme rendant le débat possible. Débat qui, pour elle, a constamment manqué dans la politique au Chili. Et c’est ainsi qu’elle va reprendre le travail qu’elle avait déjà réalisé en tant que journaliste, un travail qu’elle veut défendre en argumentant qu’il est indépendant du Frente Amplio. Que les gens ne sont pas idiots et que les gens vont leur tourner le dos s’ils proposent de la propagande. Concernant son maintien en politique, elle a déclaré à La Tercera qu’«[elle allait] continuer [son] activité politique en parallèle» et que le fait de travailler à la fois en tant que journaliste et femme politique confirme sa théorie selon laquelle «la politique doit se jouer partout».

Mario PÉREZ MORALES

Site de Beatriz Sanchez ici

Miguel Díaz-Canel, le premier président post-castro. Vers la fin d’une époque ?

Le 19 avril 2018 marquera-t-il le début d’une nouvelle ère politique à Cuba ? C’est du moins ce que l’on pourrait imaginer si l’on prend en compte l’absence de la famille Castro, après soixante ans, du pouvoir présidentiel sur l’île caribéenne. Le nouveau président, Miguel Dٕíaz-Canel, le seul candidat ayant été proposé par la Commission Nationale des candidatures, vient d’être élu par l’Assemblée nationale du pouvoir populaire avec 603 voix sur 604, comme l’a annoncé le journal officiel du gouvernement cubain Granma.

Photo :

C’est Alina Balseiro, présidente de la Commission électorale nationale, qui a communiqué le résultat, après les voix exprimés la veille par les députés, devant la récemment créée Assemblée nationale du pouvoir populaire. Tout s’est passé comme prévu. Rien ne laissait penser au vote contre la candidature de Miguel Díaz-Canel. Tel était le sentiment général depuis l’annonce à l’Assemblée nationale de la candidature de Díaz-Canel, accueillie par une longue ovation par tous les députés.

Ingénieur, âgé de 57 ans, Miguel Díaz-Canel est né après la Révolution de 1959 et devient ainsi le premier président n’appartenant pas à la «génération historique». En tant qu’homme politique, il a occupé différents postes dans l’administration cubaine, dont celui de vice-président depuis 2013. Dans son premier discours devant l’Assemblée, le nouveau président semble guère s’éloigner de l’orthodoxie du discours officiel : «Je prends ma responsabilité avec la conviction que, nous tous, les révolutionnaires, resteront fidèles à Fidel et Raúl.» ; des mots choisis comme le gros titre par le journal gouvernemental Granma. Il a également signalé, suivant la dialectique castriste, aux «ennemis de la révolution», à ceux qui cherchent toujours à «nous détruire» et que «le monde s’est trompé s’il croit que la révolution va finir avec les guérilleros». Des paroles qui semblent assurer la continuité de la ligne politique la plus dure du «castrisme».

Dans le discours d’aujourd’hui, le nouveau président cubain a laissé paraître son visage le plus orthodoxe. Cependant, il était autrefois considéré par certains comme celui capable d’apporter le changement à Cuba. Il faut donc d’abord se demander, en fonction de sa trajectoire, mais qui est Díaz-Canel ? Il semble y avoir divers moments clés dans sa trajectoire politique qui le définissent. Selon des personnes proches de lui, lors de ses premiers pas en politique, c’était quelqu’un d’extraverti et ouvert. Une personne dont on pouvait s’approcher facilement et qui a même librement montré son intérêt pour des groupes de rock comme les Beatles — en dépit de l’opposition à la tête du Parti communiste contre les icônes de la culture «capitaliste». Cette proximité semble avoir progressivement disparue au fur et à mesure de l’évolution de sa carrière vers des postes plus importants à l’intérieur du Parti ; évolution mise en scène aujourd’hui à l’Assemblée avec l’image forte d’un homme attaché aux idées les plus conservatrices du Parti.

