Cinéma chilien

Un récit autobiographique


Y después, le nouveau songe de la réalisatrice chilienne Pamela Varela

Après son premier long-métrage El viaje de Ana réalisé en 2014, fiction construite autour de la recherche d’Andréa de Alphonse, épouse du poète chilien Francisco Contreras, la réalisatrice Pamela Varela revient avec un documentaire autobiographique pour le moment exclusivement sorti au Chili. Récit contemporain d’un pays encore bouleversé par les années de pouvoir du dictateur Pinochet, Y después raconte surtout l’éclosion de l’identité d’une franco-chilienne en exil.

Photo : Y después

Le film s’ouvre sur une constellation de petits points illuminant l’obscurité. Les étoiles. Puis prennent le relais des paysages désertiques photographiés en noir et blanc, à l’expression spectaculaire que Sebastião Salgado n’aurait pas rejeté. Le ciel et la terre se rejoignent dans une blancheur étouffante. Un regard vers l’immensité qui nous invite en quelques minutes à embrasser le récit personnel de la narratrice comme une traversée plus grande au cœur de l’histoire chilienne. C’est une histoire brodée de récits de vie et d’espérances qu’évoquent en premier les vers du poète Roberto Bolaño. Puis des témoignages d’hommes, de femmes, de Pamela Varela

«L’exil n’est pas un mot. C’est un vertige»

Le récit principal c’est le sien, jeune fille en 1973. Quand Pinochet prend le pouvoir au Chili dans la violence, elle doit fuir son pays pour s’installer en France et elle emporte dans son voyage un déchirement, la douleur aiguë d’un abandon. L’abandon de son pays, mais aussi de son père disparu, resté sur place.

Tiraillé entre deux cultures, en équilibre entre deux pays, c’est toute cette vie à l’identité incertaine que cet «oiseau étrange» nous raconte dans Y después. C’est une vie qui se construit sur des interrogations tandis que la petite fille grandit : est-elle vraiment chilienne en étant si loin de son pays, en Europe ? Et la quête d’identité que Pamela Varela interroge pose en filigrane celle de la légitimité de la souffrance : quelle est la réalité de sa douleur face à celle de ceux restés sur place depuis l’exil ? Son incapacité à comprendre qui elle est perdure jusqu’à sa rencontre avec d’autres exilés chiliens. Les récits qu’ils nous racontent alors, ceux qui nous apprennent qui ils sont et ce qu’ils ont vécu formulent finalement en écho une réponse à ce qu’elle deviendra.

Filmer un territoire de poésie

Tout au long du film, Pamela Varela convoque un imaginaire de tradition et de littérature chilienne. Elle appelle souvent El Roto à ses côtés, cette figure mythique de la tradition chilienne que l’on chante pour accompagner les danseurs de cueca. Et c’est ce folklore partagé par des générations de Chiliens vivant autour du monde qui permet à la narratrice de renouer, en compagnie d’autres, avec sa vie disparue.

La tradition musicale du Chili qui sert l’expression d’un peuple exilé autour du monde permet à Pamela Varela d’affirmer la complexité de son identité, elle qui n’aurait pu s’approprier cette tradition qu’en quittant son pays : «si j’étais restée, je n’aurais pas dansé.» Et la richesse du film repose pour beaucoup dans la profondeur de cette contradiction : c’est quitter le Chili qui lui a vraiment permis de redevenir chilienne.

Y después est un récit autobiographique qui s’écrit dans un langage poétique. Une écriture qui souvent donne au spectateur l’impression d’assister à la construction d’un rêve. Le lyrisme jaillit constamment du film, jouant des dimensions et de notre rapport au réel pour nous en distancer ou nous en rapprocher avec plus de puissance. C’est par exemple ce portrait photographique, immense, noir et blanc, qui habille un silence à la fin du film. Cette unique photographie qui impose la contemplation sereine après avoir provoqué un choc violent lors de sa découverte. Et qui vient, de manière apaisée, achever une quête de sens.

L’autobiographie au service de la mémoire chilienne

L’immortalisation de l’identité chilienne par la cueca, la tradition et la langue, sert aussi un récit mémoriel. Ce «film construit par strates sur vingt ans», comme l’explique la réalisatrice, c’est aussi un travail de recoupement de photographies et de vidéos, d’archives personnelles entrecoupées de témoignages de Chiliens exilés ou restés au pays. Les dizaines de voix recueillies dans le film cherchent à faire entendre ces deux histoires en parallèle, deux histoires conjuguées au pluriel, souvent au féminin, qui épousent la complexité d’une identité qui cherche à se reconstruire, tout en rendant audible les victimes des innombrables sévices subis. Et en un sens, cette quête de vérité rejoint un travail considérable débuté par des cinéastes comme Patricio Guzmán.

Y después est une œuvre qui multiplie les rôles, à coup de visées croisées. Tantôt autobiographique, tantôt récit plus large de l’exil chilien, toujours commandé par une narration poétique défiant les genres comme la réalisatrice aimait le faire dans son premier film. C’est aussi l’œuvre de toute une vie. D’une réalisatrice qui impose une écriture cinématographique envoûtante au lyrisme assumé. Aux côtés d’auteurs chiliens qui ont débuté avant elle, Pamela Varela construit sa voie dans le grand récit de la mémoire chilienne, aussi précieuse que redoutable à l’écran. Et en ce sens, Y después reste un film nécessaire pour l’histoire du Chili, et peut être plus encore pour l’histoire du documentaire.

Kévin SAINT-JEAN

 
 

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