Immigration

Les Haïtiens au Chili


La difficile situation des Haïtiens arrivés au Chili questionne le modèle d’intégration du pays

Le Chili est depuis le retour à la démocratie une destination d’immigration importante au sein de l’Amérique latine. Mais, alors que la quasi-totalité des nouveaux arrivants était originaire des pays limitrophes (Pérou, Argentine et Bolivie), la situation a fortement changé ces dernières années. Le pays accueille désormais un grand nombre de citoyens haïtiens sur son territoire, ce qui pose de nouvelles problématiques.

Photo : Loop

Une longue file d’attente se forme lentement, aux premières heures du jour, devant un bâtiment du centre de Valparaíso. Seules ou par petits groupes, plusieurs dizaines de personnes attendent dans l’air frais du matin. À sept heures, les portes s’ouvrent enfin et les premiers tickets sont distribués. La salle d’attente du Departamento de Extranjería y Migraciones se remplit extrêmement vite. Une fois tous les fauteuils occupés, on s’assoit par terre. Et on attend à nouveau. La majorité sont de jeunes hommes, des femmes avec enfants, parfois des bébés. Beaucoup d’entre eux sont latino-américains, les autres sont haïtiens.

Cette scène se répète tous les jours et dans toutes les villes du Chili. Ce pays se trouve aujourd’hui confronté à d’importantes difficultés suite à une augmentation rapide du nombre de migrants souhaitant s’établir au Chili. D’après les chiffres du Ministère de l’Intérieur, les Péruviens sont la communauté étrangère la plus nombreuse au Chili, suivi des Colombiens, des Boliviens, des Vénézuéliens et des Argentins. Cette immigration venue d’autres pays du continent sud-américain n’est pas nouvelle et la société chilienne semble aujourd’hui s’être accoutumée à la présence d’autres nationalités latino-américaines sur son territoire. En revanche, les Haïtiens, qui représentent la sixième nationalité d’immigrés au Chili rencontrent d’importantes difficultés lors de leur arrivée. Alors qu’il y a quelques années l’immigration haïtienne était négligeable en nombre d’arrivants, la situation a brusquement changé. Entre 2014 et 2017, le nombre d’Haïtiens arrivant au Chili a augmenté de manière très importante. Aujourd’hui, environ 165 000 Haïtiens vivent au Chili.

La triple discrimination de la langue, de la couleur de peau et de la pauvreté

Tout d’abord, les autres immigrants parlent pour la plupart espagnol, qu’ils viennent de Colombie, du Pérou ou du Vénézuela. À contrario, la plupart des Haïtiens ne parlent pas l’espagnol lors de leur arrivée. Il est pour eux difficile de s’intégrer rapidement dans la société chilienne, que ce soit en termes de logement, de travail ou de relations sociales. Par ailleurs, au Chili comme en France, une partie de la population ne parle que sa langue maternelle. Ainsi, bien que la jeunesse chilienne maîtrise l’anglais, peu de personnes parlent créole ou français, rendant la communication avec les Haïtiens difficile. Pour Line François, de l’Organisation Socio-culturelle des Haïtiens du Chili (OSCHEC), les pouvoirs publics n’étaient absolument pas préparés à l’arrivée d’une population ne parlant pas l’espagnol. Il a fallu beaucoup de temps pour que les pouvoirs publics trouvent des solutions pour pouvoir communiquer avec les Haïtiens. De plus, il y a toujours un manque dans plusieurs régions de personnes formées et pouvant accompagner les Haïtiens dans leurs démarches administratives.

Toutefois, María Emilia Tijoux, sociologue et professeure à l’Université du Chili, considère que «la première barrière que rencontrent les Haïtiens au Chili n’est pas la langue mais la couleur de peau. A partir de la couleur de peau, la langue devient une barrière, mais ce n’est pas la première. […] Mettre en avant la barrière de la langue est un mensonge». Les afro-descendants sont en effet très peu nombreux dans ce pays, l’esclavage n’ayant pas été très important de ce côté-ci des Andes. Pour de nombreux Chiliens, les Haïtiens récemment arrivés sont les premières personnes noires qu’ils rencontrent. Ainsi, les discours racistes, d’ordinaire stigmatisant les personnes aux origines indigènes visibles, s’étendent aux nouveaux arrivants. Comme l’explique Mme Tijoux, «le racisme les met au plus bas de l’échelle sociale. Il y a effectivement un composant raciste classique, qui a pour résultat la traite des Haïtiens comme des esclaves». 

Par ailleurs, la communauté haïtienne connait une discrimination due à sa pauvreté. Pour Carl Abilhomme, installé en Araucanie depuis plusieurs années, les Haïtiens sont confrontés au même rejet que la fraction la plus pauvre de la population chilienne. Faisant écho aux travaux d’Adela Cortina sur l’aporophobie (le rejet des personnes identifiées comme «pauvres»), la situation chilienne est clairement marquée par une discrimination visant les plus modestes, le pays étant par ailleurs un des pays les plus inégalitaires de l’OCDE. Ainsi, les Haïtiens, arrivant sans ressources d’un des pays les plus pauvres du continent, se retrouvent une nouvelle fois marginalisés.