Cependant, il s’est permis autrefois d’agir différemment de ce qui est attendu de la part de quelqu’un dans sa position (selon les codes du castrisme). Par exemple, le jour des élections en mars, contrairement aux habitudes de ses «camarades» les plus âgés et traditionnels, il est allé voter de la main de sa femme. Un autre exemple : Guillermo Fariñas, membre actif de l’opposition au «castrisme», lors de l’entretien pour le journal américain El Nuevo Herald, a parlé de sa rencontre avec le nouveau président. Cette figure de la dissidence avait été hospitalisée en raison d’une grève de la faim. Durant son séjour à l’hôpital se sont produites des coupures d’électricité. Il a expliqué au quotidien comment Díaz-Canel s’est intéressé à santé e sa santé, s’excusant en plus pour les coupures.

Par rapport à son parcours, il est intéressant d’évoquer quelques moments remarquables lors de son passage par Santa Clara, la ville où sa carrière politique a démarré. C’est dans cette ville qu’il a passé neuf ans en tant que premier secrétaire du Parti communiste (PCC) — c’est-à-dire la position la plus importante de la ville. Il a toléré par exemple certaines émissions diffusées par la station de radio Alta Tensión, au cours desquelles les auditeurs pouvaient téléphoner en direct, avec une certaine liberté, aux invités — comme des responsables politiques — afin de leur poser leurs questions, leur faire des remarques, etc. Il a également permis à la salle de spectacles «El Menjunje» de programmer des galas d’artistes transgenres ainsi que des concerts de rock à un moment où les droits civils des personnes transsexuelles et homosexuelles n’étaient guère respectés. Concernant la liberté de presse, selon le blog Cuaderno de Cuba, on peut aussi mentionner ce qui s’est passé avec le blog La joven Cuba. Ayant critiqués certains aspects de la politique cubaine et, malgré le fait d’être clairement socialistes, les auteurs de ce blog se sont vus accusés de complicité avec l’ennemi étranger et leur blog a été bloqué. À la suite de la médiation de Díaz-Canel, le blog a repris son activité avec une certaine liberté.

Est-ce que tout cela veut dire quelque chose aujourd’hui après son discours ? D’abord, il faut savoir que le pouvoir du président de Cuba est assez limité face au pouvoir du leader du Parti comuniste et de l’armée, c’est-à-dire Raúl Castro, 86 ans, qui reste à la tête des deux institutions les plus puissantes de l’île avec ses camarades de la Révolution. Il semble que cette situation va continuer jusqu’à l’ouverture du prochain congrès du Parti communiste en 2021. Face au changement, il est logique d’imaginer les pressions de ces groupes pour que la situation ne change pas. Il est vrai que, ces dernières années, beaucoup d’évènements importants sont survenus sur l’île, impossibles à concevoir par le passé : la visite du Pape François, la visite du Comité international de la Croix-Rouge en 2015, l’autorisation de la visite des observatrices expertes de l’ONU en 2017, et même le concert des Rolling Stones…

Cependant, les actions de répression, telles que des détentions arbitraires et provisoires, sont à l’ordre du jour à Cuba. C’est ainsi que le dénoncent les différentes organisations faisant partie de l’opposition ou même Amnestie International (organisation qui n’a pas été autorisée à entrer sur l’île depuis 1990) dans son rapport d’octobre 2017 : «Cuba, mécanismes de contrôle de la liberté d’expression et leurs effets dans la vie quotidienne». Dans ce rapport, l’ONG dénonce une longue liste de stratégies du gouvernement cubain contre la liberté d’expression et de répression.

Par exemple, depuis les années 90, les autorités cubaines emprisonnent les gens assez régulièrement pendant des périodes courtes pour ne pas risquer de susciter des critiques de la part de l’internationale si la durée était beaucoup plus longue. Marti noticias évoque un rapport de l’Observatoire cubain des droits humains. Selon ce rapport, au cours du mois de mars, 340 détentions arbitraires se sont produites pour des raisons politiques à Cuba (202 femmes et 138 hommes). Les victimes font toujours partie des différents groupes de l’opposition comme Movimiento Cristiano de Liberación, l’Unión patriótica de Cuba ou Damas de blanco. Ces femmes se mobilisent toutes les semaines, victimes de la répression, et ont récemment reçu le prix Milton Friedman pour la liberté selon le site Cubanet.org.

Malgré tout, Amnestie International voit dans la situation présente une nouvelle opportunité pour les droits humains. Dans son rapport de 2018 «Transformation de l’affrontement au dialogue», elle réfléchit aux possibilités de transformation de la situation actuelle à Cuba, et propose au gouvernement cubain des mesures à suivre pour des améliorations dans différents domaines, comme la pression idéologique sur les individus dans le milieu du travail pour contrôler leur liberté d’expression ou la protection du journalisme indépendant pour encourager la pluralité d’avis sur l’avenir de Cuba.

Le nouveau président pourrait-il donc représenter un minimum d’espoir pour le changement à Cuba ? Il semble que le discours actuel envisage difficilement cette possibilité et décourage ceux qui s’attendaient à quelque chose de nouveau et différent. Il est vrai que, partout, les membres de l’opposition ne gardaient aucun espoir avec l’arrivée de Díaz-Canel. C’est ce qu’évoquait Antonio Rodiles récemment à la suite du discours de Díaz-Canel en 2017 devant le Parti communiste, dans lequel il dévoilait son vrai visage, selon le dissident. Yoani Sánchez, journaliste cubaine résidant en Allemagne, s’est exprimée dans le même sens. Pourtant, il semblait difficile que, dans un contexte aussi compliqué que celui à Cuba, le nouveau président puisse s’exprimer autrement, étant donné la pression des secteurs les plus durs du Parti. En mars 1985, à l’occasion des funérailles de Chernenko, le futur président de l’URSS s’exprimait de cette façon devant les membres du Politburo : «Je vais lutter contre tout ce qui va contre l’URSS et le mode de vie socialiste», «il est important de renforcer l’armée de l’URSS pour que les agresseurs potentiels sachent quelle réponse leur seront apportées en cas d’attaque contre l’URSS». Ce jour-là, les politicologues n’imaginaient pas encore quelles seraient les lignes politiques suivies par celui qui deviendrait, en 1990, prix Nobel de la Paix : Mikhaïl Gorbatchev. À la différence de l’ancien président de l’URSS, Díaz-Canel avait le cadavre devant lui. Pourquoi ne pas imaginer une lecture différente du discours du nouveau président ?

Mario PEREZ MORALES

L’édition du 19 avril de Libération propose deux pages sur Cuba, Castro part, un fidèle reste avec un article de Françoise-Xavier Gomez et une intéressante interview du chercheur américain Ted Henken. Lire l’article

Martín Vizcarra nommé président du Pérou à la suite de la démission de Pedro Pablo Kuczynski

On note deux évènements majeurs cette semaine au Pérou : d’une part, la démission de Pedro Pablo Kuczynski, et d’autre part, l’arrivée d’un nouveau président, Martín Vizcarra. L’ancien président Kuczynski était censé se soumettre à un vote du parlement avant sa destitution, le 21 mars. Pourtant, il a présenté sa démission dans un message télévisé sans même attendre les résultats du vote. Et de quoi était-il accusé ?

Photo : Todo Noticias

Pedro Pablo Kuczynski devait s’expliquer sur différents points, notamment sur ses liens avec l’entreprise brésilienne Odebrecht. Selon Clarín, journal argentin, alors qu’il était ministre de l’Économie, celui-ci aurait obtenu un prêt pour la « Corporación Andina de Fomento » de 77 millions de dollars en 2005 pour financer un projet commandé à Odebrecht. Le problème se pose puisqu’Odebrecht était alors client de la société Westfield Capital, dont Kuczynski était le patron. Aussi, alors qu’il était ministre de l’Économie, Pedro Pablo Kuczynski a signé un contrat avec un groupe de sociétés, dont Odebecht était à la tête, pour la construction de deux tronçons de l’autoroute transocéanique. Marcelo Odebrecht, ex-PDG de l’entreprise de construction Odebrecht, a confirmé aux impôts le paiement à Kuczynsky pour des travaux dans son entreprise. D’ailleurs, il a admis avoir financé tous les candidats les plus importants des élections présidentielles de 2011, soulignant qu’il pouvait montrer les détails de ces apports.