Les immigrés haïtiens ainsi marginalisés sont alors victimes de toutes sortes d’abus, en particulier lorsqu’ils résident irrégulièrement sur le territoire. Plusieurs cas précis ont reçu un écho médiatique ces derniers mois. En juillet, ce sont 300 ouvriers agricoles haïtiens qui ont occupé un terrain à Monte Patria pour obtenir le paiement de leur salaire en retard. Plusieurs autres cas font également état d’Haïtiens exploités par leurs employeurs (nombre d’heures de travail ahurissant, salaire deux fois inférieur au salaire minimum, condition de logement indignes…).

Une nouvelle loi sur  la migration et un « plan de retour » critiqués

Fin octobre, le parlement chilien a voté la loi de migration présentée par M. Piñera. Déjà présenté en 2013, le texte n’inclut aucune des observations faites par la Cour Suprême lors de sa première présentation devant le Parlement. La Cour Suprême mettait pourtant en garde contre des éléments allant à l’encontre des droits fondamentaux. Ainsi, trois points sont particulièrement décriés. Tout d’abord, une fois qu’une personne en situation irrégulière reçoit l’injonction de quitter le pays, il ne dispose que de 48 heures pour faire appel de cette décision devant la Corte de Apelaciones (Cour d’Appel) qui a cinq jours pour statuer. La nouvelle législation supprime la possibilité de se porter ensuite devant la Cour Suprême.

De plus, la nouvelle loi oblige la justice à informer le gouvernement dès qu’une enquête préliminaire est ouverte. Lorsque quelqu’un fait l’objet d’une enquête, la «formalización» permet à la justice de l’en informer. Désormais, le gouvernement en sera informé, que l’enquête disculpe la personne inquiétée ou non. En 2013, la Cour Suprême jugeait que cette modification de la loi «pourrait représenter une violation des garanties constitutionnelles d’égalité devant la loi et de protection de l’honneur et de la vie privée».

Enfin, le cas des mineurs en situation irrégulière pose également problème. Ainsi, les mineurs «peuvent faire l’objet d’une procédure de retour» réalisée par le Sename, (Servicio Nacional de Menores), dont le prestige a été terni par un nombre important de cas de maltraitance et d’abus. De plus, la procédure ne spécifie pas comment le «retour organisé» sera organisé, les conditions dans lesquelles seront détenus les mineurs en attente de leur expulsion et comment seront pris en charge les mineurs victimes de traite humaine ou pouvant obtenir le statut de réfugié.

Le gouvernement de M. Sebastian Piñera a également mis en place le «Plan humanitaire du Retour Organisé». Ce plan consiste à organiser le retour en Haïti, sur la base du volontariat, en échange de la promesse de ne pas revenir au Chili dans les neuf prochaines années. Pour Rodrigo Ubilla, sous-secrétaire de l’Intérieur chargé de ce plan, il s’agit de fournir aux Haïtiens souhaitant retourner à Haïti un voyage «digne». Selon les partisans de ce plan, plusieurs milliers d’Haïtiens sont volontaires et entre 15 et 18 vols, effectués par des avions de l’armée, sont prévus.

Toutefois, ce plan semble profiter d’un flou autour des personnes à qui il est destiné. En effet, selon l’OSCHEC, il s’agit «d’une forme de déportation», argumentant que la pression de la PDI (Policia De Investigación), qui a augmenté le nombre de contrôle d’identité et les procédures d’expulsion, ne laisse pas de choix aux Haïtiens. D’après le maire de la commune de Estación Central, un premier avion de 150 places est déjà plein et le gouvernement devrait bientôt annoncer la date de départ. Les personnes volontaires, selon un sondage du journal El Mercurio portant sur cent personnes, se sont inscrites principalement parce qu’elles ne trouvent pas de travail (66 cas). Le journal avance également comme raison du départ la difficulté d’adaptation, notamment au climat. Il faut néanmoins prendre ce sondage avec prudence, puisqu’il porte sur un très petit nombre de personnes et que le journal revendique une ligne éditoriale clairement conservatrice.

Le Chili est ainsi soumis à une pression migratoire qui va croissante, et il est à craindre que les troubles sociaux, politiques et économiques du continent aggravent la crise migratoire. Par ailleurs, cette crise risque également d’aggraver les divisions déjà existantes au sein de la société chilienne. Enfin, les solutions apportées pour le moment à cette crise soulèvent au moins deux problématiques. En effet, il s’agit d’une part de bâtir un nouveau cadre législatif remplaçant la loi obsolète, avec tous les débats que cela comporte sur la politique d’immigration. D’autre part, le pays ayant été un pays d’émigration (en particulier sous la dictature), la société chilienne va devoir trouver un modèle d’intégration possible qui jusqu’à présent n’avait pas été réellement nécessaire.

Rai BENNO
Depuis Santiago du Chili

 
 

Inscription newsletter

Inscription newsletter

Articles par mois

Articles par catégorie