Ce n’est pas la première fois qu’une session parlementaire est convoquée pour voter sa démission. Trois mois plus tôt, ce vote, pour les mêmes raisons, n’avait pas abouti. Normalement, il n’avait pas suffisamment de soutien. Pourtant, Kuczynski a réussi à en réchapper grâce à l’appui des membres du parti FP (Force Populaire). Ces membres auraient obtenu des contreprestations, comme la grâce à Fujimori, et, étant eux-mêmes sous les yeux de la justice, la promesse de faire arrêter ces poursuites pénales. Cette fois-ci, selon le congressiste Héctor Becerril, l’ex-président aurait passé plusieurs jours à tenter d’acheter les voix nécessaires afin de gagner le vote. C’est ce que montrent des vidéos confirmant cette accusation. Kuczynski a donc présenté sa démission, entraînant avec lui les dix-neuf ministres du Conseil. Il perd ainsi son immunité devant la justice. Pour l’instant, il lui est interdit de sortir du pays durant les dix-huit mois à venir. Hamilton Castro, responsable de l’enquête sur l’affaire Odebrecht au Pérou, défend ces dix-huit mois de peine afin de l’empêcher de prendre la fuite (on se souvient de l’ancien président Toledo).

Suite à cette démission, le Pérou est face à un nouveau président. Il s’agit de Martín Vizcarra, l’ancien ambassadeur du Pérou au Canada. Vizcarra faisait partie de l’équipe de Kuczynski dans le parti PPK (Péruviens pour le changement). Il était chargé des politiques sociales en-dehors de la capitale. Martín Vizcarra a aussi occupé le poste de gouverneur dans sa ville d’origine, Moquegua, de 2011 à 2014. Il est parvenu à mettre en place, avec succès, des politiques sur le plan de l’éducation et il a réussi à mener de bonnes négociations avec les compagnies minières. Il aurait investi l’argent obtenu lors de ces négociations dans l’éducation. Vizcarra faisait partie du gouvernement de PPK comme ministre des Transports. Cependant, il s’est vu également contraint de démissionner. Après quoi, il est devenu ambassadeur du Pérou au Canada en 2017.

Martín Vizcarra a prononcé un discours d’investiture afin de présenter les lignes maîtresses de sa politique : lutte contre la corruption, amélioration des politiques d’éducation et de santé, et la promesse de stabilité constitutionnelle, entre autres. Par ailleurs, il a promis d’annoncer sa prochaine équipe, totalement renouvelée, pour gouverner dans dix jours, début avril. Face à cette nomination, les réactions sont nombreuses, comme celle de Juan Sheput (El Universo) : «Je pense que la gestion de Vizcarra va dans le même sens que les politiques menés par Fujimori. Si c’est le cas, je devrai faire de l’opposition.» Lors de sa visite à l’Hospital Del niño, le nouveau président a parlé de politiques de santé. En revanche, il a refusé de se prononcer sur le départ de son prédécesseur.

Le nouveau président ne semble pas concerné par le scandale Odebrecht. Il a pourtant été contraint de démissionner alors qu’il était ministre des Transports, à cause de l’affaire Chinchero (à propos de la construction d’un aéroport international). Les travaux étaient accordés à la société Kunturwasi, société avec laquelle l’ex-ministre a été accusé d’entretenir des rapports. Des photos de l’ex-ministre accompagné des dirigeants de cette société ont été publiées à l’époque. Finalement, l’enquête a été conclue et le nouveau président n’a pas été condamné. Pourtant, face aux pressions, il a renoncé à son poste en devenant ambassadeur au Canada. Aujourd’hui, il s’apprête à faire son entrée sur la scène politique au Pérou. Attendons quelques mois et voyons si le Pérou se trouve de nouveau confronté à des scandales de corruption…

Mario PÉREZ MORALES

Réaction populaire et indignation face à l’assassinat de l’activiste brésilienne Marielle Franco

Le Brésil pleure la mort de Marielle Franco, 38 ans. Mercredi 14 mars, Marielle sort d’un événement à Rio de Janeiro. Vers 21 h 30, elle rentre en voiture, accompagnée de son attachée de presse et de son chauffeur. Une autre voiture s’approche et des inconnus ouvrent le feu, le chauffeur et l’activiste, assise à l’arrière de la voiture, reçoivent plusieurs balles qui mettent fin à leurs jours.

Photo : Carta Capital.com

Suite à cet assassinat, des manifestations spontanées ont eu lieu un peu partout au Brésil et à l’étranger. À Maré, la favela où elle est née, quelque 3 000 personnes se sont également réunies pour montrer leur mécontentement. Mais qui était Marielle Franco ? Certaines personnes deviennent populaires après leur mort. C’est le cas de Marielle. Une femme née dans une favela, Noire, lesbienne, mère célibataire… Il est facile d’imaginer que sa situation n’était pas vraiment évidente pour elle. Cependant, elle s’est largement battue contre toutes ces « circonstances adverses » sans jamais cacher ses origines. Diplômée en sociologie, elle développe en outre une belle carrière : d’abord comme activiste puis comme politique. Elle est militante pour les droits de l’homme, contre le racisme, pour les droits des LGBT et engagée contre les violences policières dans les favelas. En 2016, elle est élue conseillère municipale par le parti de gauche PSOL.

Même si l’enquête est encore loin d’être achevée, certains indices sont particulièrement troublants. Les balles retrouvées sur la scène du crime correspondent à celles utilisées par la police. Selon Globo Televisión, elles font partie des munitions volées quelques années plus tôt. Le motif de cet acte criminel reste officiellement inconnu. En revanche, il est évident pour certains que cet assassinat est clairement lié à son activité politique, par exemple à sa présence dans la commission sur les abus militaires dans les quartiers pauvres. Jose López Feijoó, de la chaîne télévision TVT, dénonce qu’il ne s’agit pas de la première victime parmi les activistes et que ceux qui ont été tués à cause de leur activité sont déjà trop nombreux . Il est persuadé que Marielle s’était fait des ennemis après avoir dénoncé les procédés de la police au sein des favelas de Rio de Janeiro. Pour lui, ces crimes sont la conséquence du « coup d’État » qu’a connu le Brésil depuis la destitution de Dilma Rousseff.

Depuis ce changement, le gouvernement a en effet fait appel à l’armée dans les rues du pays. Selon le gouvernement, c’est simplement pour lutter contre la criminalité. Pourtant, beaucoup sont persuadés que cette manœuvre ne sert qu’à affaiblir la démocratie. Selon le journaliste de TVT, il s’agit d’une situation où la politique du gouvernement a pris la place du Parlement. Cela a servi pour attaquer les droits sociaux et politiques au nom de la sécurité et du contrôle budgétaire, ainsi que pour attaquer également les réformes entamées par le dernier gouvernement.

Toute cette stratégie de recul des droits économiques et sociaux ainsi que de la liberté est liée au discours de la haine, de la peur — discours qui a gardé sa place pour un certain public au Brésil récemment. Selon ce récit, les actions du gouvernement, y compris la présence de l’armée dans les villes, ont bien valu la peine pour garantir la sécurité et la stabilité du pays. Ce discours puissant a favorisé l’apparition de personnages comme le candidat aux présidentielles pour le parti d’extrême droite, PSL, Jair Bolsonaro. Au cœur de son discours, des paroles montrant du doigt ceux qu’il accuse des malaises de la société : les Noirs, les membres du collectif LGBT (dont Jean Wyllys, membre du PSOL, le parti de l’activiste assassinée). Il semble que l’assassinat de Marielle ait modéré temporairement ce discours. Les élections présidentielles auront lieu cette année et l’assassinat de l’activiste Marielle Franco a pris sa juste place pendant ces derniers jours. La réaction populaire contre ce crime paraît alors être à l’origine du silence de Bolsonaro. Selon Glauco Peres, dans le journal CartaCapital.com, cela serait dû au fait qu’il refuse de contrarier les partisans les plus modérés, et ainsi éviter qu’ils abandonnent leur soutien pour le PSL.

Avant l’assassinat de Marielle, l’agenda de l’actualité politique était occupé par la condamnation de Lula. Déjà condamné pour corruption, le candidat aux élections présidentielles d’octobre attend la décision de la justice (concernant la peine de douze ans de prison). Cette décision du tribunal de deuxième instance sur sa demande d’appel doit être rendue à partir du 26 mars. Même si nombreux sont ceux qui doutent de la justice brésilienne, une décision défavorable pourrait donner vie à un autre martyr politique très prochainement. Entre-temps, le candidat fait campagne dans le sud du pays pendant dix jours. Une caravane de campagne s’est trouvée menacée par des milices fascistes selon la présidente du Parti des travailleurs (PT), Greisi Hoffmann. C’est toujours dans ce contexte de violence et d’instabilité que se développe cette course pour la présidence. Une course qui, ces derniers jours, a connu une nouvelle étape avec l’assassinat de Marielle, et qui va connaître bientôt la décision de la justice par rapport à Lula. La suite des événements sera déterminante pour la vie politique du pays.

Mario PÉREZ MORALES

Premières élections depuis l’accord de paix avec les FARC : résultats et analyses

Les images historiques en Colombie montrant des ex-guérilleros en train de participer au scrutin pour les élections législatives annoncent un possible revirement politique. Dimanche 11 mars dernier, 36 millions de Colombiens étaient appelés aux urnes afin d’élire 172 députés pour la Chambre des représentants et 108 pour le Sénat.

Photo : Iván Duque/Cambio 16

La droite a remporté les trois premières positions pour les sièges du Sénat : Centro Democrático, Cambio Radical et le parti Conservador ont obtenu respectivement 19, 16 et 15 sièges. Pour la Chambre des représentants, Partido Liberal, Centro Democrático et Cambio Radical ont obtenu respectivement 35, 32 et 30 sièges. Par ailleurs, les FARC (Forces armées révolutionnaires de Colombie), formées par les ex-guérilleros, ont obtenu des résultats trop faibles qui révèlent leur manque de popularité chez les électeurs.

Il s’agissait des premières élections depuis l’accord de paix avec les militants des FARC et nombreux ex-guérilleros sont allés voter pour la première fois. La journée s’est déroulée sans incident. À cette occasion, l’ELN (Armée de libération nationale) a déclaré une trêve temporaire dès le 9 mars pour contribuer à cette ambiance de tranquillité.

Comme dans beaucoup d’autres pays, le taux d’abstention reste très élevé en Colombie : 51 %, malgré une baisse d’environ 10 % par rapport aux élections précédentes. Le mécontentement de la population envers leurs représentants pourrait en être la cause. On note un très haut niveau de corruption (achats de votes) et des condamnations de personnalité politiques pour avoir entretenu des liens avec des groupes armés paramilitaires. Le terme « parapolitique » qui désigne précisément ces liens entre hommes politiques et organisations paramilitaires a d’ailleurs été largement utilisé par les médias depuis la présidence d’Uribe (2002-2010). Ces circonstances pourraient expliquer le ras-le-bol des citoyens et leur déconnexion vis-à-vis des pratiques liées aux démarches démocratiques.

Des consultations interpartis ont eu lieu en parallèle des législatives. Ce sont des regroupements réunissant différents partis (avec des idées et des projets en commun) qui se mettent d’accord pour mettre en place une consultation. Chaque parti s’engage alors à soutenir pour les élections présidentielles le candidat remportant la victoire. À gauche, Gustavo Petro a gagné face à Carlos Caicero dans la consultation « Inclusion sociale pour la paix ». À droite, Iván Duque a remporté la « Grande consultation pour la Colombie », face à Marta Lucía Ramírez et Alejandro Ordóñez.

Par ailleurs, l’un des enjeux importants des élections était l’avenir de l’accord de paix signé en 2016. Grâce à cet accord, de nombreux ex-guérilleros ont accepté d’aller voter pour la première fois. Ils ont également la possibilité d’être présents dans les institutions démocratiques. En effet, l’accord leur assure cinq sièges à la Chambre et cinq au Sénat. Néanmoins, des lois importantes, nécessaires à la mise en œuvre de cet accord de paix, sont encore à voter ; celle du système de justice spéciale par exemple. Pour l’instant, avec la victoire du Centro Democrático, c’est la droite qui gagne, c’est-à-dire les partisans les plus radicalement opposés à l’accord. Il faudra donc attendre les présidentielles pour avancer sur cette question.

Les élections présidentielles, qui auront lieu prochainement le 27 mai et — s’il y a un deuxième tour — le 17 juin, désigneront le successeur de l’actuel président, Juan Manuel Santos. Parmi les candidats, on retrouve : Germán Vargas Lleras (Mejor Vargas Lleras), Gustavo Petro (Colombia Humana), Humberto de La Calle (Partido Liberal), Iván Duque (Centro Democrático), Juan Carlos Pinzón (Ante Todo Colombia), Piedad Córdoba (Poder Ciudadano), Sergio Fajardo (Coalición Colombia) et Viviane Morales (Somos Región Colombia). Les FARC ne se présentent pas aux présidentielles. Leur seul candidat, Rodrigo Londoño, s’est vu obligé d’abandonner la course aux présidentielles en raison de problèmes de santé. Logiquement, chaque candidat souhaiterait devenir le futur président de la Colombie. Cependant, étant donné qu’ils sont huit, mais par la force des choses, certains d’entre eux devront chercher des alliances.

De son côté, la droite semble être bien organisée et unie pour s’opposer au processus de paix. Normalement le candidat Duque devrait pouvoir compter avec le soutien du parti Conservador et d’autres partis de centre droite. À gauche cependant, les partis sont beaucoup plus divisés et la situation change notoirement. Malgré son succès aux législatives dimanche dernier, Petro est un leader qui reste très contesté, accusé en effet de représenter l’idéologie chaviste. À l’heure actuelle, à cause de sa position antiestablishment, il aurait vraiment du mal à trouver des partenaires. Manquant de soutiens, cet isolement pourrait donc rendre assez difficile sa candidature pour la présidence. De la même façon, le candidat Duque, parfois aussi contesté que Petro, occupe une position très polarisée.

Néanmoins, comme l’affirme Abel Veiga, dans le journal El Tiempo, la Colombie a besoin de cet accord de paix, entre autres, pour faire face aux problèmes du pays. Cruel dilemme, qui reflète ainsi un défi « aussi bien collectif que titanesque ». Dans les semaines à venir, il faudra donc prêter attention aux différentes manœuvres des candidats et prendre en compte les stratégies mises en place pour remporter cette présidence en mai prochain.

Mario PÉREZ MORALES

Chili : Fin de mission pour Mgr Charles Scicluna, l’envoyé du Vatican chargé de l’enquête sur l’affaire Mgr Juan Barros

Mgr Charles Scicluna, envoyé spécial du pape François et personnalité en charge de l’enquête sur Mgr Juan Barros, est rentré du Chili le premier mars. Dans cette affaire, Mgr Juan Barros, évêque d’Osorno, est accusé d’avoir couvert les abus perpétrés par le prêtre chilien Fernando Karadima.

Photo : Mgr Scicluna/La Tercera

Suite à son dernier voyage au Chili, le pape François a pris la décision d’envoyer Mgr Charles Scicluna comme envoyé spécial dans la délicate affaire de pédophilie impliquant l’Église. Mgr Juan Barros , évêque d’Osorno, aurait en effet joué un rôle majeur dans les différents événements qui ont eu lieu lors de la visite du pape au Chili, et sa présence avait alors été lourdement contestée. Le prêtre chilien Fernando Karadima a été condamné à vie par le Vatican en 2011 pour avoir abusé sexuellement et psychologiquement de dizaines de personnes. F. Karadima était curé de la paroisse El Bosque (sise dans un quartier cossu de Santiago) depuis 1972 avant sa condamnation. Il avait également été directeur spirituel de Mgr Barros pendant plus de trente ans. C’est ce rapport d’amitié qui est pointé du doigt par de nombreuses personnes, dont les victimes. Elles accusent en effet ce dernier d’avoir dissimulé, au nom de leur lien d’amitié, les délits commis par Karadima. La situation deviendrait donc un problème pour le pape François. Si l’accusation est vraie, il sera le seul à pouvoir intervenir et demander la démission de l’évêque, selon Anastasía Assimakópulos, spécialiste en droit canonique de l’université des Andes (Journal La Tercera 19/01/18).

À cette époque, le pape avait décidé d’ignorer les voix contre Mgr Barros, lui permettant ainsi de participer à ses côtés à plusieurs événements lors de son voyage au Chili. Il a par exemple pris part à la « messe pour la paix et la justice », qui a eu lieu dans le parc O’Higgins, première rencontre du pape avec ses paroissiens. Sa présence dans ces événements de masse a alors été perçue comme la preuve que le pape soutenait l’évêque d’Osorno. Certains ont montré leur désaccord envers ce rôle majeur de Mgr Barros. « Sa présence gâche la visite du pape. Cependant, il a le droit d’y être en tant qu’évêque » a déclaré l’évêque d’Iquique, Guillermo Vera, selon le quotidien La Tercera. « Cela m’a laissé un goût amer, qu’un frère ait pu prendre part à de tels actes », a déclaré Alejandro Goic, président de la Commission nationale pour la prévention des abus de l’épiscopat, à Radio T13.

Le pape François a l’habitude de parler avec la presse, lorsqu’il rentre de tournées ou lors de ses voyages. Il a, à cette occasion, fait des déclarations au sujet de l’affaire Mgr Barros, qualifiant de calomnies les accusations à son encontre. Il a également manifesté son incapacité à juger l’évêque d’Osorno sans réelles preuves l’incriminant. Étonnamment, quelques jours après son retour, il a tout de même ordonné une enquête sur cette affaire, en envoyant Mgr Scicluna au Chili. L’archevêque de Malte s’était déjà occupé d’autres enquêtes sur la pédophilie auparavant, celle du prêtre mexicain Maciel par exemple, qui n’avait été condamné que par l’Église, échappant à la justice ordinaire.

Lors de son voyage au Chili pour l’enquête, Mgr Scicluna ayant été hospitalisé pour une inflammation de la vésicule biliaire, c’est Mgr Jordi Bertomeu, officiel de la congrégation de la Doctrine de la foi, qui avait pris le relais. Mgr Scicluna a tout de même pu s’acquitter de sa tâche et est rentré le premier mars, après avoir recueilli des témoignages concernant Mgr Barros. Sa rencontre avec l’archevêque de Santiago, Mgr Ezzati, aurait été des plus cordiales, selon ses propos recueillis par La Tercera. Le journal révèle également d’autres déclarations : celles de la victime James Hamilton. Selon ses dires, cela ne servait à rien d’entendre les déclarations de Mgr Ezzatiles religieux n’ayant rien fait pour les victimes. Ce sont les victimes et seulement elles qui se sont occupées de dénoncer les abus. Toujours selon J. Hamilton, Mgr Ezzati raconterait « n’importe quoi » et ferait partie de cette clique de « simples délinquants, qui sont même prêts à mentir au pape ». Il aurait également déclaré, toujours selon La Tercera, que les victimes et lui-même ont été les seules à faire parvenir la dénonciation au Vatican, sans aide aucune de la part l’Église chilienne.

Ce n’est pas la première fois que le pape François se voit obligé de prendre position dans un cas comme celui-ci. S’agissant de pédophilie, l’affaire Grassi, qui avait eu lieu en Argentine, avait retenti alors qu’il était président de la Conférence épiscopale. De même que Karadima, Julio César Grassi avait été condamné quelques années après le début de l’affaire. Les témoignages des victimes avaient été de la même façon remis en question et les accusés avaient même parlé de boycott. Plus grave encore, des ouvrages de disqualification des témoignages des victimes avaient été publiés lors du procès. Selon le journal argentin ClarínJuan Pablo Gallego, l’avocat d’une des victimes, aurait déclaré que ces ouvrages, dont l’un écrit par l’avocat Marcelo Santineti, étaient financés par la Conférence épiscopale d’Argentine, sous l’influence du pape. Mais pour l’heure, l’affaire Barros n’en est qu’à ses balbutiements et il faudra attendre les conclusions de l’enquête pour être au fait des conséquences à venir.

Mario PÉREZ MORALES

Extrait des articles parus dans La Tercera, Libération, Clarín.

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